Montée grandissante des extrêmes-droites en Europe: Une ombre se dessine sur nos rivages
Par Colonel-Major (Ret) Mohamed Ghazi Essaïed - L'extrême-droite progresse nettement en Europe et sur le pourtour méditerranéen, qu'elle dirige directement ou qu'elle influence fortement au sein des parlements et des gouvernements. Nous trouvons donc l’Italie avec le parti Fratelli d'Italia actuellement au pouvoir, l’Espagne avec le parti Vox, la Grèce avec Elliniki Lysi, ou encore la Croatie avec le DP. En Europe centrale et septentrionale, la Hongrie avec le parti Fidesz, l’Autriche avec le FPÖ, les Pays Bas avec le PVV, l’Allemagne avec l’AfD et la France avec le Rassemblement National (RN). Hors UE, au Royaume Uni, nous trouvons Reform UK ou encore Restore Britain. Leurs principaux thèmes tournent essentiellement autour du souverainisme, l’immigration (panique d’invasion) et l’identité (ethnocentrisme). Dans leur ADN, ils sont antisémites, racistes et islamophobes. Selon l’essayiste Robert(1) même si elle ne pensait pas à ces partis radicaux (qualifiés comme néo-nazis par certains), ils pourraient créer, à plus ou moins moyen terme, une autre Union Européenne avec pour conséquences un chamboulement complet des perspectives et des affiliations; vers un rétrécissement à 5, 6 ou 7, et tout sera à reconstruire, avec comme variable, une ambition de remodeler l’Europe et de fermer le continent. Ils refusent leur destin démographique, à savoir qu’ils seront moins nombreux et plus vieux. Ils croient dur comme fer que les crises socio-économiques, environnementales, politiques ont une origine commune: l’immigration. Leur simplisme intellectuel refuse la réalité géopolitique.
En quoi cela nous concerne-t-il? Selon le statisticien Taleb(2), la théorie du cygne noir est un événement possédant une très faible probabilité de se produire, génère, lorsqu’il se réalise, des impacts considérables, au-delà de la portée envisagée. Leur prise de pouvoir (Italie) ou leurs éventuelles prises de pouvoir d’ici une ou deux années notamment en France ou en Allemagne représentent un enjeu géopolitique majeur pour notre pays. Pour rappel, notre diaspora globale s'élève à environ 1,85 million de personnes. L'Europe reste la destination historique majeure et concentre plus de 80 % de notre communauté. La France avec 57%, l’Italie avec 15% et l’Allemagne entre 7 et 10%.
En lisant et écoutant leurs discours, leurs thèmes de prédilection touchent plusieurs piliers stratégiques. Je voudrais me concentrer sur les aspects militaro-sécuritaires. L'extrême-droite bousculerait l’équilibre selon trois axes principaux:
(1) La militarisation des frontières au détriment du partenariat: Pour les partis d'extrême-droite, la priorité militaire absolue en Méditerranée ne sera plus la projection de forces ou les exercices conjoints traditionnels, mais le contrôle migratoire. Ils feront le choix d’un pragmatisme transactionnel en développant une sorte de modèle de sous-traitance. Une sorte de mimétisme les conduira à adopter le plan italien Mattei consistant à maintenir, voire renforcer, les accords de sécurité si le pays partenaire accepte de bloquer les flux migratoires (à l'instar des soutiens financiers et matériels accordés aux forces de sécurité). Une Europe contrôlée par ce type de partis appuiera le principe d’externalisation des frontières, pour que les pays du Maghreb agissent comme une «barrière» ou un filtre migratoire en échange d'aides financières. Les aides publiques au développement ainsi que les partenariats économiques seront conditionnés aux résultats obtenus en matière de lutte contre l'immigration clandestine. La coopération se concentrera presque exclusivement sur la sécurité maritime et le blocage des départs de migrants en Méditerranée centrale.
(2) Une redéfinition des missions: Les budgets de coopération militaire bilatérale risquent d'être conditionnés à des critères purement sécuritaires de surveillance maritime, plutôt qu'à un transfert de compétences ou à de l'armement conventionnel lourd. Si l'extrême-droite prend le pouvoir dans les grands pays fournisseurs de l'Union européenne, la nature des contrats d'armement va radicalement changer de nature. Les extrêmes-droites européennes ont tendance à privilégier le repli sur soi et pourraient restreindre l'exportation de technologies sensibles, notamment d’armement conventionnel même à caractère défensif. Des contrats potentiels concernant l'aviation, les systèmes de défense antiaérienne ou le cyber-renseignement pourraient être gelés par crainte que ces outils ne se retournent contre leurs intérêts en cas de crise diplomatique. Ils chercheront à imposer des contrats d'armement exclusivement orientés vers le contrôle des flux. Cette focalisation exclusive sur le matériel type "Frontex" comprendra essentiellement des vedettes de patrouille maritime rapide, des systèmes de surveillance électronique (radars côtiers, caméras thermiques aux frontières) ou encore des drones de reconnaissance à courte portée pour traquer les embarcations.
