Notes & Docs - 11.06.2014

La Tunisie face au chaos libyen : analyse géopolitique

L’accélération de l’histoire et la fluidité du monde bousculent nos schémas de pensée hérités de la fin de la guerre froide devenus, face à un chaos que nul ne semble en mesure de dominer, inopérants. L’ordre international et régional s’en retrouve profondément bouleversé.

Un environnement en reconfiguration

L’environnement maghrébin, voisinage stratégique de la Tunisie, est en profonde reconfiguration géopolitique. La Tunisie est confrontée à court terme à un ordre régional déphasé, fragmenté, marqué par des inégalités relativement aux étapes du processus démocratique et susceptible, selon l’évolution de la situation, d’aboutir à une reconfiguration de la carte régionale. Sur un fond de rivalité stratégique entre l’Algérie et le Maroc, des conflits interétatiques et intra étatiques ainsi que l’impact de l’extrémisme islamique entraînent une militarisation persistante et un état d’alerte antiterroriste permanent. La persistance du conflit saharien, les séquelles de la guerre civile algérienne, la rigidité algérienne et les revendications ethniques, créent un climat d’instabilité, sans déterminer à ce jour ni un règlement négocié entre les parties ni un compromis ménagé dans un cadre maghrébin ou arabe. Travaillé par ces forces centrifuges, cet espace ne parvient pas à trouver son point d’équilibre. La centralité du Maghreb est menacée. Pourtant, la sécurité et le développement économique et social de la Tunisie en transition démocratique sont étroitement corrélés à la future équation maghrébine. Le futur ordre maghrébin pèsera lourdement sur le tissu économique tunisien.

Le chaos libyen

La Libye s’enfonce chaque jour un peu plus dans le chaos.Plus précisément, la vaste opération militaire baptisée «Dignité » lancée le 16 mai 2014 par le Général Haftar visant à neutraliser les forces islamistes extrémistes en Cyrénaïque soulèvent de nombreuses interrogations et rebat les cartes de l’échiquier libyen.En effet, compte tenu des moyens aériens (avions de combat et hélicoptères) et terrestres engagés, cette opération militaire n’a pu être menée sans le soutien de puissants appuis internes et externes. Avant de tenter d’esquisser le jeu des acteurs internes, des puissances régionales et internationales, dressons un bref état des lieux de la situation caractérisant la Libye.

La Libye s’érige en foyer terroriste doublé d’un sanctuaire pour les commandos qui menacent ouvertement la sécurité de la Tunisie, du Maghreb et du Sahel. Suite à l’opération Serval, les unités armées se sont regroupées - opérant un repli tactique - dans le sud libyen livré à l’anarchie. La problématique terroriste n’a été que déplacée, ouvrant la voie à une restructuration de la région pour une longue période d’instabilité. En effet, les groupes terroristes et mafieux bénéficient d’appuis au sein de la hiérarchie libyenne débordée, laquelle peine à affirmer son autorité sur les vastes étendues de son territoire, notamment du sud. Le désert libyen est livré au chaos et à la loi de milices en rivalité pour le contrôle des armes et des trafics. Outre les jihadistes du nord du Mali, repliés vers le sud libyen, l’attaque d’In Amenas a révélé l’existence de connexions avec des groupes essentiellement composés de vétérans du GICL(1)  enracinés en Cyrénaïque. Par ailleurs, de nombreuses sources confirment la multiplication de camps d’entraînement disséminés entre Derna, au Nord, et le grand sud. Ce couloir constitue l’un des axes empruntés par les trafics pour rejoindre les rivages européens, notamment italiens.

Plus précisément, l’opération Serval a provoqué une réorientation du trafic de drogue en provenance d’Amérique latine, essentiellement de cocaïne, suivant un axe Nigéria-Niger-Libye, évitant le Mali étroitement surveillé.Comme le souligne Bernard Lugan, «à partir du nord du Nigéria avec BokoHaram jusqu’à Benghazi et Derna, tout le trafic, dont celui de la drogue et celui des migrants, est désormais contrôlé par les islamistes»(2) . Les attaques menées depuis la Libye contre une garnison nigérienne à Agadez et contre un site d’Areva à Arlit, le 23 mai 2013, sont révélatrices de ce redéploiement. La Libye s’érige ainsi en épicentre de la menace terroriste et criminelle menaçant directement la sécurité nationale tunisienne.

