L’Institut des Régions Arides (IRA) de Médenine pourrait-il devenir pôle scientifique de référence sur les zones arides et désertiques?
Par Chadli Laroussi - L’Institut des Régions Arides (IRA) de Médenine mérite d’être considéré comme beaucoup plus qu’un institut régional tunisien. Il constitue progressivement un pôle scientifique de référence sur les zones arides et désertiques, avec une vocation africaine, méditerranéenne et internationale.
Créé par la loi n° 76/6 du 7 janvier 1976, l’IRA a été chargé de développer la recherche agricole dans les milieux arides, de protéger les ressources naturelles et de lutter contre la désertification. Ses travaux couvrent notamment l’érémologie, l’aridoculture et les oasis, les écosystèmes pastoraux, l’élevage et la faune sauvage ainsi que l’économie et les sociétés rurales.
1. Pourquoi l'IRA de Médenine est-il devenu important?
La particularité de l'IRA est d'avoir construit sa compétence scientifique à partir d'un territoire réel confronté à l'aridité.
Le Sud tunisien constitue en quelque sorte un laboratoire naturel où se rencontrent:
• la rareté de l'eau;
• la désertification;
• la dégradation des sols;
• la sécheresse et les changements climatiques;
• les systèmes oasiens;
• l'élevage pastoral;
• les plantes adaptées à la sécheresse;
• les techniques traditionnelles de gestion de l'eau;
• les problèmes socio-économiques des populations rurales.
L'IRA ne travaille donc pas seulement sur «le désert» au sens géographique: il étudie les relations entre environnement, agriculture, eau, biodiversité, économie et sociétés humaines.
Cette approche explique son ouverture internationale.
2. Les cinq grands domaines qui constituent son rayonnement
L'organisation scientifique de l'IRA repose notamment sur cinq grands domaines: érémologie et lutte contre la désertification; aridoculture et cultures oasiennes; écosystèmes pastoraux; élevage et faune sauvage; économie et sociétés rurales.
A. Lutte contre la désertification
L'IRA a accumulé une expérience considérable sur:
• l'érosion éolienne et hydrique;
• l'ensablement;
• la restauration des terres dégradées;
• la conservation des sols;
• la végétation adaptée aux milieux secs;
• la surveillance de la désertification.
Ces connaissances intéressent directement les pays du Maghreb, du Sahel et du Sahara.
B. Agriculture en milieu aride
L'une des grandes contributions de l'IRA concerne l'aridoculture: comment produire dans un environnement où l'eau constitue le principal facteur limitant.
Cela concerne notamment:
• les cultures résistantes à la sécheresse;
• les systèmes oasiens;
• l'agriculture sous serre;
• l'irrigation efficiente;
• la valorisation des ressources locales;
• l'adaptation de l'agriculture au changement climatique.
C. Pastoralisme et élevage
L'expérience de Médenine est particulièrement intéressante pour les régions où l'élevage constitue une activité économique essentielle.
Les recherches concernent notamment:
• les parcours;
• les petits ruminants;
• les camélidés;
• les plantes fourragères;
• la biodiversité pastorale;
• l'adaptation des systèmes d'élevage au changement climatique.
En 2026, des partenariats de recherche de l'IRA portant sur les camélidés, les petits ruminants et les parcours ont encore été mis en avant dans le cadre de collaborations tunisiennes et internationales.
D. Oasis et gestion de l'eau
C'est probablement l'un des domaines où l'expérience tunisienne possède le plus fort potentiel international.
L'oasis représente un modèle ancien d'adaptation humaine à l'aridité:
eau rare → organisation collective → agriculture adaptée → biodiversité → économie locale.
L'expérience de l'IRA peut ainsi intéresser les pays confrontés à la diminution des ressources hydriques et à la désertification.
3. Le rayonnement africain: un changement d'échelle
C'est probablement aujourd'hui l'aspect le plus intéressant.
En mars-avril 2026, l'IRA de Médenine a accueilli une formation consacrée à l'irrigation et aux techniques de culture sous serre, organisée avec l'Agence tunisienne de coopération technique (ATCT), l'AFTAAC et l'UA-SAFGRAD.
La formation a réuni 12 cadres provenant de 11 pays africains francophones. L'objectif était notamment de leur permettre d'acquérir des compétences pratiques qu'ils pourraient ensuite transférer dans leurs propres pays.
C'est un élément très révélateur du rayonnement de l'IRA:
Médenine n'est plus seulement un lieu où l'on fait de la recherche sur les régions arides; elle devient un lieu où des experts africains viennent apprendre des solutions applicables dans leurs propres territoires.
