Les fruits en Tunisie: quand les prix deviennent excessifs (Album photos)
Par Ridha Bergaoui - En faisant ses courses au marché, le consommateur tunisien découvre aujourd’hui une offre de fruits à la fois abondante et diversifiée. Mais cette diversité a un prix, parfois très élevé: les hindis (fruits du cactus) peuvent atteindre 8 dinars le kilogramme, le raisin 9 dinars, les poires dépasser 12 dinars, tandis que le melon se vend autour de 2,5 dinars le kilogramme. Pour de nombreux ménages, ces prix deviennent difficiles à supporter dans un contexte où le pouvoir d’achat ne cesse de s’éroder.
Lorsque le budget familial se resserre, les fruits figurent parmi les aliments que l’on peut être tenté de réduire, voire de supprimer, au profit de produits jugés plus indispensables. Lorsqu’il faut choisir entre viande, lait, œufs, légumes et fruits, ces derniers peuvent apparaître comme un aliment superflu dont on peut se passer.
Pourquoi consommer des fruits est indispensable?
Les fruits occupent une place essentielle dans notre alimentation quotidienne. Ils apportent des nutriments indispensables au bon fonctionnement de l’organisme: vitamines (notamment C et A), minéraux (potassium, magnésium), antioxydants et fibres. Ces éléments contribuent à renforcer l’immunité, protéger les cellules contre le vieillissement prématuré et maintenir un équilibre métabolique optimal.
La consommation régulière de fruits, intégrée dans une alimentation diversifiée, est une nécessité. Les nutritionnistes insistent sur l’importance de privilégier les fruits entiers plutôt que les jus. Les fruits entiers sont riches en fibres, essentielles pour la digestion, la régulation de la glycémie et la prévention de certaines maladies chroniques. Ils permettent une satiété plus durable et un meilleur contrôle de l’apport énergétique.
Un déficit de consommation de fruits entraîne des déséquilibres alimentaires qui peuvent coûter, sur le plan sanitaire, cher tant à l’individu qu’à la collectivité. Les carences en vitamines et fibres augmentent le risque de maladies cardiovasculaires, de diabète de type 2, d’obésité et de certains cancers. A défaut de fruits, trop souvent on les remplace par des aliments énergétiques, riches en sucres et en graisses ce qui accentue les problèmes de santé publique (surpoids et obésité).
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande, d’une façon générale, de consommer au moins 400 grammes de fruits et légumes par jour, soit environ cinq portions. Cette recommandation vise particulièrement les populations sensibles comme les enfants en croissance, femmes enceintes, personnes âgées et individus souffrant de maladies chroniques. En dessert, les fruits complètent le repas par leurs fibres et antioxydants. En collation, au milieu de la journée, ils apportent une énergie légère et évitent le grignotage.
Manger des fruits n’est donc pas un luxe mais une nécessité vitale. Ils constituent une source naturelle de santé et de prévention, et leur absence dans l’alimentation se traduit par des coûts élevés en soins médicaux et en perte de qualité de vie. Adopter une consommation régulière de fruits entiers est donc un investissement durable pour l’individu et pour la société.
Manger des fruits, c’est aussi soutenir notre agriculture
En Tunisie, à part quelques fruits exotiques comme les bananes ou l’ananas, la majeure partie des fruits commercialisés est produite localement. La consommation des fruits contribue ainsi au développement de ce secteur fort important. Celui-ci fait vivre des milliers de familles allant des agriculteurs qui produisent, les intermédiaires, les transporteurs, les chambres froides aux commerçants de détail qui mettent le fruits à disposition du consommateur.
Les fruits représentent une activité agricole économique majeure. La Tunisie dispose d’une arboriculture fruitière diversifiée, adaptée à la grande variété de ses conditions climatiques comme les agrumes, dattes, les raisins de table, pommes, les pêches, les grenades, les amandes … Ces fruits constituent des filières importantes pour l’approvisionnement du marché intérieur et pour l’exportation. Cette diversité constitue un atout pour la sécurité alimentaire et permet aux consommateurs de disposer de fruits à différentes périodes de l’année. Ils représentent aussi une source de devises. Dattes, agrumes, grenade… sont exportées principalement vers les pays voisins et les pays de l’Union Européenne.