Du reste, la polarisation Sahel-Libye donne de la résonance aux forces centrifuges travaillant l’Etat libyen. La Cyrénaïque, riche de ses ressources énergétiques, pourrait basculer vers l'Égypte, ouvrant une brèche dans la géopolitique régionale, le Caire ayant toujours convoité ces ressources pétrolières et contesté le tracé frontalier hérité de la décolonisation. Le 6 mars 2012, Ahmed Zubair Senoussi fut élu émir par les chefs des tribus de Cyrénaïque, acte politique signifiant la progression de l’option fédérale. Initialement motivés par des revendications d’ordre pécuniaires, les blocages successifs de la production pétrolière depuis le mois d’août 2013 résultent en réalité de conflits entre tribus sur fond d’enjeux autonomistes et séparatistes. A la tête de ce mouvement favorable à l’autonomie, Ibrahim Al-Jadhrane, originaire d’Ajdabiya, œuvre à l’émergence d’un micro-Etat pétrolier de Cyrénaïque. A ce jour, les pertes pour l’Etat libyen sont estimées à 18 milliards de dollars. Tripoli, à l’image du Kurdistan en Irak, craint de perdre le contrôle des réserves pétrolières de Cyrénaïque si la région penchait pour l’option fédérale ou autonomiste. Parallèlement, les puits pétroliers ont créé de nouvelles territorialités tribales nourrissant les convoitises et les divisions ancrées dans le temps long de l’histoire et gelées durant la période Kadhafi. Ni le Conseil National de Transition, ni le CGN (Congrès Général National) en place depuis les élections législatives du 7 juillet 2012 n’ont pu surmonter ces forces déstructurantes qui ressurgissent du fond de l’histoire libyenne.

Le drame libyen n’est pas terminé. Aujourd’hui, à l’image de l’Irak, la Libye, scindée en trois entités elles-mêmes fracturées et divisées, mène une lutte acharnée pour maintenir son unité. Le pays traverse une situation de guerres régionales, tribales, claniques, religieuses et mafieuses nourrissant l’instabilité régionale et l’exposant à un risque de somalisation.L’exacerbation des tensions et des conflits entre milices visant à s’assurer le contrôle des richesses du pays, des trafics et du pouvoir politique sur fond de sécessionnisme et de montée en puissance des islamistes radicaux et du terrorisme menace durablement l’unité de la Libye et la stabilité de la Tunisie, notamment des régions frontalières aux équilibres ethniques et sécuritaires fragiles.Soutiens divers de groupes terroristes libyens ou réfugiés en territoire libyen à des mouvements radicaux tunisiens, base de repli, d’entraînement et d’organisation pour des groupes terroristes tunisiens, infiltration d’éléments terroristes, d’armes et de trafics divers, implosion de la Libye se traduisant par une guerre civile engendrant un vaste mouvement de réfugiés vers le territoire tunisien, connexions avec les différents foyers embrasant le flanc sud sahélien, exportation des combats entre différentes factions libyennes en Tunisie à la faveur des 1,2 millions de Libyens résidant en Tunisie constituent autant de danger auxquels sont confrontés les autorités tunisiennes. Le danger doit être évalué à sa juste mesure.

L’enlèvement du premier ministre libyen, Ali Zeidan, le 10 octobre 2013(3)  - par des milices contestant la capture le 5 octobre 2013 par un commando américain des forces Delta du terroriste Abou Anas Al-Libi à Tripoli - les combats à l’arme lourde le 15 novembre 2013 dans la capitale - opposant principalement les milices de Misrata, de Tripoli et de Zentan–le prolongement le 7 février 2014 par le CGN de son mandat arrivé à terme jusqu’en décembre 2014, le retrait de sa confiance le 11 mars 2014 à l’issue d’un scrutin contesté au premier ministre Ali Zeidanréfugié depuis lors en Allemagne, l’agression de Abdallah Al-Thani , chef de gouvernement intérimaire et l’imposition,le 4 mai 2014, par le CGN, dominé par les islamistes, d’Ahmed Miitig, frère musulman originaire de Misrata, le rejet le 26 mai 2014 par les autonomistes de l’Est du gouvernement constitué par Ahmed Miitig le 25 mai 2014, l’invalidation du vote du CGN en faveur de Miitigjugé anticonstitutionnel par la Cour Suprême le 9 juin 2014 traduisent la déliquescence de l’Etat libyen et constituent les prémices d’une guerre civile risquant de déstabiliser toute la région.Toute explosion en Libye est susceptible de projeter des éclats dans les pays voisins, notamment en Tunisie. La compréhension de la géopolitique libyenne et régionale et du jeu des différents acteurs est devenue une nécessité absolue.

