News - 09.09.2026

Mourad Bourehla - Niger: La crise du modèle militaire sahélien

Niger: La crise du modèle militaire sahélien

Par Mourad Bourehla(*) - Les événements survenus à Niamey les 29 et 30 août constituent un nouvel épisode majeur de la crise que traverse le Niger depuis le coup d’État de juillet 2023. Les affrontements qui ont éclaté dans la capitale ne semblent pas correspondre à une attaque jihadiste classique contre Niamey, mais à une mutinerie militaire qui a pris naissance au sein même de l’appareil sécuritaire et s’est transformée en confrontation autour de plusieurs sites stratégiques.

Les premiers tirs ont été entendus dans la nuit autour de la base aérienne 101, située dans l’enceinte de l’aéroport international Diori-Hamani. Les mutins ont ensuite visé ou tenté d’atteindre plusieurs centres de pouvoir, notamment les abords du palais présidentiel et les installations de la télévision nationale. Après plusieurs heures de combats, les forces loyales au régime ont repris le contrôle de la base, avec l’appui de l’Africa Corps russe. Plusieurs militaires ont été arrêtés ou tués.

La géographie des affrontements est particulièrement révélatrice. La base aérienne, le palais présidentiel, la Garde nationale et les moyens de communication de l’État constituent les principaux instruments de contrôle du pouvoir. Le fait que plusieurs de ces points aient été simultanément concernés suggère que l’épisode dépassait largement le cadre d’un simple incident disciplinaire. Il s’agissait potentiellement d’une tentative de remise en cause du pouvoir à partir de l’intérieur même de l’institution militaire.

Cette dimension est essentielle pour comprendre la portée de l’événement. Le Niger est dirigé depuis trois ans par des militaires qui avaient justifié leur prise du pouvoir par l’incapacité du régime précédent à assurer la sécurité du pays. Or c’est précisément cette question sécuritaire qui se retourne aujourd’hui contre eux.

L’échec de la promesse sécuritaire

Le coup d’État de 2023 avait été présenté comme une réponse à la dégradation de la situation sécuritaire et à l’incapacité supposée du président Mohamed Bazoum à combattre efficacement les groupes jihadistes. La rupture avec la France et le retrait des forces occidentales devaient permettre au nouveau pouvoir de reprendre le contrôle de sa politique sécuritaire et de restaurer la souveraineté nationale.

Trois ans plus tard, le bilan demeure préoccupant. Les groupes liés à l’État islamique et à Al-Qaïda continuent d’opérer dans l’ouest du pays, notamment dans la région de Tillabéri, tandis que la menace demeure présente dans le sud-est, autour de Diffa. Les forces nigériennes continuent de subir des pertes importantes et les attaques ont démontré leur capacité à atteindre des infrastructures situées à proximité immédiate de la capitale.

La base 101 elle-même a été attaquée à plusieurs reprises en 2026, notamment par l’État islamique au Sahel. Le fait qu’un site aussi stratégique soit devenu à la fois une cible jihadiste et, quelques mois plus tard, le théâtre d’une mutinerie militaire est particulièrement symbolique.

C’est ici que se trouve probablement l’une des clés de la crise actuelle. Les soldats engagés dans les zones les plus exposées sont confrontés directement aux pertes et à la persistance des attaques. Lorsque la situation sécuritaire ne s’améliore pas malgré les changements de politique et d’alliances, la frustration peut progressivement gagner les rangs de l’armée.

Le paradoxe est donc considérable: les militaires sont arrivés au pouvoir en promettant de restaurer la sécurité, mais l’insécurité devient aujourd’hui l’un des facteurs susceptibles de fragiliser leur propre pouvoir.

Du Mali au Niger: un même cercle vicieux?

Cette évolution présente d’évidentes similitudes avec celle observée au Mali et, dans une moindre mesure, au Burkina Faso. Dans les trois pays, la dégradation sécuritaire a contribué à délégitimer les autorités civiles, à renforcer le rôle politique des armées et à favoriser l’émergence de régimes militaires revendiquant la souveraineté nationale.

Mais une fois au pouvoir, ces régimes se retrouvent confrontés au même dilemme : la militarisation du pouvoir ne suffit pas à résoudre une crise sécuritaire dont les causes sont profondément territoriales, sociales et institutionnelles.

Un cercle vicieux peut alors se mettre en place: l’insécurité affaiblit l’État; l’affaiblissement de l’État favorise la prise du pouvoir par les militaires ; les militaires ne parviennent pas à éliminer la menace; l’échec sécuritaire nourrit les frustrations au sein même de l’armée.

C’est ce qui donne aux événements de Niamey une portée régionale. Le problème du Sahel n’est plus seulement celui de coups d’État successifs. Il devient celui de la capacité des régimes militaires à maintenir leur cohésion lorsqu’ils ne parviennent pas à produire les résultats sécuritaires qui ont justifié leur arrivée au pouvoir.

L’Italie, dernier canal occidental à Niamey

La crise nigérienne présente cependant une particularité importante par rapport au Mali : la présence persistante de l’Italie.

Depuis 2018, Rome déploie au Niger la Mission bilatérale de soutien à la République du Niger (MISIN), dont la vocation est essentiellement la formation et le renforcement des capacités des forces de défense et de sécurité nigériennes. La mission peut compter jusqu’à 485 personnes et a formé depuis sa création plus de 11 000 militaires nigériens, notamment dans les forces spéciales, le parachutisme, la lutte contre les engins explosifs improvisés et diverses capacités opérationnelles.

