Opinions - 05.04.2019

Monji Ben Raies: L’utopie se construit toujours sur le réel

Monji  Ben Raies: L’utopie se construit toujours sur le réel

Une utopie ne se fonde pas sur des faits, qu’ils soient politiques, sociaux ou économiques. Une utopie est une vision de l'avenir qui, en premier lieu, émane de soi, qui se partage, et se construit avec la participation de chacun des acteurs concernés, pour qu’ils puissent se sentir à leur place en contribuant à poser, chacun, leur pierre à l'édifice.

Après avoir accueilli la Ligue des Etats Arabes de 1979 à 1990, la Tunisie a renoué avec cette institution  pour l’occasion du 30ème sommet sis à Tunis. Pour l’évènement, notre pays a mis les petits plats dans les grands pour une orchestration sans anicroche de sa part. Pourtant des nuages sombres sont venus ternir le ciel de la session, montrant de la part de certains membres une désunion consommée et même animosité et rivalité et de la part de tous les membres une certaine lassitude vis à vis de la liturgie diplomatique et protocolaire à entretenir pour pas que le flambeau de l’espoir arabe ne s’éteigne. La trentième édition du sommet de la LEA, inscrite par les organisateurs sous le signe de la volonté et de la solidarité, est retombée dans les habituels effets d’annonce et déclarations d’intention. D’abord une arrivée remarquée, péremptoire, en tambour et trompettes de la délégation saoudienne. Le monarque saoudien a tenu, par-là, à donner le ton de la session et à distribuer les partitions pour marquer l’évènement de son influence occulte. Un tapage médiatique ordinaire a marqué l’arrivée peu remarquée des autres délégations participantes. D’ailleurs les absents se sont fait beaucoup plus remarquer que les présents ; que ce soit le dirigeant Soudanais craignant les effets juridiques des poursuites dont il fait l’objet pour commission présumée, de génocide, crimes de guerre et crimes contre l’Humanité, dans la région du Darfour au Soudan ; l’arrivée, à l’improviste du président égyptien, révélant les hésitations égyptiennes à se rendre à Tunis et par conséquent le climat diplomatique entre les deux pays ; un départ très remarqué de l’émir du Qatar, après la cérémonie d’ouverture du sommet ; l’absence du roi du Maroc.

En effet, l’absence des chefs d’Etats en question empêcherait l’adoption de toute décision d’importance stratégique, ces décisions devant être prises en présence de tous les chefs d’Etats et souverains sinon la majorité d’entre eux (condition de quorum).

La nature des défis et dangers auxquels le Monde Arabe doit faire face, qu’ils soient économiques, sécuritaires ou migratoires, appelle une redéfinition et un redimensionnement du périmètre d’intervention des États. L’Objectif (avec une Majuscule), est qu’ils puissent apporter des solutions efficaces et pragmatiques aux populations, dans un contexte de mondialisation, en mutualisant certaines de leurs prérogatives, tandis que la Ligue se dessaisirait d’autres. Ces solutions ne sauraient être efficaces, en refermant les frontières internes des États qui la composent, ou en niant les spécificités de ces derniers. D’où la nécessité de se parler, de négocier entre États, de faire ou refaire ce qui s’appelle de la politique à l’échelle du continent ou du monde. De grands Hommes, comme, Charles De Gaulle, le Mahatma Ghandi, Martin-Luther King, et d’autres encore, ont eu la Vision de l’impérieuse nécessité du politique dans la construction du grand dessein de l’Humanité, tout en respectant les identités et la diversité des nations et des peuples. En ces années 1960, il n’existait qu’une Communauté d’États, essentiellement européens, homogène, première étape de ce qui devait devenir la mondialisation. La vision en question exprimait et expliquait pourquoi un monde politique était nécessaire rappelant que, seule, une économie commune ne suffirait pas à la construction d’une Société internationale forte et intégrée, oeuvrant pour le bien des Hommes, de la Planète et des générations futures. Ces Hommes illustres étaient, chacun à sa façon, tous partisans de l’intégration politique fondée sur la réalité d’acteurs capables de se parler et d’agir en conséquence, les États membres de l’Organisation internationale arabe ; et surtout de la réalité de la diversité des peuples, des langues, des croyances et consciences, des cultures, et des patries.