Tableau du rapport des forces en Libye

Suite à l’enchaînement de ces événements, une restructuration politique et militaire est en cours sur l’échiquier libyen:

En Cyrénaique,le Général Khalifa Haftar passe à l’offensive contre les islamistes radicaux le 16 mai 2014 tout en dénonçant la légitimité du CGN jugé sous la domination des islamistes et des milices gangstéro-jihadistes de Misrata. Membre de la tribu des Ferjany rayonnant autour de Syrte, il fut un proche du colonel Kadhafi avant d’être écarté par ce dernier et de trouver refuge au début des années 1990 aux Etats-Unis près du siège de la CIA à Langley. Il retourne en Libye en 2011 à la faveur de la guerre en tant que chef de la branche militaire du Front National du Salut de la Libye (FNSL) et se voit nommé général. Ecarté, il réapparait en force le 14 février 2014 lors d’une vidéo postée sur internet appelant au gel des travaux du CGN et à la démission du gouvernement d’AliZeidan.Les autorités libyennes y voient une tentative de coup d’Etat. L’appui de sa tribu des Al-Ferjany le place au cœur d’une alchimie tribale stratégique située à la jonction de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine tout en renforçant sa capacité d’attraction et d’adhésion.

La dynamique enclenchée par l’opération dignité rallie en effetde nombreux soutiens internes et externes :

Le colonel WanisBoukhamada, commandant des forces spéciales en Cyrénaïque, unité d’élite de l’armée régulière, l’ensemble des chefs d’états-majors de l’armée (terre, marine et forces aériennes), la puissante tribu de l’est libyen et du roi Idriss, les Al-Baraassa, l’ancien premier ministre Ali Zeidan, Mahmoud Jibril incarnant le courant libéral, Ibrahim Al-Jadhran contrôlant les puits et ports pétroliers de l’Est et chef des fédéralistes, la tribu des Al-Obeidate etle ministre de la culture Habib Lamine constituent autant de précieux soutiens susceptibles d’engendrer un basculement du rapport de force en faveur de la Cyrénaïque, historiquement dominée par la Tripolitaine. L’Est prendrait sa revanche sur l’Ouest. En réalité, le tableau est beaucoup plus complexe et il convient également d’identifier les soutiens à l’Ouest afin de dresser un tableau le plus objectif (exhaustif) possible.

En effet, simultanément, le colonel MoktarFernana, commandant de la police militaire, attaquait le 18 mai 2014en Tripolitaine, appuyé par les milices de Zentan et du Djebel Nefusa, le CGN siégeant à Tripoli et dominé par les islamistes du Parti de la Justice et de la Construction (PJC) et du «Bloc de la Fidélité au Sang des Martyrs». En réaction, NouriBousahmain, frère musulman et président du CGN demandait,le 19 mai 2014, l’appui et la protection des puissantes milices de Misrata, notamment les célèbres «Bouclier Central de Libye» et des troupes sous le contrôle du jihadiste Abdelhakim Belhaj contrôlant partiellement Tripoli.

A ce stade, se dessine ainsi une esquisse volatile et mouvante des acteurs en conflit : un axe hétérogène composé des forces et soutiens du Général Haftar à l’Est, des milices de Zinten et du DjebalNefusa, des milices de la tribu des Warfallah et de la région de Syrte et un axe islamiste regroupant les milices de Misrata et l’ensemble des milices islamistes réparties sur l’ensemble du territoire telles que  les milices de Derna, Ançar Al Charia, classée groupe terroriste par les Etats-Unis, les extrémistes islamistes de Benghazi, notamment la puissante «Brigade du 17 Février», les milices d’Abdelhakim Belhaj à Tripoli, la brigade Raf Allah al-Sahati, les milices Qaqa, la cellule des opérations des révolutionnaires de Libye, les islamistes étrangers, dont de nombreux tunisiens, AQMI, etc. Ces milices islamistes, tout en mettant en garde les Etats-Unis contre toute ingérence, menacent Haftar d’une guerre à l’image de celle ravageant la Syrie depuis 2011. L’axe piloté par le Général Haftar pourrait bénéficier d’un soutien de taille. Déjà présents dans le sud du pays, de nombreuses sources révèlent la création début juin 2014 par les anciens soutiens de Kadhafi d’un nouveau mouvement, « la résistance verte», soutenant la dynamique amorcée par le général Haftar. La libération fin mai 2014 d’anciens cadres de l’armée de Kadhafi emprisonnés à Benghazi abonde en ce sens.

