Eau, énergie, climat: Préparer la Tunisie aux extrêmes
La canicule exceptionnelle de l’été 2026 aura été bien davantage qu’un épisode météorologique. Elle a constitué un véritable test de résistance pour les infrastructures tunisiennes. Eau, électricité, approvisionnement, transports et services publics : lorsque le thermomètre approche les 50 degrés, les fragilités structurelles du pays surgissent. À la fin du mois d’août, la Tunisie a traversé une séquence révélatrice. Dans certaines régions, les températures ont atteint 48 à 49 °C. Dans le même temps, des milliers de citoyens ont été confrontés à des interruptions d’approvisionnement en eau et à des coupures tournantes d’électricité.
Ces délestages, prévus en fonction de l’état du réseau et de l’équilibre entre production et consommation, montrent qu’en période de demande extrême, la marge de sécurité du système électrique devient particulièrement étroite.
La question essentielle n’est donc plus seulement de savoir comment surmonter la crise actuelle. Elle est désormais de comprendre comment préparer la Tunisie aux étés de demain.
Lorsqu’une vague de chaleur prolongée frappe simultanément l’ensemble du territoire, la demande d’électricité et d’eau augmente brutalement. Climatiseurs, pompes, réfrigérateurs et équipements industriels fonctionnent davantage. La consommation électrique progresse précisément au moment où les installations sont soumises à des contraintes thermiques exceptionnelles. L’été 2026 a ainsi illustré une réalité fondamentale : la question climatique est devenue une question de capacité des infrastructures. Il ne suffit plus de raisonner à partir des températures moyennes. Les réseaux doivent désormais être conçus pour résister aux pics. Or, ce sont précisément ces quelques journées de consommation exceptionnelle qui peuvent mettre en difficulté tout un système. La Steg a dû recourir à des interruptions tournantes afin de préserver la sécurité et la continuité du réseau.
Le phénomène n’est donc pas seulement technique. Une coupure d’électricité peut rapidement provoquer une chaîne de conséquences : arrêt de la climatisation, difficultés pour certains commerces, perturbation des télécommunications et, surtout, complications pour le pompage et la distribution de l’eau. L’eau et l’énergie sont désormais deux systèmes indissociables.
Le chiffre le plus inquiétant: 34 %
Le défi énergétique tunisien dépasse largement les seuls épisodes de canicule. Le taux d’indépendance énergétique du pays n’était plus que de 34 % à la fin du premier semestre 2026, contre 38 % à la même période de 2025. Autrement dit, la Tunisie dépend de plus en plus de l’extérieur pour couvrir ses besoins énergétiques. Le pays possède un potentiel considérable en matière d’énergie solaire et éolienne, mais sa vulnérabilité énergétique demeure élevée. La solution ne consiste pas uniquement à construire davantage de centrales. Elle suppose également de moderniser les réseaux, d’améliorer leur capacité de transport et de distribution, de développer le stockage de l’électricité et de mieux gérer la consommation pendant les heures de pointe.
L’un des grands chantiers des prochaines années devrait donc être la mise en place d’une véritable politique de gestion intelligente de la demande énergétique.
Pourquoi, par exemple, ne pas encourager les grandes entreprises à déplacer une partie de leur consommation en dehors des périodes de pointe ? Pourquoi ne pas généraliser progressivement des mécanismes tarifaires incitant les gros consommateurs à réduire leur demande lors des journées les plus critiques
Chaque mégawatt économisé pendant une heure de pointe peut avoir plus de valeur qu’un mégawatt produit dans une période de faible consommation. L’eau: de la pénurie à la sécurité nationale La situation de l’eau est tout aussi préoccupante. À la fin août, les perturbations ont conduit les autorités à prendre des mesures d’urgence.
Le président de la République a donné des instructions pour mobiliser des unités de l’armée nationale, de la garde nationale et de la protection civile afin d’assurer, par citernes, la distribution d’eau potable dans les zones affectées.
Parallèlement, la disponibilité de l’eau minérale en bouteille s’est fortement dégradée dans plusieurs régions. Les autorités ont signalé la découverte de stocks entreposés dans des conditions irrégulières et ordonné les procédures nécessaires pour leur redistribution.
Accélérer sur quatre fronts
Ces événements doivent être analysés avec lucidité. Une Tunisie moderne ne peut dépendre durablement de solutions d’urgence pour garantir l’accès à l’eau pendant les périodes de forte chaleur. Le pays doit accélérer sur quatre fronts.
• Le premier est la réduction des pertes dans les réseaux de distribution. Chaque mètre cube économisé grâce à la réhabilitation des canalisations constitue une nouvelle ressource sans qu’il soit nécessaire de construire un barrage ou une usine supplémentaire.
• Le deuxième est l’accélération du dessalement de l’eau de mer, particulièrement pour les régions littorales. Le dessalement est coûteux en énergie, mais le développement du solaire peut contribuer à en réduire progressivement le coût environnemental et économique.
• Le troisième chantier est la réutilisation des eaux traitées, notamment pour l’agriculture, les espaces verts et certaines activités industrielles.
• Enfin, la Tunisie doit généraliser une véritable culture de l’économie de l’eau, en particulier dans les secteurs les plus consommateurs.
La crise des infrastructures intervient dans un contexte économique déjà complexe.
Infrastructures énergétiques, hydrauliques, financières et numériques: elles sont aujourd’hui au cœur de la compétitivité nationale. Un hôtel sans eau ni électricité ne peut accueillir ses clients. Une usine soumise à des interruptions imprévues perd en productivité. Un agriculteur confronté à la rareté de l’eau réduit ses capacités de production. Une banque disposant de moins de liquidités peut plus difficilement financer les investissements nécessaires à la modernisation.
Un plan de résilence climatique
L’urgence est aujourd’hui de gérer les difficultés immédiates. Mais la véritable question est celle de l’après-crise. Le débat public ne doit pas s’arrêter avec la baisse des températures. La Tunisie gagnerait à établir un plan national de résilience climatique et infrastructurelle à l’horizon 2035, avec des objectifs chiffrés et publiés chaque année. Ce plan pourrait s’articuler autour de cinq engagements.
• Premièrement, disposer de réserves électriques suffisantes pour absorber les pics de consommation lors des canicules.
• Deuxièmement, accélérer massivement les énergies renouvelables et le stockage.
• Troisièmement, réduire les pertes d’eau dans les réseaux grâce à un programme pluriannuel de rénovation.
• Quatrièmement, multiplier les capacités de dessalement et de réutilisation des eaux traitées.
• Cinquièmement, créer un système national d’alerte et de gestion des crises climatiques permettant d’anticiper les périodes de tension plusieurs jours à l’avance.
L’été 2026 restera peut-être comme celui où la Tunisie a pris pleinement conscience que le changement climatique n’est plus une menace lointaine. Il est déjà là, dans la température des villes, dans la pression exercée sur les barrages et les réseaux, dans la facture énergétique et dans la vie quotidienne des citoyens. La canicule passera. Les températures finiront par baisser. Mais la question restera entière: comment se donner enfin les moyens d’éviter les prochaines crises?
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