Les fondateurs ont eu l'idée d'un Monde Arabe uni, qui aurait assez de force, assez de moyens et assez de cohésion pour exister par lui-même, tout naturellement, alors que tout, tend à nous ramener à la menace d'un éventuel nouveau conflit semi-mondial (au-delà du régional). La communauté arabe, qu'il s'agisse de son action vis-à-vis des autres peuples, de sa défense et de sa contribution au développement des régions qui en ont besoin ou de son devoir d'équilibre et de détente internationale, doit se constituer politiquement. Ce n'est pas, bien sûr, renier sa nation et sa patrie, que d’y croire, bien au contraire ; et d'ailleurs, il est incontestable que, l’intégration de la société arabe internationale en une communauté intégrée ne pourra avoir de réalité vivante, si elle ne comporte pas, à la fois les nations, les patries et leurs peuples. Les savants, philosophes et écrivains Arabes (Ibn Sina, Ibn Rochd, Khawarizmi, Ibn Khaldoun, …, etc.), appartiennent au monde dans la mesure même où ils étaient respectivement et éminemment Arabes, tout en étant Persan, Andalou, Ouzbèk, Tunisien, …etc. Ils n'auraient pas beaucoup servi l’humanité s'ils avaient été sectaires et qu'ils avaient pensé simplement à eux-mêmes. Il faut regretter que peu de gens aient cette capacité à être inspirant par des choses toutes simples, comme donner une vision claire avec des mots simples et des analogies pédagogiques. On en déduit alors ce qu'il convient de faire de toute évidence. Alors, autant qu’il soit vrai que la notion de patrie relève de l’élément humain sentimental, c'est sur des éléments d'action, d'autorité, de responsabilité qu'on peut construire le Monde de demain. Il n'y a que les peuples qui, à cet égard, soient valables, légitimes, et, en outre, soient capables de réaliser une intégration cohérente. A l'heure qu'il est, il ne peut y avoir d'autre Monde possible que celui des Peuples, en dehors, naturellement, des mythes, des fictions, des parades. La mondialisation réelle, c’est par exemple, de manier en commun les tarifs, quand on convertit les ressources en potentiel économique ; quand on tâche de faire en sorte que les salaires et les charges sociales soient les mêmes dans tous les États, pour tous ; quand chaque État permet aux travailleurs des autres de venir s'installer chez lui et d’y travailler, sans contraintes et sans aucune formalité.

Mais l’intégration du Monde Arabe suscite aussi des objections, que l’on oppose à chaque initiative. Cela ne revient pas à fonder quelque chose de supranational, une entité supranationale, car ce n’est pas simple, ni très pratique, du fait qu'elle n'existe pas, même dans les envies. En effet, quand on évoque les grandes affaires, on trouve agréable de rêver à la lampe merveilleuse, celle qu'il suffirait de frotter pour s’envoler au-dessus du réel, souhaiter que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Mais il n'y a pas de formule magique qui permette de construire quelque chose d'aussi difficile que le Monde Arabe uni. Alors, nous ne pouvons que mettre la réalité à la base de l'édifice à élaborer. Et ce n’est qu’une fois le travail fait, que nous pourrons considérer les contes des Mille et une nuits comme option. Alors, quelle que soit la langue que nous parlions, parlons de l’Humain et construisons le Monde Arabe que nous méritons, notre maison commune. Ce monde est riche de sa diversité, et là est bien le siège de tous les écueils. Comment arriver à réunir autant de points de vue différents et surtout élaborer un consensus avec politique, économie, social, fiscalité, rémunération et fonctionnement communs. L'utopie se construit certes sur le réel, mais dans le but de le transformer. En ce sens, il demeure permis en 2019 de continuer de croire une telle oeuvre possible. Malheureusement, des nuages sombres s'amoncèleront, tant que les outils juridiques et politiques, témoignant d'une véritable volonté de vivre ensemble, ne seront pas adoptés. L'idée du Monde Arabe n'est pas morte, mais en absence de volonté des politiques, les technocrates dansent sur un autre tempo. C'est donc aux représentants des pays membres de l’Organisation internationale Arabe, de trouver les mécanismes pour s'assurer qu’elle soit le reflet de leurs volontés et de leur solidarité. Le nombre de membres n’est pas une excuse, si l’on retrouve le principe de "subsidiarité" qui est au centre du développement de toute intégration. Il faut ramener l'initiative entre les mains des Hommes et mettre de côté les disputes triviales.

Le Monde Arabe tel qu'il est devenu aujourd'hui, est un criant constat d'échec des idées et des actions des politiques et technocrates, dont les horizons ne sont pas pour préserver la planète et l'humanité. Il faut arrêter cette machine infernale au risque de finir par succomber aux actions insensées, puériles, irréfléchies et cupides. Certes, nous sommes tous un peu responsables, car nous avons laissé les valeurs humaines être bafouées au profit de la cupidité des argentiers et des technocrates qui avaient promis de grands marchés libres et faciles pour tous. Mais ils ont menti et ont été incapables de prendre en compte les nombreuses disparités entre les pays, les différentes mentalités et valeurs, les différents systèmes politiques, juridiques, d'éducation, etc. Le résultat est ce qu'il est aujourd'hui, c'est à dire que l'écart entre les Etats a explosé et est devenu insupportable pour la majorité des populations.