Cette présence est devenue particulièrement significative après le retrait français et américain. L’Italie est aujourd’hui la seule puissance occidentale à conserver une présence militaire significative de formation au Niger. Le Sénat italien souligne d’ailleurs que cette position confère à la MISIN un rôle potentiel de « pont » entre Niamey et les pays occidentaux.

La singularité de la situation est renforcée par le lieu où se trouve cette mission : la Base aérienne 101, précisément celle qui a été au cœur des affrontements récents. Le ministère italien de la Défense a indiqué que le personnel et les infrastructures italiens n’avaient pas été impliqués dans les combats et que les militaires italiens étaient en sécurité.

Cette position illustre une approche italienne différente de celle de la France. Rome n’a pas cherché à maintenir au Niger une force de combat comparable à Barkhane. Elle a privilégié une présence plus discrète, centrée sur la formation, la coopération et le maintien d’un dialogue avec les autorités nigériennes.

La présence italienne prend ainsi une dimension géopolitique qui dépasse son importance militaire. Elle constitue l’un des rares canaux encore ouverts entre un régime sahélien fortement rapproché de Moscou et un pays occidental.

Cette situation est d’autant plus intéressante que les forces russes de l’Africa Corps sont également présentes à Niamey. Lors de la crise actuelle, elles ont apporté leur soutien aux forces loyales au régime, tandis que les militaires italiens sont restés en dehors des affrontements.

Le Niger devient ainsi un laboratoire inédit de coexistence entre une présence militaire russe et une présence occidentale résiduelle, dans un pays qui revendique pourtant une profonde réorientation de ses alliances.

Au-delà de la sécurité: la bataille pour les ressources

La crise nigérienne doit enfin être analysée dans une perspective plus large : celle de la compétition géoéconomique autour des ressources du Sahel.

La région ne représente pas seulement un espace stratégique en raison de sa position géographique, de ses frontières et de la menace jihadiste. Elle possède également d’importantes ressources minières et énergétiques. Le Niger est historiquement un producteur majeur d’uranium et dispose également d’or, de pétrole et d’autres ressources minérales. Le Mali possède d’importantes réserves d’or et développe rapidement son secteur du lithium, tandis que le Burkina Faso occupe une place importante dans la production aurifère régionale.

Cette dimension prend une importance nouvelle avec la transition énergétique et la compétition mondiale pour les minerais critiques. Lithium, uranium, manganèse, graphite et autres minerais sont devenus stratégiques pour les batteries, les technologies avancées, l’industrie nucléaire, les équipements électroniques et certains secteurs de défense.

Il serait évidemment excessif d’expliquer les coups d’État sahéliens par la seule volonté de contrôler ces ressources. Les crises politiques et sécuritaires ont des causes beaucoup plus profondes. Mais il serait tout aussi réducteur d’ignorer le fait que la richesse minérale du Sahel accroît considérablement l’intérêt stratégique de la région pour les grandes puissances.

Le changement d’attitude des régimes militaires à l’égard des compagnies étrangères, la volonté de revoir certains contrats miniers et l’exigence d’une plus grande part des revenus pour les États traduisent l’émergence d’un véritable «nationalisme des ressources».

Le Niger en offre une illustration particulièrement nette avec la confrontation autour de l’uranium. Le contentieux entre les autorités nigériennes et le groupe français Orano montre que la question des ressources naturelles est désormais intimement liée à celle de la souveraineté et du choix des partenaires internationaux.

La compétition ne se limite d’ailleurs plus à la France, aux États-Unis ou à la Russie. La Chine, la Turquie, les pays du Golfe et d’autres acteurs cherchent également à accroître leur présence économique en Afrique. Les ressources minières deviennent ainsi un instrument de négociation pour des États sahéliens désireux de diversifier leurs partenariats et de réduire leur dépendance vis-à-vis de leurs anciens alliés.

Le Sahel apparaît dès lors comme un espace où se superposent trois compétitions : la compétition sécuritaire contre les groupes jihadistes, la compétition politique autour du modèle de gouvernance et la compétition géoéconomique autour des ressources stratégiques.

Vers une nouvelle phase de la crise sahélienne?

Les événements de Niamey ne signifient pas nécessairement que le régime du général Abdourahamane Tiani est sur le point de s'effondrer. Les forces loyales ont repris le contrôle de la base et l’appui de l’Africa Corps russe a contribué à contenir la mutinerie. Mais cette crise révèle une vulnérabilité nouvelle : celle d’un pouvoir militaire confronté à une contestation provenant de l’institution même qui constitue son principal pilier.

Le Niger entre ainsi dans une phase nouvelle de son histoire politique. Après avoir utilisé l’échec sécuritaire du pouvoir civil pour justifier le coup d’État de 2023, les autorités militaires doivent désormais démontrer qu’elles sont capables de produire de meilleurs résultats.

C’est là que le parallèle avec le Mali devient particulièrement pertinent. Dans les deux pays, la rupture avec certains partenaires occidentaux, le rapprochement avec la Russie et l’affirmation d’une souveraineté nationale renforcée ont profondément modifié les équilibres régionaux. Mais ces changements géopolitiques n’ont pas fait disparaître la menace jihadiste.

Le Sahel n’est plus seulement un «espace de crise». Il est devenu un espace de compétition stratégique, où se croisent sécurité, souveraineté, ressources naturelles et rivalités internationales. C’est probablement cette combinaison qui déterminera la prochaine étape de la crise sahélienne.

Mourad Bourehla
(*) Ancien ambassadeur 

 

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