News - 19.09.2026

Abdelaziz Kacem: Les larmes d’Agar

Abdelaziz Kacem: Les larmes d’Agar

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Moi, ci-devant homme des médias, j’écoute et je regarde de moins en moins la télévision depuis que M. Bolloré et ses semblables ont fait main basse sur les chaînes qui, jadis, m’intéressaient. J’y admirais l’intelligence et le professionnalisme de ceux qui les animaient. J’y vois désormais, pour beaucoup, des agents mus par de simples soucis alimentaires. Une véritable débâcle.

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J’écoute et je regarde moins, mais je lis davantage, pour rester informé des débats que les écrivains rescapés poursuivent avec eux-mêmes. Il existe encore des livres gratifiants, certes, mais j’ai le sentiment que nous vivons la fin des chefs-d’œuvre. D’où mon envie de consacrer davantage de temps à la relecture.

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Je replonge dans les tragédies classiques pour réapprendre, en bon descendant d’Agar, à pleurer, impuissant, un monde arabe s’écroulant par pans entiers. Ce n’est pas seulement dans les ruines de Gaza et du Sud-Liban, mais aussi dans celles de l’âme arabe que la mère d’Ismaël, dont les larmes sont les premières dans les Écritures, continue de sangloter. Agar, toujours traquée par la vindicte de Sarah. Zut, alors, mille fois zut aux prétendus accords d’Abraham.

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L’intellectuel arabe, à lui-même étranger, peine à répertorier les malheurs qui se superposent et se noie dans la masse amorphe que des bergers vendus aux loups éthérisent. Puis le ciel nous est tombé sur la tête. Cela fait un an et neuf mois que j’ai intériorisé l’incommensurable tragédie syrienne. Je n’ai pas réagi à chaud. Je n’ai pas pleuré, je n’ai pas protesté: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi as-tu abandonné la Mésopotamie? L’Irak en 2003, et désormais la Syrie?»

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Ici, le poète m’arrête et me chuchote :

ويُطاقُ الحزْنُ الذي يَلِدُ الدمْعَ وليس الحزنُ العقيمُ يُطاقُ
On endure un chagrin qui de pleurs vous inonde,
Mais trop dure à porter l’affliction inféconde.

Et je m’en tiens aux olympiennes imprécations. Malheur aux Bédouins qui se sont abattus comme une nuée de sauterelles ; honte aux puissances qui les ont orientés, entraînés et renseignés contre le pays d’Ougarit, la cité la plus ancienne «connue à avoir employé un alphabet de manière courante».

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Viendra le jour où le Bédouin retournera à son aridité natale. Mais jamais les États-Unis et l’Europe ne seront pardonnés d’avoir commandité et présidé à l’hallali de la Civilisation-mère, celle-là même où l’assyriologue Jean Bottéro situe la naissance de Dieu et, avec elle, celle de l’Occident lui-même.

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Ni Saddam ni Assad n’étaient des anges. Mais tous deux étaient résolument modernistes, profondément laïques, et pensaient que l’Occident ne pouvait qu’apprécier leur orientation. Ils ignoraient une vérité plus cruelle: l’Occident n’aime guère qu’on lui ressemble.

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Certains de nos adolescents en démocratie, qui jamais ne grandiront, pensent encore que le régime syrien a été abattu pour son déficit en matière de droits de l’homme, ce dont ses adversaires se moquent comme de l’an 40. L’une des vraies raisons de cet acharnement est que la Syrie est restée la dernière puissance régionale à refuser la normalisation avec Israël.

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Que c’est triste, Damas, la raffinée, la fière ! Elle est livrée aujourd’hui à des barbus de tout poil, un ramassis de Tchétchènes, d’Ouighours, et même à un excédent de racaille bien de chez nous, hélas ! Raffinée, avons-nous dit. Damas a donné damassé, damassin, damassure, damasquiné, damasquinure. D’Alep nous vient l’alépine…

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La Syrie, naguère puissance régionale majeure et dernier bastion du «front du refus», est désormais sous la coupe des coupe-jarrets de l’actuel maître de Damas. Avec la chute de la capitale omeyyade, les Occidentaux et les Bédouins peuvent désormais se targuer d’avoir, à coups de milliards de dollars, réussi à faire accoucher le sinistre «Printemps arabe» d’un État salafiste de la pire espèce.

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Il n’est guère superflu de rappeler que pendant la «dictature», le pays avait atteint son autosuffisance alimentaire, et cela dérangeait les banques usurières et les maîtres-chanteurs de la diplomatie occidentale. Pendant la «dictature», tous les Syriens: sunnites, chiites, chrétiens de multiples obédiences, druzes, athées, donnaient l’exemple d’un vivre-ensemble harmonieux. Durant l’insurrection islamiste de 2011, quand une mosquée était dynamitée dans un quartier, les églises accueillaient les fidèles musulmans, et vice versa.

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Pour le reste, à la guerre comme à la guerre: les atrocités, de part et d’autre, sont insoutenables. Mais depuis la date fatidique du 8 décembre 2024, le nouveau pouvoir et ses soutiens occidentaux portent seuls la responsabilité des victimes innocentes qui, par centaines, continuent de tomber.

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Dans le désarroi, je me pose une question ultime: que me reste-t-il de cet autre paradis perdu? Abu al-‘Ala al-Ma‘arri n’a jamais quitté ma table de chevet. Son recueil majeur, les Luzumiyât (ou Luzum mâ lâ yalzam, littéralement «Nécessité de ce qui n’est pas nécessaire»), porte jusque dans son titre la marque des contraintes linguistiques, prosodiques et ontologiques qu’il s’était imposées et dont il aurait pourtant pu se dispenser.

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Le paradoxe est qu’il s’astreignait à ce qu’il appelait sa double, voire sa triple prison: la cécité, le célibat et l’incarcération de l’âme dans un corps frelaté. Mais c’était bien lui, le poète, l’écrivain et le penseur le plus exigeant de l’âge d’or de la poésie arabe, l’un des premiers à avoir voulu éduquer le musulman à la liberté de l’intellect.

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L’œuvre de Ma‘arri est désormais interdite en Syrie. Déjà, en février 2013, les jihadistes de Jabhat al-Nosra (devenue ensuite Hay’at Tahrir al-Cham) avaient investi Ma‘arrat al-Nu‘man, la ville natale du grand poète, dont la statue fut décapitée. Toujours à portée de la main, Ma‘arri est celui auquel je reviens lorsque je veux débarrasser mon esprit des débilitantes sornettes que ne cessent de débiter, sur une multitude de chaînes et jusque sur les réseaux sociaux, des prédicateurs d’un autre âge.

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Abu al-‘Ala al-Ma‘arri est donc sur ma table de chevet. Sa présence me confortait. Or, depuis le 8 décembre 2024, c’est avec une tristesse infinie que je regarde cet exilé de son propre pays, tel un réfugié de l’intelligence. Indestructible, son œuvre finira par jeter une lumière crue sur les ténèbres, les dogmes et la prédication parasitaire.

Abdelaziz Kacem

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