(3) Une Europe gouvernée par l'extrême-droite briserait la logique de "partenariat global" et de "co-développement sécuritaire". Elle installerait à la place une doctrine de forteresse, des accords militaires réduits à de simples contrats de garde-frontières. Leur montée en puissance aurait des répercussions significatives, bien que contrastées, sur les accords bilatéraux de défense ainsi que la coopération militaire. Historiquement, les accords comme celui de «l’Initiative 5+5 Défense» reposent sur la stabilité, la lutte antiterroriste et le renseignement. C’est un forum de coopération multilatérale qui réunit 10 pays de la Méditerranée occidentale répartis à parts égales sur les deux rives (Rive Sud (Maghreb): Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie, et Tunisie - Rive Nord (Europe du Sud) : Espagne, France, Italie, Malte, et Portugal). L'initiative s'appuie sur une présidence tournante annuelle. Après la présidence de la Tunisie en 2025, la France en assure la direction cette année. Cette initiative risquerait d’être remise en question.

Que peut faire la Tunisie pour défendre ses intérêts? Pour le Général Desportes(3), il faut savoir penser l’impensable et décrypter les signaux faibles. La première parade est le renseignement et l’alerte précoce, à eux seuls pourtant bien insuffisants. La deuxième est celle de la réduction des risques et de leur prévention. La troisième démarche, la plus fondamentale, consiste à se doter des moyens d’en atténuer les effets, c’est-à-dire consolider la résilience des organisations civiles et militaires et leur capacité d’adaptation. Il s’agira de choisir, renoncer, prioriser face à ce scénario probable.
Face à une Europe politiquement dominée ou éventuellement dirigée par l'extrême-droite à court ou moyen terme, notre pays dispose de leviers stratégiques ainsi que militaro-sécuritaires pour défendre nos intérêts afin d’éviter d'être réduit au simple rôle de «garde-frontière» de l'Europe. Notre pays pourrait ajuster sa stratégie autour de quatre axes majeurs:
(1) Diversifier les partenariats stratégiques et sécuritaires: Pour rééquilibrer le rapport de force, il s’agira de diversifier les fournisseurs d'armement et de technologies de surveillance. La Tunisie dépend de certains transferts de technologies et d'équipements occidentaux pour surveiller ses frontières (radars, vedettes garde-côtes, drones). Pour briser ce monopole, une des parades serait la diversification militaro-industrielle avec des constructeurs alternatifs. La Turquie fournit déjà des équipements militaires (drones, véhicules MRAP) performants et sans conditions politiques ou migratoires contraignantes. Pour le renouvellement des avions d'entraînement ou de combat léger, la Corée du Sud offre des technologies de pointe sans conditionnalité migratoire et sans ingérence politique.
(2) Le levier américain, l’Africom (African Command): Bien que souvent contestés sur leur politique étrangère, les USA restent la première puissance militaire mondiale(4). Nous devons rester réalistes et pragmatiques, notamment si nos relations bilatérales se basent sur le respect mutuel. Le plan d'aide et de coopération militaire américain avec la Tunisie d'ici 2030 est régi par un document stratégique majeur: la Feuille de route pour la coopération militaire 2020-2030. Elle s'articule autour de plusieurs axes stratégiques à savoir la modernisation de la flotte et des équipements de combat; la sécurisation complète des frontières (Projet Phase III); la lutte contre les menaces non conventionnelles (antiterrorisme, criminalité transfrontalière et migration) ainsi que le positionnement de notre pays comme un "Hub" régional avec pour ambition de transformer la Tunisie en un pôle régional d'instruction et de formation militaire pour l'Afrique du Nord et le Sahel. Il s’agira de capitaliser sur notre statut d'Allié majeur non-membre de l'OTAN (depuis 2015) pour maintenir une assistance militaire et sécuritaire de haut niveau, indépendante des pressions européennes. Par contre, pour des raisons évidentes, les USA ne voudront en aucun cas une coopération renforcée avec la Chine. Afin de contrecarrer le poids de l'UE, des exercices annuels conjoints sont planifiés qui permettent à notre pays de maintenir un niveau opérationnel élevé au niveau interarmées (Terre - Air - Mer), indépendamment des budgets européens. Ceux qui reviennent dans la presse: «Phoenix Express» (Sécurité Maritime) actuellement en cours / «African Lion» (le plus grand exercice d'Africom).
La Tunisie s'est imposée comme un pilier de cette opération et a accueilli avec succès la phase initiale d'African Lion 2026 en avril / «Flintlock» (le plus important exercice annuel de manœuvres militaires des Forces d'Opérations Spéciales). Les programmes sécurisés de financement militaire étrangers (FMF) américains permettent d'acquérir du matériel de pointe que l'Europe pourrait refuser de livrer sous un gouvernement d'extrême-droite réticent. Face à une Europe pouvant devenir de plus en plus hostile ou trop exigeante, l’Africom devient une carte maîtresse pour maintenir nos capacités de défense autonome. Cela nous permet également d’avoir un accès prioritaire aux surplus d'armements américains (Excess Defense Articles ou EDA).