Ce tableau relatif des forces en présence permet d’entrevoir le danger découlant d’un affrontement généralisé opposant ces deux axes risquant d’embraser l’ensemble du territoire libyen, de déstabiliser gravement la Tunisie voisine et de redessiner la carte régionale.Parallèlement, dans l’éventualité d’un apaisement du conflit syrien et d’un retour de jihadistes déjà constaté à l’échelle maghrébine, la Libye pourrait constituer le nouveau foyer du jihad irradiant vers la Tunisie et déstabilisant durablement l’entité maghrébo-sahélienne et les pays européens. En l’occurrence, un tel scénario justifierait une intervention militaire occidentale marquant le retour d’un colonialisme ne disant pas son nom.

A ce stade, du fait de l’hétérogénéité et de la volatilité des alliances, l’issue du coup de force initié par le général Haftar demeure incertaine. Inspirée de l’expérience égyptienne pilotée par le Maréchal Al-Sissi, elle peut s’avérer lourde de conséquences compte tenu des spécificités de la Libye écartant toute analogie avec le scénario égyptien s’appuyant sur l’Etat égyptien et la puissance de l’armée régulière. Inversement, cette nouvelle dynamique amorcée conjointement par le Général Haftar et par le colonel Fernana peut aboutir à une restructuration politique et militaire de l’échiquier libyen offrant une nouvelle sortie de crise.Il est encore prématuré pour se prononcer d’autant plus que plane l’inconnue quant à l’attitude des grandes tribus et ethnies (Touaregs, Toubous, Arabes, etc.) du Grand sud libyen livré à l’anarchie et aux rivalités. Enfin, la feuille de route en 15 points adoptée le 25 mai 2014 par le Conseil Suprême des tribus tenu à El Azizia et appelant notamment à la dissolution du CGN et de l’ensemble des milices, à la remise en cause des contrats signés par le passé, etc. constitue un élément supplémentaire d’exacerbation des rivalités et d’affaiblissement des institutions transitoires.

Les ingérences étrangères

Le jeu des acteurs régionaux et des puissances étrangères sera déterminant quant à l’issue de la restructuration en cours de l’équation libyenne. En effet, chacun des axes évoqués précédemment bénéficie de soutiens extérieurs. L’Egypte et l’Algérie ont apporté un soutien précieux au Général Haftar. Le timing de l’opération «Dignité» est en lui-même révélateur: précédent de quelques jours les élections égyptiennes, il s’agissait pour le Maréchal Al-Sissi, à travers un appui logistique et militaire, d’éviter la constitution à sa frontière ouest d’une base de repli pour les frères musulmans. Certaines sources évoquent la constitution en Libye par les Frères Musulmans d’une «Armée égyptienne libre».Hafter aurait en l’occurrence été reçu à deux reprises par les services de renseignement égyptiens. Selon des propos rapportés par le quotidien égyptien Al-Masry Al-Youm, il aurait affirmé, le 27 mai 2014, soutenir toute frappe militaire égyptienne visant à sécuriser ses frontières, y compris en territoire libyen. Enfin, selon  Mohamed KadrySaid, général-major à la retraite et analyste au sein d’Al-Ahram Center For Political and StrategicStudies, «les autorités militaires égyptiennes suivent heure par heure, en lien avec l’état-major de Haftar, l’évolution de la situation et peaufinent une éventuelle intervention militaire préparée depuis plusieurs mois»(4) . Ceci confirme l’enracinement égyptien dans la récupération de l’opération libyenne: il y a là un souffle qui se renforce et qui se traduira par des répercussions géopolitiques à l’échelle régionale.

Quant à l’Algérie, ce soutien, bien que dénoncé par les autorités, répond à plusieurs impératifs : évincer les islamistes du pouvoir en Libye, assurer la protection du territoire algérien contre les infiltrations de terroristes et d’armes et contrer les tentatives de déstabilisation du régime algérien s’inscrivant dans la continuité des révolutions arabes appuyées notamment par le Qatar. Citadelle assiégée, l’Algérie, compte tenu de ses vulnérabilités, de ses richesses et des incertitudes croissantes inhérentes à l’élection du président Bouteflika pour un quatrième mandat, se sait visée.Elle joue momentanément la préservation de son autonomie stratégique. En effet, les menaces aux frontières, l’éclatement de la cohésion sociale et le risque d’effritement de l’unité de l’armée hypothèque l’avenir du pays et ouvre des brèches propices aux ingérences étrangères.