La Terre est Unique dans l’univers connu. Construire une intégration, sans remettre en cause des frontières définies et un système économique et monétaire défaillant, semble une aberration, voire une idée vouée à l'échec, en dépit du bon sens. Certes, des épisodes guerriers, racontés par nos grands-parents laissent volontiers croire au chant des Sirènes d’un monde meilleur. Cette mondialisation, maintenant très omniprésente, via les instances internationales per se, se révèle sous son vrai jour, non voilée, entraînant logiquement une réaction des populations des différents états, spoliées de leurs identités et traditions, privées de leurs droits acquis et de leurs repères. Sur ce dernier point, le Monde Arabe faisait figure de proue. Etant dans ce bain, c'était une des rares région où l'on pouvait soigner, avec une médecine de haut niveau, riches comme pauvres, gratuitement, sans faire valoir une nationalité ou sa condition. Ces temps appartiennent au passé, et nos dirigeants sont durs, voire cyniques, sans que le dessous des cartes de cette construction ne soit d'ailleurs clairement explicité, pour la simple raison qu’aucun retour en arrière n'est plus possible, dans ce mouvement par étapes vers la globalisation et l’uniformisation. Alors, que faire ? Eviter de se perdre dans des combats inutiles, voire dangereux, et arrêter d'entendre les discours mensongers ou faussement porteurs d'espoirs ; mettre un coup d’arrêt à la transe négative éricksonnienne, sans verser dans le survivalisme ou le protectionnisme de la doctrine Monroe, éviter de dépenser ses ressources sans mesure, pour des bonheurs illusoires, même si certains sont gratuits, et essayer de maintenir, malgré tout, le dernier rempart existant qu'est la solidarité, elle aussi malmenée.

La société Arabe internationale intégrée doit apporter les solutions que les États ne sont plus en mesure de proposer aux populations. Elle doit à la fois mieux protéger et offrir de nouvelles perspectives, c’est-à-dire renforcer la paix et la sécurité internationale dans un monde dangereux et proposer plus d’opportunités pour construire cette nouvelle envie de communauté sociale, économique, politique et écologique, s’atteler aux préoccupations des peuples, quitte à faire de nouveaux choix en éliminant certaines actions devenues inadéquates. L’Organisation internationale arabe n’a jamais été aussi nécessaire. Elle peut apporter une réponse à nos inquiétudes et à l’insécurité vécue. Aujourd’hui, les grandes questions sociétales qui se posent, dans tous les États membres, dans les ménages ou dans les entreprises, sont des questions liées à l’insécurité et à la peur de l’avenir. On s’insurge contre les inégalités profondes, qu’elles soient territoriales, sociales ou économiques. Toutes ces questions demandent une nouvelle politique, l’élaboration de nouveaux modèles et une nouvelle gouvernance. L’amertume et le ressentiment vis-à-vis des classes politiques nationales sont dus à l’impuissance des politiques internes face à ces questions qui dépassent l’échelle étatique.

L’envie du monde peut être redonnée en reprenant le contrôle. Par une réforme qui se trouve aujourd’hui dans un monde qui a profondément changé. Nous avons donc besoin de grands plans, d’un plan qui puisse dégager les ressources nécessaires pour atteindre nos objectifs de manière durable. Nous avons besoin de travailler, ensemble, entre policiers et juges pour lutter contre le terrorisme international. Nous avons besoin d’une politique de migration, qui aille au-delà du seul droit d’asile parce qu’aujourd’hui, à l’échelle nationale, il n’y a pas de solution. Il faut aussi une société arabe internationale qui se donne les moyens et les compétences de lutter contre les inégalités, comme la pauvreté et sortir des réponses classiques. Il faut que les peuples retrouvent leur arabité et leur humanité, là où ils l’attendent. Le Monde Arabe dont les peuples ont envie est celui, qui multiplie les sécurités et les opportunités, qui assure un avenir, qui s’occupe des intérêts des prochaines générations, qui garantit plus d’efficacité énergétique au quotidien ; et ainsi développer une économie circulaire qui crée de l’emploi, de nouvelles industries et qui nous fait vivre mieux ensemble dans nos quartiers, dans nos villes.
Nous devrions multiplier nos ressources liées à la mobilité pour donner à tous ceux qui n’en n’ont pas, les moyens d’avoir une expérience de citoyenneté arabe mondiale.
Pour répondre à ces questions, des actions concrètes sont nécessaires, de concertation entre visons alternatives de l’intégration mondiale arabe de la part des peuples. Il est nécessaire de présenter cette pluralité et cette diversité, montrer qu’il ne s’agit pas uniquement de représenter un pays ou une région, mais des visions alternatives pour l’avenir du monde dans son ensemble. Ce sont des choses parfaitement réalisables aujourd’hui, sans parler forcément d’institutions ou de leur réforme. Il nous faut plus de légitimité, plus de force, un système qui garantisse beaucoup plus d’autonomie et de démocratie à tous les niveaux. L’idée n’est pas de créer un super-État, mais de permettre de trouver des solutions quand les États n’y arrivent plus, quand ils deviennent impuissants, comme la politique migratoire, la politique de sécurité intégrée. Aujourd’hui, nous devons faire face à la montée du néonationalisme, du repli sur soi et donc à la démagogie et ses fausses bonnes solutions. L’intégration est un mot qui dérange parce que les Etats ont une tradition centralisatrice. La question est plutôt de choisir les bons niveaux de gouvernance pour trouver des solutions efficaces.

Monji  Ben Raies
Universitaire, Juriste, Enseignant et chercheur en droit public et sciences politiques,
Université de Tunis El Manar, Faculté de Droit et des Sciences politiques de Tunis.

 

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