Les financements via les Foreign Military Sales (FMS) permettent d’acquérir du matériel américain standardisé. Ce statut permet également la coopération directe sur la recherche et le développement militaire. Grâce à l’Africom, la Tunisie bénéficie d'un partage de renseignements (notamment antiterroriste) en temps réel crucial pour notre sécurité nationale. Une Europe d'extrême-droite ne pourra pas ignorer ce partenariat, car chercher à nous déstabiliser militairement reviendrait à contrarier les plans de sécurité globaux du Département de la Guerre en Méditerranée. Et enfin, cela nous permet de maintenir un niveau d'interopérabilité mondial très élevé, prouvant aux Européens que notre pays n'a pas besoin de l'UE pour former l'élite de nos forces armées.
(3) Conditionner la coopération sécuritaire: Il s’agira de faire comprendre aux partis d’extrême-droite que la sécurité de la Méditerranée centrale est une voie à double sens. Si l'aide financière et logistique européenne baisse ou devient trop humiliante, la Tunisie peut relâcher son dispositif de surveillance maritime, augmentant mécaniquement la pression sur les côtes de la rive Nord. En 2015, des centaines de milliers de migrants ont traversé la Turquie pour entrer en Europe. Cela a poussé l'UE à signer un accord financier en 2016 pour que la Turquie retienne les réfugiés sur son territoire. Il s’agit d’activer le levier de la "coopération asymétrique" autrement le chantage à la surveillance. Notre principal moyen de pression est notre position géographique. Il y a un coût du désengagement. Nous pouvons faire comprendre à une éventuelle alliance «extrémiste» que la sécurité maritime et la lutte antiterroriste ont un coût logistique et financier. Si celle-ci réduirait son aide ou tenterait d'imposer des conditions unilatérales, nous pourrions toujours ralentir nos patrouilles maritimes ou réduire le partage de renseignements critiques. Un point important est celui de la sanctuarisation de la souveraineté c’est-à-dire refuser catégoriquement toute interférence dans le commandement de nos forces. Et cela, nos forces armées l’ont déjà prouvé à maintes reprises. L'extrême-droite nous pousserait parfois à des patrouilles conjointes intrusives ou le refoulement direct dans nos eaux territoriales. La Tunisie doit maintenir une ligne rouge stricte : aucune force étrangère n'opère dans nos eaux ou sur notre sol. Cela est déjà le cas.
(4) Renforcer notre axe sécuritaire transfrontalier Sud-Sud (Algérie-Libye): Face à la militarisation des frontières européennes, la Tunisie poursuivra la sécurisation de son environnement immédiat pour éviter une double pression. L'alliance stratégique avec l'Algérie n’est un secret pour personne. Elle dispose de la puissance militaire la plus importante de la région. La coordination du renseignement et les opérations conjointes aux frontières ouest avec les forces armées algériennes permettent de stabiliser notre flanc terrestre face au terrorisme et aux trafics, nous rendant moins dépendant de l'aide sécuritaire européenne. La gestion partagée avec la Libye permettra de stabiliser la frontière sud-orientale par des accords de sécurité stricts avec leurs autorités afin de tarir les flux de migration irrégulière en amont, avant qu'ils n'arrivent sur nos côtes et ne deviennent un sujet de friction avec l'Europe.
En conclusion partielle, le point central est de trouver un équilibre des forces / de puissance (Balance of power). Vu notre proximité avec la rive Nord, aucun pays n’a intérêt à chercher la rupture, même partielle. Nos intérêts stratégiques sont étroitement imbriqués. Mais nous pouvons compter sur l'Africom comme une garantie militaire ainsi que sur la diversification militaro-sécuritaire avec d’autres pays sans aucune conditionnalité comme fournisseurs technologiques. Cela nous permettra de refuser certaines exigences politico-sécuritaires ou migratoires disproportionnées des partis d'extrême-droite européens, tout en restant un acteur incontournable de la sécurité en Méditerranée. Hannibal n’a-t-il pas résisté à la puissance de Rome lors de la seconde guerre punique (218-201 av. J.-C.)...
Colonel-Major (Ret) Mohamed Ghazi Essaïed
Notes
(1) « Le défi de la paix » _ Par Anne-Cécile Robert, Armand Colin, 2024.
(2) «The Black Swan: The Impact of the Highly Improbable» _ Par Nassim Nicholas Taleb, Random House Date 2007.
(3) “Entrée en Stratégie” par le Général Vincent Desportes. Editions Robert Laffont, 2019.
(4) Outre sa dissuasion nucléaire, les Etats-Unis disposent d’environ 800 bases importantes de par le monde. A titre de comparaison, la Chine ne dispose qu’une seule base (Djibouti). Avec son budget colossal de 1000 milliards $, cela équivaut à plus que l'ensemble des pays membres de l'OTAN réunis. Ils disposent des commandements propres à chaque continent. Ainsi, nous avons le Centcom pour le Moyen-Orient, l’Eucom pour l’Europe, le Southcom pour l’Amérique du Sud ... et l’Africom pour l’Afrique. Leurs différents Groupes aéronavals suivent la même logique. Ainsi, pour la Méditerranée, nous trouvons la 6e Flotte (VI Fleet).
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