News - 22.09.2026

Abdelkader Ben El Haj Nasr*: Le fils de la Yougoslave

Abdelkader Ben El Haj Nasr*: Le fils de la Yougoslave

Nouvelle traduite de l’arabe par Tahar Bekri - Ce jour-là, à cette heure, à cet instant, pendant que la pluie tombait drue sur le Boulevard Saint-Michel, l’eau coulait comme des rivières, une partie engloutie par les caniveaux et se perdait dans les égouts, une autre sautait par-dessus eux, inondait le trottoir et couvrait l’asphalte, tu relevas les bords de ton pantalon jusqu’aux genoux, tu fixas tes chaussures, mais tu ne les vis pas, tu cherchas tes talons, ils avaient totalement disparu, le flot augmentait violement, le Boulevard Saint-Michel se vidait de ses passants, sauf de quelques voitures en arrêt au coin, des pare-brises allaient et venaient luttant contre la pluie battante.

Ce jour-là, à cet instant, alors que ton regard alerte s’éteint, tes paupières se plièrent, tu oublias que tu avais deux lèvres un nez un cou et un ventre…Tout en toi devint un chiffon coulant d’eau froide comme la neige.

Le Café est devant toi et toi, de l’autre coin, tu vis à travers les fils d’eau qui descendait sur la vitre de face, la vapeur qui montait des tasses de café.

Tu désiras un peu de chaleur, déguster un café chaud, tu t’approchas de la porte, les parapluies ouverts ruisselaient d’eau, Marcel, le serveur poussait l’eau avec un large balai de l’intérieur du Café vers le trottoir. Entre toi et lui deux pas... La pluie est par-dessus toi et la chaleur devant toi … Marcel s’écarta un peu et te laissa le passage, tu le vis te fixant du regard, le poursuivant jusqu’à ce que tu t’affales sur la chaise... Il sourit, comme son sourire et son regard sont reposants ! Comme ils sont tranquilles et encourageants mais ils ne manquent pas de malice.

- Je vous en prie Monsieur

- Un café crème

Tu vis Marcel partir vite et revenir vite avec un café sur un plateau. Le café est devant toi, la vapeur se faufile de la couche haute du lait. Tu tends le cou pour en garder l’odeur, tu essaies de saisir la vapeur afin qu’elle ne se disperse pas dans l’espace du Café, tu la renifles, comme elle est bonne, tu la respires, comme elle est délicieuse!

Tu tins la tasse très doucement, tu la levas très lentement, jusqu’à ce qu’elle touche le bout de tes lèvres, tu sirotas une petite gorgée qui produisit un bruit qui fit tourner les cous des clients, tu eus honte, tu te fis petit jusqu’à faillir disparaître sous la table si l’odeur du café ne te tira, si la vapeur ne te retint, tu redevins tranquille.

Tu remarquas que Marcel se retournait dans toutes les directions, fixait tous les visages.

Tu regardas à travers la vitre la surface de l’eau, les nuages commençaient à se dégager, se fragmentaient et s’éloignaient, les flots devenaient saccadés, puis par gouttes, progressivement, des gouttes de larmes qui s’essuyaient sur les joues.

Tu sirotas le café en faisant attention de ne pas produire de nouveau le bruit de tes lèvres.

Certains clients se levaient, l’un d’eux prenait son parapluie, le pliait soigneusement puis quittait le Café, sans se retourner, un petit nombre d’habitués paraissait se plaire dans l’endroit, familiers des volutes de la vapeur en compétition dans l’espace du Café.

Le mouvement revint dans le Boulevard Saint Michel.

Le soleil brilla, le Boulevard se remplit de voitures, le trottoir de piétons. 
Tu vis Marcel te regarder.

Son regard signifie que tu es là depuis longtemps et que tu dois demander un deuxième café afin de bénéficier de la légitimité de rester plus longtemps.
Marcel ne te regardait pas, toi, spécialement, mais plantait son regard perplexe sur un groupe précis d’habitués, laissait paraitre sur ses traits de la crainte, de la méfiance et du soupçon.

Il y a deux portes de sortie.

L’un d’eux quitta sa table - il est comme moi, étudiant- parut se diriger vers les toilettes, proches de la deuxième porte de sortie, Marcel est debout près de la première porte, il se dépêcha soudain, rapidement vers la seconde porte, l’étudiant se retourna et courut vers la première porte, Marcel courut après lui mais l’étudiant sauta dehors comme un loup et se cacha parmi les passants sur le trottoir.
Marcel s’arrêta en colère, révolté.