D’ores et déjà, Alger a renforcé sa présence militaire à la frontière libyenne, momentanément fermée, par le déploiement de 25.000 soldats appuyés par des moyens aériens significatifs. Par ailleurs, signe de la détérioration des conditions sécuritaires à la frontière, l’Algérie, sous la supervision du général Ahmed Gaid Salah, a organisé les 27 et 28 mai 2014 de vastes manœuvres militaires visant à tester les capacités des forces armées algériennes à faire face aux menaces aux frontières. Leur surprenante médiatisation révèle, selon la presse algérienne, l’inquiétude des autorités algériennes face à la dérive et à l’insécurité libyennes. En réalité, selon le célèbre journal algérien El-Watan, ces manœuvres masqueraient maladroitement une vaste opération militaire menée par des forces spéciales algériennes visant à neutraliser les groupes terroristes dans l’ouest libyen et à soutenir, conjointement avec l’appui égyptien,  l’action anti-terroriste de Haftar menée à l’Est de la Libye. Les islamistes seraient ainsi pris en tenaille.Cette opération, initiée le 29 mai 2014 et révélée par le magazine britannique Times s’appuyant sur des informations du think-thank anglais The Henry Jackson Society, impliquerait 3500 soldats des forces spéciales algériennes, ceux-là même intervenus lors de la prise d’otage d’In Amenas en janvier 2013 à travers l’opération «Scorpion rapide».Ce régiment de parachutistes d’élite serait appuyé sur un plan logistique par 1500 soldats algériens et par d’importants moyens aériens, dont des hélicoptères de combat Mi-24, mobilisant ainsi plus de 5000 soldats algériens en territoire libyen. Il s’agirait ainsi de la plus importante opération menée par l’armée algérienne hors de ses frontières depuis l’indépendance marquant une rupture avec le principe constitutionnel de non intervention hors des frontières.Par ailleurs, cette opération serait menée de manière conjointe avec des forces spéciales françaises basées au Niger, des forces spéciales américaines déjà déployées dans le sud de la Libye afin de sécuriser les sites pétroliers et des troupes tchadiennes visant à entraver tout repli à travers le Tchad(5) .Comme le souligne Le Nouvel Observateur : «selon nos informations, non démenties par des sources sécuritaires algériennes, ce sont bien les commandos du 4e régiment de parachutistes, appuyés par des hélicoptères de combat et les hommes du Groupe d'intervention spécial (GIS), l'équivalent du service Action de la DGSE, et leurs homologues américains du 317e escadron des Forces spéciales, qui sont sur le terrain»(6) .D’un point de vue américain, l’opération viserait à soutenir le coup de force de Haftar tout en préparant son éventuelle exfiltration en cas d’échec.Cette information est catégoriquement démentie par les autorités algériennes et françaises, Laurent Fabius, en visite à Alger, s’exprimant en ces termes le 9 juin 2014: «l’information selon laquelle les forces algériennes sont intervenues en territoire libyen est une allégation qui ne repose sur aucune réalité»(7) .

Les révolutions arabes ont marqué une rupture et alimenté la crainte de clans algériens, les amenant à développer des stratégies dilatoires destinées à assurer leur survie. C’est à la lumière de ce prisme que doit être appréhendée cette opération algérienne en territoire libyen. En effet, la presse algérienne soutient avec insistance la thèse du ciblage du régime algérien en se prévalant de l’expansion irrésistible des révolutions du «printemps arabe» et des pressions qui l’assaillent de toute part: à l’Est, les révolutions tunisienne et libyenne ; à l’ouest la pression marocaine du fait du conflit saharien ; et au sud le conflit malien induisant une militarisation croissante impliquant les puissances occidentales.L’Algérie avait en outre soutenu la résistance libyenne contre l’intervention extérieure et manifeste avec constance ses réserves à l’égard de l’offensive arabe et occidentale contre le régime syrien, dans l’esprit du Front du Refus.Par ailleurs, l’Algérie pressent que sa prise de participation dans l’exploration et l’exploitation des richesses énergétiques du Sahel l’expose à des stratégies hostiles des puissances occidentales. Enfin, la dérive du Polisario étroitement encadré par Alger contribue également à discréditer la stratégie algérienne dans la région.De ce fait, l’Algérie se perçoit en citadelle assiégée. Plus globalement, au-delà de la Libye, de la Syrie et du Sahel, la stratégie occidentale semblait s’étendre au Maghreb en visant à abattre le maillon ultime, le dernier carré, l’Algérie. Au regard des derniers développements, cette orientation semble ajournée ou remise en cause par les puissances occidentales. Deux  facteurs pourraient expliquer cette inflexion :