La Tunisie produit suffisamment de fruits, en quantité et en diversité, tout au long de l’année. La mauvaise organisation des circuits de commercialisation, dominés par l’informel et la multiplication des intermédiaires, avec des marges parfois excessives prélevées à chaque niveau de la chaine, contribuent à faire le grand écart de prix entre le producteur et le consommateur.
En définitive, consommer des fruits tunisiens, c’est non seulement préserver sa santé, mais aussi soutenir une filière agricole stratégique, créatrice de richesses et d’emplois.
Le dérèglement climatique en partie en cause
Sans aucun doute, l’été cette année est très particulier marqué par une chaleur suffocante et insupportable. Selon les spécialistes du climat, le mois d’aout était le mois le plus chaud jamais mesuré dans le monde. Il a été parsemé de canicules, tempêtes, inondation et incendies des forêts. Ce climat où la température, parfois dès les premières heures de la matinée, avoisine les 50°C, a particulièrement gravement affectés notre agriculture. Avec ces températures les plantes ont beaucoup souffert. Elles ont subi un stress thermique et hydrique important, avec une transpiration accrue, une diminution de la photosynthèse, des brûlures sur les feuilles et les fruits, ainsi que des difficultés de fécondation et des chutes de fleurs et de jeunes fruits. Pour certaines cultures, ces effets se traduisent par des chutes des rendements, des fruits de calibre inférieur et une qualité souvent dégradée.
Les besoins en eau augmentent alors même que les ressources sont souvent plus difficiles à mobiliser. Les coupures d’électricité, parfois assez longues, ont empêché les agriculteurs à pomper l’eau et irriguer pour sauver leurs cultures ce qui a amplifié les pertes.

Cette chaleur accélère le cycle de certains ravageurs et multiplie les dégâts sur les plantes. Les fruits déjà fragilisés par la chaleur peuvent présenter davantage de brûlures, fissures ou lésions, ce qui augmente les risques de pourritures et les pertes après récolte.
À cela s’ajoute un facteur humain trop souvent oublié. Sous de fortes chaleurs, les travailleurs agricoles sont contraints à réduire leur rythme et leurs horaires de travail afin de préserver leur santé. Les opérations de récolte, d’entretien et de transport peuvent ainsi être ralenties et reportées.
Les récoltes commercialisables peuvent ainsi diminuer suite à la baisse de la photosynthèse, chute de fleurs et de jeunes fruits, fruits de plus petit calibre, dommages directs et parfois davantage de dégâts liés aux ravageurs... Les fortes chaleurs compliquent également la récolte, certains légumes doivent être ramassés très tôt pour préserver leur qualité et leur conservation.
L’ensemble de ces effets contribue à réduire l’offre de certains fruits et légumes et à augmenter les coûts de production, ce qui explique en partie les prix élevés observés actuellement.
Quand les ravageurs font disparaître les fruits et grimper les prix
Les maladies et les ravageurs des plantes peuvent avoir des conséquences qui dépassent largement les pertes des agriculteurs. Lorsqu’ils détruisent des vergers, ils réduisent l’offre disponible sur les marchés, renchérissent les coûts de production et peuvent contribuer à faire augmenter fortement les prix des fruits. La poire et le cactus en fournissent deux exemples particulièrement éloquents.
La poire, autrefois largement disponible sur le marché tunisien, est devenue plus rare et beaucoup plus chère. Le feu bactérien, provoqué par la bactérie Erwinia amylovora et apparu en Tunisie en 2011, s’est rapidement propagé dans les vergers. Cette bactérie attaque les fleurs, les jeunes pousses et les branches et peut entraîner la mort des arbres. La production, qui dépassait 60 000 tonnes avant l’apparition de la maladie, est tombée à environ 15 000 tonnes en 2018. La destruction d’une partie importante du verger a donc contribué à la raréfaction de la poire et à l’augmentation de son prix.
