Ahmed Maazoun: Il avait fait de la Coopi une référence…
Pendant plus de cinquante ans, la Coopérative ouvrière de publication et d’impression (Coopi), qu’il avait créée à Sfax en 1959, avec ses camarades typographes de l’ancienne imprimerie Scicluna a constitué une référence. Reprise d’une entreprise en difficulté, relance et modernisation et une contribution majeure à l’édition d’ouvrages de référence: le pari a été gagné. Le fondateur, Ahmed Maazoun, qui vient de s’éteindre le 9 août dernier à l’âge de 92 ans, a incarné un rôle significatif à la tête de la Coopi, et au-delà, à Sfax et dans le pays. Discret, respecté, il a contribué à la réussite d’une coopérative ouvrière et à l’instauration de sa bonne gouvernance.
Retour sur le parcours d’un homme de conviction.
Au commencement était une imprimerie, fondée le 3 mars 1895 par Jean-Claude Revol qui, en plus d’imprimer des « travaux de ville », éditera La Dépêche sfaxienne. Il s’adjoindra à ses côtés un jeune typographe, Emmanuel Scicluna, qui s’y attachera et la rachètera à la mort de M. Revol, devenant également le patron de la Dépêche. Avec l’avènement de la Seconde guerre mondiale, il refusera de continuer à publier son journal sous l’occupation des forces de l’Axe, et ce n’est qu’après la libération qu’il le relancera, mais sous un nouveau titre: Les Nouvelles sfaxiennes (1945). A l’indépendance de la Tunisie, M. Scicluna, déjà à un âge avancé, peinait à poursuivre son œuvre. Il s’est résolu à céder son entreprise en grande difficulté, sans cependant trouver un repreneur.
Les employés étaient en désarroi, craignant la perte de leur travail. Menés par l’un de leurs camarades, Ahmed Maazoun, ils ont essayé d’explorer les différentes pistes possibles. Maazoun rentrait justement du congrès du parti destourien tenu à Sousse et avait écouté avec attention les discours relatifs à l’encouragement des coopératives ouvrières. Bourguiba en a tracé la voie, sous l’impulsion d’Ahmed Ben Salah. Il en parlera avec ses camarades et les convaincra de se constituer en coopérative. Ainsi naquit la Coopi en 1959, et reprendra l’imprimerie Scicluna..jpg)
Le patriotisme chevillé au corps
Ahmed Maazoun n’est pas un inconnu dans les rangs destouriens à Sfax. Très jeune, il avait fondé la première cellule destourienne dans le quartier Route Lafrane, multipliera les activités militantes, en mobilisant la population pour l’indépendance, enchaînant manifestations et meetings. Il entraînera avec lui d’autres jeunes pour fonder une école primaire à Merkez Ennigrou, devenue une véritable référence, organsier des actions de secours et d’assistance sociale, et venir en aide aux jeunes. Cette fibre patriotique ne sera alors que plus enrichie en épousant les nouvelles orientations socialistes prônées au lendemain l’indépendance.
La remontée de la pente ne sera pas facile pour la Coopi. Il fallait tout à la fois relever les défis techniques et financiers: acquérir de nouveaux équipements (la Coopi sera la première à introduire l’impression en offset à Sfax, puis la photocomposition); dégager des dividendes et en réinvestir une partie dans des projets utiles: acquisition de nouveaux locaux, promotion immobilière et construction de logements au profit des coopérateurs, etc.
Reste un troisième objectif, le sens de la mission à accomplir: publier des ouvrages de qualité, qui feront date. Alors que l’édition de livres culturels et spécialisés butait sur des obstacles de rentabilité, il fallait s’échiner à faire paraître des ouvrages essentiels, sans y perdre de l’argent. Cet important défi sera relevé. «L’histoire de Sfax», par Aboubaker Abdelkéfi, des livres de droit, médecine, littérature pour enfants, exercices de mathématiques et de physique et autres ouvrages n’auraient pu voir le jour sans le soutien de la Coopi.
Une source de motivation et un homme de confiance
Ahmed Maazoun et ses coéquipiers ont su créer une véritable marque d’édition et d’impression, faire évoluer leur modèle économique. La concertation était permanente et les décisions prises collectivement. L’esprit de camaraderie et de solidarité l’a toujours emporté. Les témoignages de reconnaissance et d’encouragement n’ont pas tardé. La Coopi a été partout célébrée.
Il faut dire que la personnalité d’Ahmed Maazoun a largement contribué à cette réussite. Le militant de base, patriote et avant-gardiste, est resté toujours le même. Élu conseiller municipal (1966 – 1971, sous la présidence de Sadok Guermazi), il portera la voix des quartiers populaires défavorisés et les ambitions des citoyens de la ville. Son modeste bureau au sein de l’imprimerie ne désemplissait pas d’amis de tous horizons politiques et syndicaux qui aimaient s’y retrouver, échanger entre eux et puiser de bons conseils. Députés, membres du gouvernement, anciens militants, responsables régionaux, délégués syndicaux, universitaires, enseignants, ingénieurs, chefs d’entreprise et autres en ont fait un rendez-vous incontournable. Ahmed Maazoun était un rassembleur. Ses idées avant-gardistes, sa fidélité à ses amitiés, et les échanges qui avaient lieu dans son bureau ne manquaient pas de lui attirer des ennuis. Maintes fois, il sera convoqué par la police, interrogé, puis relâché, avec des mises en garde. Il n’avait renoncé à rien.
La Coopi connaîtra son apogée, déménagera de la rue des Belges dans des locaux plus vastes, rue Jamel-Abdennaceur (le terrain servira plus tard à la construction d’un immeuble au profit des coopérateurs), puis à la Zone Madagascar. Ahmed Maazoun prendra sa retraite et passera le relais. La conjoncture se fait pressante et des difficultés pointeront à l’horizon. Il n’était plus aux commandes. La liquidation finira par être prononcée en 2012.
Le souvenir d’Ahmed Maazoun restera vivace en tant que patriote, pionnier dans l’expérience des coopératives ouvrières, et en tant qu’homme de valeurs.
Allah Yerhamou !
Taoufik
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