  • Le pouvoir algérien, certes puissant, ne pouvait ignorer que le statut de sous-traitant n’est assorti d’aucune garantie durable et que les retournements d’alliance sont fréquents. L’Algérie se savait la suivante sur la liste, à moins d’écarter l’Occident du sillage des islamistes politiques et de le ramener à la grande époque de la guerre contre le terrorisme international. C’est chose faite. A travers son implication croissante dans les négociations avec les groupes rebelles du nord Mali et cette opération militaire en territoire libyen, l’Algérie se positionnerait à nouveau en puissance régionale incontournable dans la lutte contre le terrorisme et l’insécurité régionale s’immunisant ainsi d’une déstabilisation s’inscrivant dans la logique des printemps arabes ;
  • A l’échelle régionale, la décision d’éliminer les Frères musulmans traduit une rébellion s’étendant du Maroc à l’Arabie Saoudite contre la stratégie occidentale  attachée à l’option des frères musulmans. La prévalence de ces derniers doit être neutralisée : Alger s’engouffre dans cette brèche afin d’assurer la survie de son régime.

Sur le flanc sud, il est vraisemblable que de nombreux pays de l’arc sahélien, notamment le Niger et le Tchad, fassent preuve d’une neutralité bienveillante à l’égard de l’initiative du Général Haftar dans la mesure où celle-ci neutraliserait le foyer terroriste dans le sud du pays menaçant durablement ces pays.L’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis, de concert avec l’Egypte et l’Algérie, soutiennent le Général Haftar afin de contrer la pénétration du Qatar et de la Turquie s’appuyant sur les frères musulmans, les milices de Misrata et les forces fidèles à Abdelhakim Belhaj.Selon Jeune Afrique, des avions «qataris et turcs auraient débarqué, les 21 et 22 mai 2014, à l’aéroport de Maatigua dans la banlieue est de la capitale libyenne d’importantes quantités d’armes destinées aux milices anti-Haftar. Belhaj aurait supervisé cette opération»(8) .Parallèlement, Al-Jadhrane, rallié à Haftar, bénéficie du soutien de l’Afrique du Sud et du conseiller du président Jacob Zuma, Philippe Solomon(9), proche des autorités israéliennes soucieuses de limiter les flux d’armes et les connexions entre islamistes libyens et le Hamas. Quant à la Russie et à la Chine, évincées à la faveur de la guerre menée par l’OTAN en Libye, elles ne manqueront pas d’apporter leur soutien à un acteur visant à neutraliser les islamistes radicaux (traiter la menace terroriste) et à relativiser l’influence des puissances occidentales. La Libye est ainsi au cœur d’un grand jeu à l’échelle régionale et mondiale dépassant les considérations intérieures : évincement de puissances rivales, luttes d’influence entre soutiens et adversaires des révolutions arabes récupérées par les Frères musulmans, contrôle des richesses libyennes et sahéliennes, etc.

Le jeu des puissances occidentales est teinté d’ambiguïtés : la France appelle à la retenue et au calme tout en ayant reçu à Paris du 29 avril au 2 mai 2014 Abdelhakim Belhaj(10)  et apporté durant la guerre contre Kadhafi un soutien militaire décisif aux milices de Misrata. L’intrigantevisite, le 22 mai 2014, de Bernard-Henry Lévy (BHL) soulève également de nombreuses interrogations. Paris semble demeurer dans l’expectative. Les Etats-Unis, à travers un communiqué du département d’Etat, déclarent relativement à l’opération conduite par le Général Haftar: «nous ne soutenons ni n’approuvons ses actions sur le terrain, pas plus que nous lui apportons assistance». Néanmoins, outre son passé révélant des liens étroits avec la CIA, les multiples réunions de Haftar avec de hauts responsables militaires américains en Italie et l’envoi en Sicile, la veille du déclenchement de l’opération «Dignité», de 300 militaires américains supplémentaires prêts à intervenir en vue de protéger les infrastructures diplomatiques américaines prêtent à interrogation. De plus, les Etats-Unis ont investi 16 millionsde dollars en Libye afin d’assurer la formation de troupes d’élites à la lutte contre le terrorisme. Enfin, selon de nombreuses sources, des forces spéciales relevant de l’Unité du Commandement des Opérations Spéciales pour l’Afrique (SOCAFRICA) dépendant de l’Africom seraient déployées en Libye et plus globalement au Sahel(11) . L’Occident, à la faveur des révolutions arabes, a apporté un soutien discret aux islamistes dits modérés dans l’objectif de neutraliser les plus extrémistes (l’écume hostile) en plaçant ces groupes face aux responsabilités de la gestion politique, économique, sociale et sécuritaire de leurs propres sociétés : telle était la parade globale à l’islam politique visant l’ensemble de la sphère de l’Islam. Au regard du scénario égyptien et compte tenu de l’évolution des rapports de force mondiaux, il est vraisemblable que les Etats-Unis infléchissent leur doctrine et leur soutien aux islamistes en Libye. Realpolitik et pragmatisme guidant la stratégie américaine, tout dépendra du succès ou de l’échec du coup de force de Haftar et des garanties qu’il serait susceptible d’offrir aux Etats-Unis quant à l’accès aux ressources stratégiques du pays et à l’évincement des puissances rivales.