4. De Médenine vers le Sahel
Le potentiel de coopération est particulièrement important avec:
• Mauritanie;
• Mali;
• Niger;
• Tchad;
• Burkina Faso;
• Sénégal;
• Maroc;
• Algérie;
• Libye;
• Égypte;
• et, plus largement, les pays africains confrontés à la sécheresse et à la dégradation des terres.
Il existe évidemment des différences considérables entre le Sud tunisien et le Sahel. Mais les problématiques communes sont nombreuses: eau, sécheresse, pastoralisme, sécurité alimentaire, désertification, adaptation climatique et développement rural.
L'intérêt de l'IRA est précisément de pouvoir contribuer à l'adaptation des solutions plutôt qu'à leur simple reproduction.
5. Un rayonnement également méditerranéen et international
Le rayonnement de l'IRA ne se limite pas à l'Afrique.
Ses chercheurs ont participé à des collaborations scientifiques internationales sur des questions aussi diverses que la télédétection, l'érosion éolienne, les sols, les oasis ou les systèmes arides.
Un exemple intéressant est une étude scientifique internationale publiée dans le Journal of Geophysical Research, associant notamment un chercheur de l'IRA de Médenine à des chercheurs français sur la rugosité des surfaces arides et son rapport avec la télédétection radar.
L'IRA a également développé historiquement des collaborations avec des institutions françaises, européennes et internationales, notamment autour de la recherche et de la formation sur les zones arides.
6. Un institut à l'interface entre science et développement
C'est, à mon avis, l'une des grandes originalités de l'IRA.
Il ne s'agit pas uniquement d'un laboratoire universitaire produisant des publications.
Son mandat comprend également:
Recherche → expérimentation → formation → transfert de technologie → développement rural.
Cette chaîne est essentielle pour les régions pauvres en ressources.
L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) reconnaît d'ailleurs à l'IRA des fonctions de recherche, de formation, de renforcement des capacités, d'appui technique et de collaboration internationale.
7. L'IRA face au changement climatique: une nouvelle dimension
Le contexte actuel donne à l'IRA une importance nouvelle.
Le problème n'est plus seulement:
Comment vivre dans une région aride?
mais:
Comment rendre les territoires arides résilients face à une aridité qui s'intensifie?
Cela transforme les priorités scientifiques:
| Hier | Aujourd'hui |
| Lutte contre la désertification | Résilience climatique |
| Agriculture en milieu aride | Agriculture climato-intelligente |
| Gestion de l'eau | Économie et sécurité hydrique |
| Protection des parcours | Gestion durable des écosystèmes |
| Oasis | Oasis résilientes |
| Élevage traditionnel | Élevage adapté au changement climatique |
| Recherche locale | Réseaux scientifiques internationaux |
| Formation nationale | Coopération Sud-Sud |
La formation africaine organisée à Médenine en 2026 sur l'irrigation et les serres illustre parfaitement cette évolution.
8. Une hypothèse intéressante: faire de Médenine une «capitale scientifique des régions arides»
On pourrait concevoir un projet international autour du concept:
«Médenine International Hub for Arid Regions»
ou en français:
«Pôle international de Médenine pour les régions arides»
L'IRA pourrait devenir le centre d'un réseau reliant:
Tunisie → Maghreb → Sahel → Afrique → Méditerranée → Moyen-Orient → autres régions arides du monde.
Ce réseau pourrait travailler autour de six piliers:
1. Eau et sécurité hydrique
2. Agriculture et oasis
3. Désertification et restauration des terres
4. Pastoralisme et élevage
5. Changement climatique et résilience
6. Télédétection, IoT, Big Data et IA appliqués aux zones arides
Le sixième axe serait particulièrement stratégique aujourd'hui.
9. L'IRA et le projet de «Smart Water Tunisia»
L'IRA pourrait constituer un terrain scientifique privilégié pour expérimenter une gestion intelligente de l'eau en milieu aride:
Capteurs IoT → données hydrologiques → satellites → IA → prévision → irrigation intelligente → économie d'eau → décision publique.
Cela permettrait de passer d'une logique de:
«gérer la pénurie à une logique de:
«piloter intelligemment une ressource rare».
Et cette expérience pourrait ensuite être transférée à d'autres régions arides d'Afrique.
10. conclusion
De Médenine au monde: l'IRA comme laboratoire international des régions arides
Créé en 1976 au cœur du Sud tunisien, l'Institut des Régions Arides de Médenine a progressivement transformé une contrainte territoriale — l'aridité — en un domaine d'excellence scientifique. Par ses recherches sur la désertification, l'agriculture aride, les oasis, les parcours, l'élevage, les ressources naturelles et les sociétés rurales, l'IRA a construit une expertise dont la portée dépasse largement les frontières tunisiennes. Son ouverture aux partenariats internationaux et, plus récemment, son implication dans la formation de cadres africains, montrent une évolution importante: Médenine tend à devenir une plateforme de coopération scientifique et technique entre les territoires arides du Sud.