-Fils de chien, ce ne peut être qu’un Marocain ou un Algérien… Ils ne craignent pas de tels actes… Des chiens errants!

L’un des clients s’adressa à lui:
-Je vous en prie Marcel, ne dites pas de pareilles paroles déplacées, peut-être qu’il a vérifié sa poche mais il l’a trouvée vide et il s’est enfui.

Marcel prit le prix du café, les yeux fixant les traits des  clients.

Tu palpas ta poche cherchant ce qui pourrait y rester comme monnaie, tu ne trouvas pas même un franc!

Le ciel se couvrit de nuages qui firent tomber quelques bruines.

Un client demanda une bière et quelques amuse-gueules

L’un des assis profita que Marcel fût occupé et se faufila de la seconde porte, Marcel tenta de le rattraper, en vain, le fuyard était déjà loin et disparut.

La colère de Marcel est à son comble.

- Celui-là aussi est un fils de la communauté algérienne ou marocaine, le Boulevard Saint-Michel en est bourré, des voyous, des voleurs, des barbares, des vandales…

Tu vis la bruine laver la vitre du devant, tu aurais aimé avoir la capacité de tendre ta langue à l’extérieur afin qu’elle tourne autour du coin du Café jouxtant le trottoi, lécher la vitre comme font les chats et boire toutes les gouttes de la bruine rassemblées pour étancher ta soif.

Depuis que tu es entré au Café, tu as senti la soif t’attaquer mais une bouteille d’eau minérale coûte et Marcel ne sert pas l’eau de robinet aux assoiffés parmi les étudiants nord-africains ni aux salariés de seconde zone car ils ont toujours soif.

Tu t’efforças de supporter l’emprise de la soif, tu imaginas que tu as bu toute la bruine tombée sur la vitre du Café et ceux d’à-côté, tu tiras ta langue dans tous les côtés, tu cherchas ta salive mais rien n’est venu.

Tu jetas un regard suppliant Marcel qui se cachait entre les tables surveillant la porte du Café.

Il vint vers toi.

- Vous avez vu ce qu’ils font ceux-là?

- Oui j’ai vu.

- Dites-moi d’abord, n’êtes-vous pas non plus d’Afrique du nord?

Je l’ai interrompu avec un sourire hypocrite.

- Marcel, je suis un fils de Yougoslavie, je m’étonne que vous n’ayez pas reconnu cela dans mes traits.

Marcel hésita un peu.

- Au contraire, j’ai reconnu cela dès l’instant que mon regard se posa sur vous, de toute façon, bienvenue, vous, les Yougoslaves, vous êtes une communauté respectée.

Ta langue devint sèche, tu la remuas, tu fermas tes lèvres sans qu’un son paraisse. Quand Marcel se retourna, tu pris la tasse, tu fis trembler tes doigts, le café s’éclaboussa sur ta veste, tu te levas effrayé, tu indiquas avec ton doigt la place de la tache du café.

- Marcel ! Marcel !

Marcel se retourna apeuré, tu lui indiquas les traces du café sur la veste.

- S’il vous plait, un verre d’eau, Marcel.

Il se dirigea vers le comptoir, à cet instant, un homme et une femme arrivèrent et bouchèrent l’espace ente toi et Marcel. Tu bougeas, tu te penchas un peu, tu te replias sur toi-même jusqu’à devenir avec moins de volume afin que Marcel ne te voie pas.

Tu quittas le Café et vite et disparus.

Tu ne te retournas qu’après avoir parcouru tout le Boulevard Saint-Michel et arriver au bord de la Seine. La bruine s’arrêta, la brume se dégagea,  le ciel s’éclaircit.

Je sais que Marcel, quand il se retourna et ne me trouva pas, il lança un flot d’insultes: Il l’a faite ce fils de la Yougoslave! Maudt soit-il ! Maudits soient son père, sa mère et tous les Yougoslaves ! Il n’y a de plus maudits des Nord-africains que les Yougoslaves!

© Copyright Tahar Bekri

* Né en 1946 à Bir El Hfey, Gafsa, romancier, nouvelliste, scénariste, auteur d’une œuvre importante, parmi les voix majeures de la narration tunisienne.

  
 

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