Le cactus connaît une situation encore plus préoccupante. La cochenille du cactus (Dactylopius opuntiae), signalée en Tunisie en 2021 dans la région de Mahdia, s’est propagée depuis à plusieurs gouvernorats. En se nourrissant de la sève des raquettes, elle peut provoquer leur dessèchement et la mort des plantes. L’enjeu est considérable : la Tunisie possède environ 600 000 hectares de cactus et produisait auparavant près de 550 000 tonnes de fruits par an. Dès 2024, plus de la moitié des superficies cultivées étaient signalées comme touchées. A Kasserine, premier gouvernorat producteur de fruit de cactus, la production est passée d'environ 250 000 tonnes en 2024 à 150 000 tonnes en 2025, puis à seulement près de 100 000 tonnes en 2026, soit une diminution de l'ordre de 60 % en deux ans. Cette invasion représente une menace économique, sociale et environnementale pour de nombreuses régions.
Ces exemples montrent qu’un ravageur ou un agent pathogène nouvellement introduit peut, en l’absence de mesures rapides et efficaces, transformer en quelques années une production abondante en une ressource rare. Le consommateur en subit finalement les conséquences par une diminution de l’offre et une hausse des prix.
La protection de nos vergers constitue une condition de notre sécurité alimentaire et de l’accessibilité des fruits aux consommateurs. Prévenir l’introduction et la propagation des ravageurs coûte toujours moins cher que de devoir reconstituer, après leur destruction, des milliers d’hectares de vergers.
Des fruits plus accessibles
Rendre les fruits accessibles aux consommateurs ne signifie pas réduire artificiellement le prix payé au producteur ou plafonner les prix au détail. Cette dernière mesure finit par fragiliser toute la filière et ouvre la voie au marché noir et à la spéculation. Au lieu de garantir des prix justes, il provoque des pénuries de produits de qualité et accentue l’instabilité des circuits de distribution.
Il s’agit de renforcer la filière pour qu’elle soit plus productive, mieux organisée et plus transparente.
1/ Améliorer la productivité des agriculteurs. Une meilleure maîtrise technique (irrigation de précision, fertilisation adéquate, choix de variétés adaptées, lutte raisonnée contre les ravageurs) permet d’augmenter les rendements tout en réduisant les pertes. Les producteurs doivent aussi être encouragés à se regrouper en coopératives afin d’acheter les intrants à des prix raisonnables et de négocier collectivement l’accès aux marchés. Cela est d’autant plus crucial que la Tunisie compte une majorité de petits agriculteurs, souvent isolés et vulnérables. Le contrôle phytosanitaire des plants importés doit être renforcé pour éviter l’introduction de nouveaux ravageurs. Une surveillance permanente des vergers, associée à la recherche sur la lutte biologique et aux variétés résistantes, permettrait de détecter rapidement les foyers et de limiter leur propagation.
2/ Réorganiser les marchés de gros. Ceux-ci souffrent d’un manque de transparence et d’une domination des intermédiaires. Assainir les circuits de commercialisation, réduire les frais divers et comprimer les marges inutiles entre le producteur et le consommateur est une condition essentielle pour stabiliser les prix. L’usage du numérique et la transformation digitale peuvent jouer un rôle clé pour le suivi en temps réel des prix, la traçabilité des volumes et les alertes en cas de spéculation.
3/ Un autre levier est la gestion des chambres frigorifiques. Ces infrastructures sont indispensables pour réguler le marché. Elles permettent de stocker les fruits en période d’abondance et de les écouler progressivement, évitant ainsi les chutes brutales de prix ou les pénuries. Leur efficacité dépend d’une bonne gouvernance avec une transparence dans l’attribution des espaces, des tarifs équitables et le contrôle des pratiques.
4/ La vente directe doit aussi être encouragée. Les circuits courts, comme les marchés de producteurs, réduisent le nombre d’intermédiaires et offrent aux consommateurs des produits frais à des prix plus justes. Développer des plateformes numériques reliant directement producteurs et consommateurs serait une avancée majeure dans la commercialisation des fruits frais.
5/ Une réglementation imposant la vente par catégorie permettrait de valoriser les produits déclassés et d’élargir l’accès aux fruits à toutes les couches sociales.
Du côté des consommateurs, il est important de rappeler que les fruits de saison sont moins chers, plus nutritifs et plus sains. La Tunisie dispose en chaque saison d’une grande diversité. Des agrumes en hiver, des fraises au printemps, pastèques et pêches en été, grenades et raisins en automne.
Ridha Bergaoui
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