Dans l’éventualité où le coup de force du général Haftar aboutirait à la constitution d’un «Etat dans le nord du pays», il est concevable que les puissances occidentales lancent une intervention militaire visant à sécuriser le sud du pays.D’ores et déjà, le leader d’Ansar Al Charia, Mohamed Al-Zahawi, menace les Etats-Unis d’un sort pire qu’en Somalie, en Irak ou en Afghanistan dans l’éventualité d’une intervention militaire en Libye.

La Tunisie, certainement consciente des enjeux libyens, soucieuse de voir la transition démocratique reprendre du souffle en Libye et harcelée par les diverses forces s’attaquant aux autorités libyennesa pris une initiative diplomatique majeure: un dialogue national libyen associant toutes les parties légitimes et qui, de l’avis général, constitue la seule voie de salut pour la Libye et le triomphe de la finalité démocratique. Les consultations diplomatiques très larges donnaient des chances effectives à cette initiative qui s’est néanmoins heurté à deux obstacles:

  • Une maladresse du Président Marzouki qui, répétant l’erreur déjà commise à l’égard de la Syrie, s’est prononcé avec précipitation sur une évolution intérieure libyenne discréditant immédiatement la Tunisie et l’exposant à des risques majeurs, notamment quant à sa sécurité intérieure;
  • Le coup de force du Général Haftar qui tranche le débat et semble remettre la Libye sur la voie d’un régime militaire à l’Egyptienne.
  • En juin 2014, deux forces prévalent désormais dans la sphère arabe au lendemain de la révolution populaire de 2011:
  • L’avance irrésistible mais encore fragile et vulnérable de l’ordre démocratique en Tunisie, berceau de la révolution;
  • La contre-révolution prenant racine en Egypte et qui semble s’étendre à la Libye, tandis que le destin de la Syrie, du Yémen et des autres expériences velléitaires reste indécis. Un axe s’étendant du Maroc à l’Arabie Saoudite semble émerger visant à contrer la pénétration du Qatar et dans une moindre mesure de la Turquie en Libye, en Tunisie et plus globalement à l’échelle maghrébo-sahélienne.

Enfin, de manière générale, le chaos libyen pèse directement sur la sécurité de la Tunisie, mais également de l’Algérie, du Niger, du Tchad et plus globalement des théâtres maghrébins et méditerranéens. L’avenir de la Libye, proche des foyers de tension et de vulnérabilité que sont le Darfour, l’espace toubou, le fondamentalisme islamiste de BokoHaram et l’Egypte, est au cœur de l’équation sahélo-maghrébine. Dans l’éventualité d’une insurrection jihadiste en Egypte, le sud-ouest du pays pourrait constituer un nouveau foyer d’instabilité dans le prolongement du sud libyen vers le Tchad, la République centrafricaine (RCA) et le Nigéria. La contagion n’est qu’une question de temps, l’insécurité s’étant d’ores et déjà propagée dans la région tchado-nigériane à la faveur d’un continuum ethno-religieux transfrontalier favorable. Le Niger est en alerte. Enfin, l’effondrement de la RCA en voie de somalisation sur fond de conflits ethniques et l’instrumentalisation nouvelle du fait religieux opposant chrétiens et musulmans élargit l’espace de crise et nourrit les facteurs de tension. Une vaste zone grise prendrait ainsi forme reliant horizontalement l’océan Atlantique à l’Egypte et au Soudan et, verticalement, l’Afrique du Nord à l’Afrique de l’Ouest. En ce sens, la stabilisation de l’espace sahélien ne pourra être effective qu’au prix de la neutralisation du foyer terroriste dans le sud libyen irradiant vers l’ensemble des pays voisins. Certaines sources évoquent d’ores et déjà l’utilisation par les Etats-Unis et d’autres puissances du territoire tunisien comme base arrière pour mener une opération militaire en Libye donnant ainsi du crédit à l’existence d’une base secrète américaine dans le sud du pays et exposant la Tunisie au risque de représailles de la part de jihadistes percevant une nouvelle agression contre une terre de l’Islam.

