News - 17.09.2026

Habib Batis: Du logiciel de l’urgence à la culture de l’évaluation diagnostique

Habib Batis: Du logiciel de l’urgence à la culture de l’évaluation diagnostique

Depuis quelques décennies, notre pays traverse des crises multi-vectorielles, parfois d’une intensité inédite. Elles touchent de plein fouet aussi bien le système éducatif, la sécurité hydrique et énergétique, l’approvisionnement alimentaire que le climat. Les décideurs politiques se trouvent, de ce fait, face à un paradoxe structurel majeur où s’imposent l’immédiateté des urgences économiques et les pressions des réseaux sociaux. Cette situation réduit à dépendre majoritairement d’un paradigme curatif où les actions possibles se réduisent souvent à des mesures de circonstance et à un pilotage à vue, reléguant la planification stratégique au second plan. Pourtant, l’ancrage d’une gouvernance moderne et résiliente exige un renversement de perspective: le passage d’une culture de traitement des symptômes à une culture de la prévention des causes.

Ce changement de modèle repose sur un pilier fondamental, à savoir l’institutionnalisation de l’évaluation diagnostique scientifique au cœur de l'action publique. Évaluer ne signifie pas, comme la pratique quotidienne semble le montrer, contrôler la conformité administrative a priori ou chercher des coupables a posteriori. Il s’agit d’utiliser la donnée empirique et chiffrée pour comprendre les mécanismes profonds d’un dysfonctionnement avant d’y remédier. Toutefois, l’instauration de cette culture du diagnostic se heurte à des biais culturels profondément ancrés. Ceux-ci font que des résistances anthropologiques, bureaucratiques ou politiques paralysent l’amorce de toute action préventive.

À l’heure où l'État œuvre à restaurer son efficience et retrouver la confiance des citoyens, l’adoption d’une méthode rigoureuse basée sur des données probantes n’est plus une option intellectuelle ; elle constitue une urgence démocratique et managériale. À cet égard, le secteur de l'éducation en offre une illustration idéale. La mise en place récente et l'entrée en phase opérationnelle du Conseil Supérieur de l’Éducation et de l’Enseignement (CSEE) ne représentent pas seulement un enjeu sectoriel, mais un véritable laboratoire d'analyse pour observer comment une instance stratégique peut insuffler cette rationalité nouvelle.

Afin d’explorer les contours de cette transition indispensable vers une gestion publique moderne, cet essai s’articulera autour de trois axes. Il s’agira d’abord de s’arrêter sur les fondements théoriques de l’évaluation diagnostique en tant qu’outil de pilotage des politiques publiques. On analysera ensuite les résistances anthropologiques, bureaucratiques et politiques qui favorisent inconsciemment le traitement curatif et court-termiste au détriment de l’anticipation. Enfin, en s'ancrant dans l'actualité institutionnelle, on exposera les défis immédiats du CSEE pour montrer comment un état des lieux empirique permet de concevoir des mécanismes concrets pour s'extraire définitivement du marasme curatif.

Les fondements de l’évaluation diagnostique

L’évaluation dite diagnostique, pronostique ou prédictive a pour fonction d’étayer des décisions d’orientation ou d’adaptation. L’objectif est d’identifier les causes profondes d’un dysfonctionnement systémique plutôt que d’en traiter les manifestations superficielles. Loin d’être un simple exercice académique, elle se définit comme une démarche d’investigation rigoureuse visant à mesurer, à un moment donné, l’écart entre une situation réelle et une situation souhaitée. Sa pratique ne repose ni sur des impressions ni sur un consensus politique mou. Pour être qualifiée de scientifique et servir de base à des réformes d’envergure, elle doit impérativement valider quelques critères fondamentaux. Sans être exhaustif, on peut citer les suivants. D’abord, le diagnostic doit être mené en toute objectivité et indépendance par des instances prémunies contre les conflits d’intérêts politiques ou bureaucratiques. D’autre part, l’évaluation ne se contente pas de lister des problèmes: elle modélise les relations de cause à effet. Enfin, les données brutes et les protocoles de recherche doivent être publics afin de garantir la légitimité des conclusions.

