News - 04.08.2026

Ahmed Friaa - Mohamed Amara: l’Universitaire exemplaire

Ahmed Friaa - Mohamed Amara: l’Universitaire exemplaire

Par Pr. Ahmed Friaa. J’ai été, comme beaucoup de ceux qui l’ont connu, extrêmement peiné et triste en apprenant le décès de feu si Mohamed Amara, comme on a coutume à l’appeler, le 3 août à Grenoble.

Je connais si Mohamed Amara depuis la fin des années 60 du siècle dernier. Il était notre professeur à la faculté des sciences de Tunis, au département de mathématiques. Il était alors à la fleur de l’âge, souvent avec un sourire aux lèvres, avenant et proche de ses élèves.

Ses cours avaient quelque chose de particulier. Au lieu de transmettre mécaniquement des concepts et des théorèmes donnant la fausse image des mathématiques en tant que discipline aride et rébarbative, il prenait ses élèves par la main, avec douceur, leur faisant sentir qu’il apprenait en même temps qu’eux. Les mathématiques deviennent avec si Mohamed une promenade dans un jardin de fleurs aussi attractives les unes que les autres. Ce fut alors avec un grand plaisir qu’on suivait ses cours. Et bien que sa spécialité dans laquelle se situent la plupart de ses travaux de recherche et le sujet de sa thèse, soit la Théorie des nombres, relevant de ce qu’on appelle les mathématiques discrètes, il n’avait aucune difficulté à enseigner d’autres branches des mathématiques, dites du continu, comme la topologie (transformation d’une manière continue une balle de rugby en un ballon de foot, à titre d’exemple), une spécialité qu’il affectait tout particulièrement et à laquelle il avait dédié un livre, devenu un classique dans l’enseignement universitaire en Tunisie et ailleurs, de même que l’analyse et particulièrement l’analyse complexe. Si Mohamed savait parfaitement naviguer d’un ilot mathématique à un autre, avec beaucoup d’aisance, et une pédagogie originale et brillante.

Je ne vais pas m’attarder sur ses travaux en mathématiques. En effet, nonobstant leur importance, à l’ère de l’intelligence numérique, tout ou presque est accessible par un clic de souris. Je vais en revanche conter quelques beaux souvenirs que je garde de notre illustre défunt, Allah yarhmou.

1- La création d’une école tunisienne de haut niveau en mathématiques

A son retour de France, à la fin des années 60, si Mohamed avait une ambition en tête qu’il partageait avec quelques autres pionniers parmi ses collègues, à l’instar de Fatma Moalla, Khalifa Harzallah et Mohamed Salah Bawendi, entre autres et je m’excuse de l’oubli de certains: Il voulait créer une école tunisienne de haut niveau en mathématiques, d’autant que pour ce faire, on n’a point besoin de matériel coûteux, ni d’investissements lourds. Un crayon, un morceau de papier, une passion, de bonnes idées et une formation de base solide suffisent amplement. Il a alors, grâce au soutien de ses amis académiciens en France réussi à convaincre de jeunes normaliens, fraichement sortis de la prestigieuse école de la rue d’ULM, de venir passer leur service militaire civil de deux ans en Tunisie. Ce qui fut fait et on voyait défiler au département de mathématiques de la faculté des sciences de Tunis, la fine fleur des jeunes et brillants mathématiciens français.

Si bien qu’entre la fin des années 60 et le milieu des années 70, ce département s’est hissé parmi les meilleurs départements de mathématiques à l’échelle francophone et même mondiale.

A titre d’exemple, la promotion à laquelle j’ai personnellement appartenu est celle de 1972. Nous étions 29 maitrisards. Sur les 29, une dizaine parmi cette promotion a fini par l’obtention d’un doctorat d’état, une autre dizaine a intégré les grandes écoles d’ingénieurs et les restants ont fini leurs carrières parmi les meilleurs enseignants du secondaire et certains sont devenus de grands inspecteurs de mathématiques compétents et respectés.

Si Mohamed faisait partie des vrais visionnaires.

2- Création de l’INSAT

Début 90, le Président français de l’époque François Mitterrand avait décidé d’accorder un don à la Tunisie pour le renforcement de son système universitaire et avait chargé ses services de convenir avec la partie Tunisienne d’un grand projet à cet effet.