Cette hypothèse prend un relief particulier lorsque l’ancien Premier ministre libyen, Ali Zeidan, condamnant la détérioration de la situation sécuritaire dans le pays, évoquait la possibilité d’une intervention étrangère risquant d’ouvrir la voie à une nouvelle colonisation de la Libye. En l’occurrence, des forces spéciales américaines et des commandos algériens apportent leur appui aux forces libyennes pour lutter contre le terrorisme. Enfin, en écho aux propos tenus par le CEMA(12)  français Edouard Guillaud devant les membres de l’association des journalistes de défense, le ministre nigérien de l’intérieur appelait le 5 février 2014 les Etats-Unis et la France à intervenir dans le sud libyen. La boucle serait ainsi bouclée : l’intervention de l’OTAN en Libye sans tenir compte de l’après conflit et du changement de régime s’est traduite par la crise malienne engendrant elle-même un effet de souffle déstabilisant toute la scène sahélienne, situation propice à la justification d’une pénétration des puissances occidentales au détriment des puissances rivales (Russie, Chine, Inde, Iran, etc.) sur fond de lutte contre le terrorisme et le crime organisé.

Tunis, 11 juin 2014

Mehdi Taje
Géopoliticien, spécialiste du Maghreb
et du Sahel et Directeur de Global Prospect Intelligence

1) GICL : Groupe islamique des combattants libyens.

2) Communiqué Bernard Lugan, Afrique Réelle, 6 octobre 2013.

3) Libéré le même jour après quelques heures de captivité.

4) Jeune Afrique, N°2787, 8-14 juin 2014, p.40.

5) Pour plus de détails, voir AkramKharief, « Libye : l’armée algérienne intervient dans l’ouest libyen », El-Watan,6 juin 2014, http://www.courrierinternational.com/article/2014/06/06/l-armee-algerienne-intervient-dans-l-ouest-libyen?utm_source=9+juin%2C+2014+FR&utm_campaign=6%2F9%2F2014+fr&utm_medium=email, consulté le 9 juin 2014.

6) Farid Aichoune, « Libye : pourquoi Algérie et USA mènent une opération conjointe », Le Nouvel Observateur, 10 juin 2014, http://www.algeria-watch.org/fr/article/mil/operation_conjointe.htm, consulté le 11 juin 2014.

7) Brahim Takheroubt, « Je rends hommage au rôle pacificateur de l’Algérie », L’Expression, 9 juin 2014, http://www.lexpressiondz.com/actualite/196391-je-rends-hommage-au-role-pacificateur-de-l-algerie.html, consulté le 10 juin 2014.

8) Jeune Afrique, N°2785, 25-31 mai 2014, p.9.

9) Jeune Afrique, N°2784, 18-24 mai 2014, p.66.

10) Ce dernier aurait été reçu durant trois réunions au Quai d’Orsay le 2 mai 2014.

11) Farid Aichoune, « Libye : pourquoi Algérie et USA mènent une opération conjointe », Le Nouvel Observateur,

10 juin 2014, http://www.algeria-watch.org/fr/article/mil/operation_conjointe.htm, consulté le 11 juin 2014.

12) Chef d’Etat-major des armées.

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Tags : Ali Zeidan   libye   Tunisie  
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1 Commentaire
Les Commentaires
Hamed Ben Rebah - 12-06-2014 09:56

Merci Si Mehdi pour cet article si riche. Une question se pose tout de même : quelles sont les conditions qui, réunies, pourraient favoriser une préactivité de la Tunisie pour un contraint souhaitable? Je ne peux envisager un rôle pour notre pays dans les larges du possible étant donnés les limites et les limitations. L'Egypte, avec le changement, a un rôle à jouer selon ce qui lui est déjà confié. l'Algérie comme pour le Mali, sera impliquée selon l'étendue de ses frontières avec la Libye. Vous avez sûrement des lectures pour un rôle à jouer pour la Tunisie, dans les larges du possible souhaitable et non du contraint, surtout qu'elle est un acteur dans toutes les configurations pour toutes les évolutions.

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