En faisant émerger les dysfonctionnements, le diagnostic sert aussi de tamis analytique. Dès lors que les problèmes sont mis au jour, il est impératif de les hiérarchiser. Cette hiérarchisation est la condition sine qua non pour mener «la politique de ses moyens»: elle évite ainsi l’écueil populiste qui consiste à vouloir tout réformer immédiatement au risque de disperser les ressources et, finalement, de ne rien accomplir. Le diagnostic permet ainsi de fragmenter la complexité d’une crise en dégageant des trajectoires d’action réalistes, échelonnées dans le temps.

Les obstacles culturels à l’approche préventive

En Tunisie, le rapport à l’action publique reste historiquement marqué par une culture de l’urgence, où la gestion de crise est perçue comme le révélateur ultime de l’autorité et de l'efficacité étatiques. Cette posture découle de plusieurs biais culturels qui trouvent leurs racines profondes dans une perception linéaire et fataliste du temps, souvent renforcée par des structures bureaucratiques héritées où le «sapeur-pompier» est politiquement plus valorisé que le «planificateur».

Le biais du «sapeur-pompier» (ou l'héroïsation du curatif)

La culture politique survalorise la gestion spectaculaire de l'urgence au détriment de la planification invisible. Un décideur qui résout une crise ouverte (pénurie soudaine, coupure d'eau) est perçu comme un leader fort. À l'inverse, celui qui investit dans la prévention d'un risque n'en retire aucun bénéfice symbolique, le danger évité restant par définition invisible.

Le biais de la culture du secret et de l'infaillibilité administrative

L'évaluation diagnostique repose sur la transparence des données et l'aveu de vulnérabilité. Or, le logiciel bureaucratique assimile traditionnellement le diagnostic précoce d'une défaillance à un aveu de faiblesse ou à une faille (exemple: face au décrochage flagrant de la qualité de notre enseignement public, certains pays ont préféré se retirer du programme de l’évaluation PISA, plutôt que d’exposer publiquement les failles structurelles du système éducatif).

Le biais du fatalisme managérial et l'esprit de contingence

Face aux crises, il existe un réflexe anthropologique ancré qui tend à percevoir les événements extrêmes (stress hydrique, chocs économiques) comme des fatalités exogènes plutôt que comme des variables modélisables. Ce fatalisme désamorce la responsabilité d'anticiper en postulant que l'avenir échappe à la main de l'État. Planifier ou rationaliser implique de confronter le corps social à des vérités inconfortables, une démarche peu suivie.

Le biais du court-termisme de subsistance

Dans un contexte de tensions socio-économiques chroniques, la culture décisionnelle est prisonnière du temps présent. L'urgence d'assurer la paix sociale immédiate (approvisionner les marchés au jour le jour, gérer la rentrée scolaire) crée une myopie stratégique. Ce phénomène est aiguisé par l'instabilité des transitions politiques: les décideurs privilégient les réponses visibles ou subventionnées au détriment des réformes structurelles à long terme (éducation, climat), dont les bénéfices ne se matérialiseront qu'au-delà de leurs mandats.

Le biais de l’illusion de la pérennité des structures

L'administration publique reste marquée par une forte culture de la continuité textuelle et procédurale. On agit par réflexe légaliste (« le texte dit que… ») plutôt que par une gestion des risques. Ce biais refuse d'admettre que les modèles du passé sont obsolètes face aux mutations contemporaines. Il se double d'un cloisonnement ministériel étanche (le fonctionnement « en silos ») qui paralyse toute approche transversale, alors même que le diagnostic précoce exige le partage d'informations.

En somme, la gouvernance publique risque de devenir prisonnière d'un cercle vicieux : l'absence d'évaluation engendre la surprise stratégique, et la récurrence des chocs légitime l'abandon permanent de la prévention au profit du seul traitement symptomatique.