Je fis partie, avec si Mohamed et quelques autres collègues de la délégation tunisienne devant rencontrer des responsables français pour se mettre d’accord sur un projet à proposer aux autorités des deux pays. Nous logions dans un hôtel place Denfert Rochereau et la réunion devait se tenir au boulevard Saint Germain. Sur le chemin qui nous menait à la salle des réunions et plus précisément au boulevard Saint Germain, si Mohammed s’adressa à moi en disant : «Que penses-tu d’une proposition consistant en la création d’un Institut National de Technologie, à l’instar de l’INSA de Lyon ou de Toulouse?»

Je lui répondis: «Je pense que c’est une bonne idée à condition d’éviter des effets pervers consistant à dispenser aux techniciens supérieurs les mêmes cours enseignés aux élèves ingénieurs, avec allègement et moins d’approfondissement».

En accord avec les membres de la délégation tunisienne, c’est la proposition que nous fûmes à la délégation française qui l’accepta avec enthousiasme. L’INSAT (T, pour dire Tunis) vit ainsi le jour et il est heureux de noter qu’il est devenu l’un des fleurons du système universitaire tunisien. Si Mohamed en fut le directeur fondateur et lui assura des fondations solides. On voit ici également les résultats du visionnaire qu’était si Mohamed Amara.

3- Mohamed Amara le Recteur

En 1986 et alors que j’étais directeur de l’ENIT, je fus invité à une rencontre avec le ministre de l’Education, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique à l’époque le professeur Amor Chedli. Si Amor était connu pour sa rigueur, sa droiture et son grand attachement à l’intérêt général. Après les échanges protocolaires, on avait en effet des rapports d’entente et de respect mutuel, il s’adressa à moi me disant: « Que pensez-vous de Si Mohamed Amara? et de poursuivre après un bref silence, je compte le nommer recteur de l’université de Tunis ». Etonné et surpris de cette grande confiance placée en ma modeste personne, je lui répondis, sans aucune hésitation: «Si Mohamed a été mon professeur avant de devenir un ami pour lequel j’ai beaucoup d’estime. C’est un excellent choix auquel j’adhère sans réserve». «Bien; poursuit-il, je vais le nommer, mais ne divulguez pas l’information».

Environ un mois après, j’apprends par la presse la nomination de Si Mohamed aux fonctions de recteur (ou président) de l’unique et grande université qui regroupait toutes les institutions du grand Tunis. Bien entendu, la nouvelle me combla de joie et tout le monde sait que Si Mohamed s’est acquitté de cette responsabilité, à son habitude, avec compétence, rigueur et dévouement.
Si Mohamed était un patriote sincère et un vaillant serviteur de notre chère patrie.

4- La mise à la retraite précoce

Lors de ma prise de fonction à la tête du ministère de l’Education et des Sciences, pour une brève période, en 1994, j’ai trouvé sur mon bureau un projet de décret mettant à la retraite Si Mohamed pour raison de limite d’âge. Evidemment, durant tout mon mandat à ce poste, j’ai constamment refusé de signer ce décret. Ma décision n’est point justifiée par l’amitié et l’estime que je vouais à l’intéressé, je suis en effet convaincu que mettre à la retraite un bon universitaire, encore en bonne santé, pour un simple calcul arithmétique donnant un âge égal à une limite donnée est une aberration et une grande perte pour le pays. Au Japon, par exemple, on peut rester actif à l’université jusqu‘à un âge avancé pourvu que l’état de santé le permette.

Je ne peux rallonger davantage ce modeste témoignage.

Je finis par citer un grand professeur de physique dans une grande université américaine qui commençait son cours de thermodynamique en disant à ses élèves: Je vais vous résumer mon cours en une phrase: «We have nothing without nothing», ou encore: «on a rien, sans rien».

Si bien que si la Tunisie a réussi à différentes périodes de sa riche histoire à accomplir des progrès significatifs dans de nombreux domaines, malgré ses moyens limités, c’est précisément grâce à la vision juste et l’apport de certains de ses vaillants serviteurs qui n’ont rien demandé en retour et le moins que l’on puisse faire pour les remercier est d’honorer leur mémoire.

Mohamed Amara fait partie de ces grands serviteurs de notre patrie et de l’un des pionniers du système universitaire tunisien.
Que Dieu l’accueille dans son immense paradis et que sa femme, ses deux fils, sa fille et toute sa famille reçoivent mes plus vives condoléances. Son souvenir demeurera vivant dans nos cœurs.

Allah Yarhmou.

Pr. Ahmed Friaa

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