L'enjeu de la prochaine étape serait de transformer ce rayonnement scientifique en véritable réseau international des régions arides, associant recherche, formation, innovation, transfert technologique et politiques publiques. Dans cette perspective, l'IRA pourrait jouer pour les régions arides un rôle comparable à celui de certains grands centres internationaux spécialisés dans l'eau, l'agriculture ou le climat.
Chadli Laroussi
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Article consistant et bien fait Effectivement, l institut est bien situé pour devenir un pole a rayinnemnt international L avenir est devant lui, puisque tout se degrade tres vite...tte la region aura besoin de ses competences.. Bon vent

Ancien chercheur à l'IRA de Médenine, ancien cadre au CGIAR (Bioversity International) et aux Nations Unies (PNUD, FAO), j'ai lu avec un grand intérêt l'analyse de M. Chadli Laroussi, que je remercie pour cet article sur l'avenir de l'Institut des Régions Arides (IRA) de Médenine. Ayant consacré une partie importante de ma carrière à cet institut avant de poursuivre mon parcours à l'international, je reste profondément attaché à cette institution et continue de lui apporter mon appui. L'IRA dispose en effet de tous les atouts pour devenir un pôle scientifique international de référence. Toutefois, pour concrétiser cette ambition face à l'urgence climatique, il est primordial d'agir sur plusieurs leviers stratégiques : 1. Préparer la relève et valoriser l'expertise : L'IRA doit créer des ponts intergénérationnels en mobilisant ses anciens chercheurs et des experts internationaux pour former et encadrer les jeunes talents, à travers des partenariats renforcés avec les institutions académiques et de recherche nationales et internationales. 2. Parier sur l'Agroécologie, les technologies et les Biotechnologies : La recherche doit opérer un virage résolu vers les biotechnologies adaptées, l'agroécologie et la valorisation des savoirs patrimoniaux (systèmes oasiens et hydriques traditionnels) combinés aux nouvelles technologies. 3. Un Think Tank pour refonder la stratégie de l'IRA : Il est urgent de conduire une réflexion stratégique globale sur les orientations futures de l'IRA, idéalement facilitée par un organisme international spécialisé. 4. Ancrage dans le Réseau CGIAR et la Recherche Internationale : l’IRA peut tirer parti des réformes du One CGIAR (notamment ICARDA, Alliance Bioversity-CIAT) et des initiatives internationales sur les terres arides. L'IRA ne doit pas seulement être un lieu de formation pour l'Afrique, mais un co-investigateur dans des consortiums de recherche internationaux. Un statut de centre associé ou affilié aux réseaux CGIAR renforcerait son attractivité pour les jeunes talents. 5. Construire un partenariat stratégique avec le système des Nations Unies (PNUE, PNUD et FAO) : L’IRA gagnerait à se positionner comme un partenaire clé de la FAO dans le cadre du déploiement de son nouveau Centre d’Excellence sur les Oasis. Par ailleurs, l’IRA pourrait s'inspirer de cette dynamique pour impulser son propre Centre d’Excellence sur les Zones Arides, co-développé en synergie avec les agences de l'ONU, l’ICARDA et d'autres partenaires internationaux de premier plan. 6. Valorisation du patrimoine agricole mondial et opportunités du Géoparc : Tirant parti de la désignation récente du Géoparc, l’IRA devrait formaliser un partenariat structurant avec la FAO et l’UNESCO. Cette dynamique permettrait de créer une Chaire ou un Centre d’Excellence dédié aux Systèmes Ingénieux du Patrimoine Agricole Mondial (SIPAM / GIAHS) appliqués aux zones arides et aux oasis d’Afrique. Dans le cadre de cette initiative, l'IRA pourrait lancer, à l'instar des programmes internationaux développés à Florence avec la FAO, un programme de formation internationale de référence sur les SIPAM. Ce pôle associerait formation de haut niveau et recherche pour valoriser les savoir-faire traditionnels (gestion communautaire de l'eau des parcours, de la biodiversité, oasis pêche traditionnelle, etc.), tout en veillant à ce que l'innovation technologique vienne consolider les pratiques agroécologiques locales au lieu de les supplanter. 7. Créer un incubateur d'innovations rurales : Pour que la recherche se traduise en impact sur le terrain, l'IRA doit intégrer un pôle de transfert technologique et d'incubation pour accompagner les jeunes ruraux et les agriculteurs dans la transition agroécologique et la création de valeur. 8. Institutionnaliser un Conseil scientifique international : La création d'un réseau consultatif international associant la diaspora scientifique et les organismes partenaires permettra d'assurer un rayonnement durable et un accès facilité aux financements internationaux de la recherche.