Le système éducatif tunisien: du diagnostic d’urgence aux leviers de refondation

Historiquement érigé en pilier du projet de société de la Tunisie moderne, le système éducatif subit aujourd'hui de plein fouet les contrecoups de la gestion de crise permanente. Qu’il s’agisse du décrochage scolaire chronique, du délabrement des infrastructures ou de l’explosion des frais financiers imposés aux familles par l’industrie tentaculaire des cours particuliers et le coût exorbitant des fournitures scolaires, l'action publique s'est longtemps limitée à des réformes de façade ou à des arbitrages budgétaires d’urgence. Ce traitement curatif a souvent été dicté par la pression des bailleurs de fonds, les tensions syndicales ou l'imminence des rentrées scolaires.

Pour sortir de cette impasse, un Conseil Supérieur de l'Éducation et de l'Enseignement (CSEE) a été mis en place. Conçu comme une instance stratégique, celui-ci doit aujourd'hui naviguer dans un espace public saturé par l'immédiateté et la démagogie numérique. Depuis sa création, l'institution fait face à une multitude de «recettes miracles» colportées sur les réseaux sociaux, où l'intensification frénétique de l'outil informatique est brandie comme la panacée absolue. Or, l’élaboration de politiques éducatives ne peut reposer sur des opinions individuelles, des buzz éphémères ou des élans émotionnels collectifs. Substituer le fétichisme technologique à une réflexion structurelle — alors que de nombreuses écoles publiques souffrent encore de carences criantes en infrastructures de base (accès à l'eau, électricité, sanitaires) — relève précisément du traitement symptomatique et du biais court-termiste dénoncés plus haut. Loin de démocratiser le savoir, le « tout-numérique » non planifié transforme un outil d'émancipation en un vecteur d'exclusion, convertissant la fracture sociale en fracture numérique.

Pour le CSEE, le véritable défi consiste à opposer à ce populisme éducatif la rigueur de la méthode scientifique. Un état des lieux empirique et sans concession permet de rappeler que l'introduction des technologies n'est pas une fin en soi, mais un moyen au service d'objectifs pédagogiques préalablement évalués. Sortir du marasme curatif exige de sanctuariser le rôle du CSEE comme un rempart de rationalité : l'institution doit substituer au vacarme des opinions une culture de la preuve, de la donnée vérifiable et de la collégialité experte.

En somme, l'avenir du CSEE se joue à la frontière de sa rigueur scientifique et de sa résonance sociale. Pour rompre définitivement avec les mirages du «tout-numérique», il ne peut se contenter d'être une chambre d'enregistrement ou un laboratoire d'idées hors-sol. Il doit s'affirmer comme l'architecte d'une gouvernance publique renouvelée, capable d'imposer le temps long de la prospective et de la justice spatiale face à la dictature de l'urgence politique. Sa légitimité ne naîtra pas de sa capacité à suivre les modes managériales, mais de son audace à formuler des diagnostics sans concession et à sanctuariser l'équité territoriale. C'est uniquement à ce prix que le CSEE deviendra le pivot d'une refondation structurelle, restaurant la promesse républicaine d'une école tunisienne inclusive, rationnelle et émancipatrice.

Conclusion

Le passage d’une gouvernance de la réaction à une gouvernance de l’anticipation impose une révolution culturelle profonde. Les résistances anthropologiques, bureaucratiques et politiques analysées tout au long de cet essai mettent en lumière un diagnostic sans appel : l’État tunisien gagne à rompre avec un logiciel managérial obsolète, où le traitement curatif l’emporte systématiquement sur la rigueur de la planification collective et de la transparence scientifique.

Dès lors, l'institutionnalisation d'une véritable culture de l'évaluation diagnostique s'impose non pas comme une simple exigence administrative, mais comme un impératif de survie démocratique et de justice sociale. Pour que des instances stratégiques de l'envergure du CSEE réussissent, il est capital de sanctuariser l'indépendance de la donnée empirique et de réhabiliter le principe de la délibération collégiale. Faire face aux fractures territoriales est la condition sine qua non pour restaurer la confiance des citoyens envers les institutions. C'est uniquement en acceptant de regarder ses vulnérabilités en face, par le prisme de la preuve et du diagnostic précoce, que la gouvernance publique pourra enfin sortir du cycle perpétuel de la surprise stratégique, afin de bâtir un modèle de développement résilient, rationnel et durable.

Habib Batis
 

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