News - 28.09.2026

Les pesticides en agriculture: utiliser moins et mieux pour mieux protéger

Les pesticides en agriculture: utiliser moins et mieux pour mieux protéger

Par Ridha Bergaoui - L’agriculture est confrontée à un défi majeur celui de nourrir une population mondiale en constante croissance. Cependant, de nombreux organismes nuisibles se développent aux dépens des cultures et provoquent des pertes parfois considérables. Une part importante de la production agricole est ainsi menacée par les insectes, les maladies, les mauvaises herbes et d’autres ravageurs.

Depuis les premières civilisations, l’être humain cherche à protéger ses cultures pour préserver ses récoltes. Au fil du temps, différentes méthodes de lutte ont été développées: mécaniques, biologiques, physiques et, plus récemment, chimiques en faisant appel aux pesticides.

Dangers des pesticides chimiques

Les pesticides regroupent l’ensemble des substances ou préparations utilisées pour protéger les végétaux contre les organismes nuisibles ou concurrents. Ils comprennent notamment les insecticides contre les insectes, les fongicides contre les maladies d’origine fongique, les herbicides contre les mauvaises herbes, les acaricides contre les acariens, les nématicides contre les nématodes et certains rodenticides destinés à lutter contre les rongeurs.

Bien qu’efficaces et relativement peu coûteux, ces produits présentent des risques importants. Les agriculteurs sont les plus exposés, avec des dangers d’intoxication et d’effets chroniques sur les systèmes nerveux, hormonal et reproducteur. Les pesticides contaminent également les sols et les eaux, affectent la biodiversité, notamment les abeilles, les oiseaux et les organismes aquatiques, et certains persistent longtemps dans l’environnement. Les consommateurs peuvent aussi être exposés à des résidus nocifs présents dans les aliments lorsque les règles d’utilisation ne sont pas respectées.

Devant le danger que représentent les pesticides, trois solutions peuvent être envisagées:

1/ faire de l’agriculture sans pesticides, 
2/ réduire fortement leur utilisation, 
3/ les utiliser d’une façon raisonnable en prenant toutes les précautions nécessaires afin de limiter leurs impacts sur la santé humaine et l’environnement.

Une agriculture sans pesticides est-elle possible?

Des expériences menées en France, en Suisse et en Allemagne montrent qu’une agriculture sans pesticides peut être productive et parfois aussi rentable que les systèmes conventionnels. Le réseau français Rés0Pest a notamment démontré que certains systèmes obtenaient des rendements comparables, sans augmentation systématique des dégâts causés par les ravageurs et maladies.

Cependant, ces systèmes nécessitent une profonde transformation des pratiques avec la diversification et l’allongement des rotations, associations de cultures, choix variétal adapté et désherbage mécanique. La monoculture favorise l’apparition des agents pathogènes. La rentabilité reste souvent dépendante d’aides financières ou d’une valorisation commerciale spécifique (labels, prix majorés).

Ces expériences confirment que la suppression des pesticides est techniquement possible pour certaines cultures et dans certaines conditions, mais son succès dépend fortement du climat, du sol, des rotations, des équipements, de la main-d’œuvre et des débouchés économiques. Une agriculture sans pesticides est envisageable, mais elle exige une refonte des systèmes de production et un accompagnement économique. Son évaluation doit aussi prendre en compte les bénéfices pour la santé humaine et l’environnement, au-delà des seuls rendements et revenus agricoles.

Des systèmes de production à faible utilisation de pesticides

De nombreux systèmes ont été proposés dans le but de réduire ou éviter l’emploi des pesticides et autres produits chimiques de synthèse afin de sauvegarder la santé et les écosystèmes.

Agriculture biologique

L’agriculture biologique vise à limiter fortement l’usage des produits chimiques. Elle interdit les pesticides et engrais de synthèse, mais autorise certaines substances naturelles ou minérales sous conditions. Elle privilégie la prévention comme les rotations des cultures, variétés résistantes, lutte biologique, désherbage mécanique et maintien de la fertilité des sols.

Le bio ne garant pas l’absence totale de résidus. Des substances autorisées peuvent laisser des résidus et des contaminations extérieures sont également possibles. Les rendements sont généralement inférieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle, mais les prix de vente plus élevés permettent souvent de préserver la rentabilité des exploitations.

Le «Zéro Résidu Détectable»

Cette démarche ne signifie pas l’absence de pesticides, mais l’absence de résidus détectables dans le produit final selon les limites d’analyse. Plus souple que l’agriculture biologique, elle repose sur des contrôles réalisés par des laboratoires agréés. Le principe consiste à n’utiliser les pesticides qu’en cas de nécessité, après avoir privilégié les méthodes agronomiques, biologiques et préventives. En Tunisie, le programme «Tomates Zéro Résidu» lancé par SICAM s’insère dans cette approche.

Autres systèmes de production

D’autres modèles cherchent également à réduire l’usage des pesticides tout en maintenant la production:

• L’agriculture intégrée, qui privilégie la prévention et n’utilise les pesticides qu’en dernier recours.
• L’agriculture de conservation, fondée sur la réduction du travail du sol, la couverture végétale et la diversification des cultures.
• L’agroécologie, qui exploite les interactions naturelles entre plantes, animaux et micro-organismes.
• La permaculture, une manière de concevoir un environnement où chaque élément interagit harmonieusement avec les autres.

Réduire les pesticides tout en protégeant les cultures

Les différentes approches présentées précédemment montrent qu’il est possible de réduire sensiblement l’usage des pesticides. Cette réduction peut entraîner une baisse des rendements qui varie selon les cultures, les conditions pédoclimatiques et les pratiques mises en œuvre.

Par ailleurs, l’agriculteur dispose de nombreuses autres solutions pour limiter les ravageurs et les maladies comme la lutte biologique, biopesticides, phéromones et pièges, des méthodes mécaniques, pratiques culturales adaptées ou encore l’utilisation de variétés résistantes. Leur efficacité dépend toutefois de la culture, des conditions climatiques et de l’organisme ciblé.

Ces techniques doivent être privilégiées chaque fois qu’elles permettent d’obtenir un contrôle satisfaisant. C’est le principe de la lutte intégrée qui consiste à prévenir, surveiller, identifier et intervenir au moment opportun en privilégiant les méthodes les moins dommageables.

Les pesticides restent néanmoins un outil important de la protection des cultures contre les mauvaises herbes, les insectes ravageurs et de nombreuses maladies. Leur efficacité, leur polyvalence, leur disponibilité et leur coût souvent relativement accessible expliquent leur succès et leur large utilisation dans le monde. Lorsqu’ils sont correctement employés, ils permettent de limiter les pertes et de préserver le potentiel de production des cultures.

Dans un contexte marqué par la croissance démographique, les contraintes économiques, le changement climatique et les impératifs de sécurité alimentaire, l’objectif réaliste n’est donc pas nécessairement de supprimer les pesticides. Il est plutôt de réduire leur utilisation chaque fois que des solutions efficaces existent et, lorsqu’ils sont indispensables, de les utiliser de manière raisonnée, précise et sécurisée.

L’utilisation raisonnée des pesticides

Les pesticides sont utiles pour protéger les cultures cependant, en raison de leurs effets potentiels sur la santé humaine et l’environnement, leur utilisation doit être strictement raisonnée. Il faut n’intervenir que lorsque cela est réellement nécessaire, avec le produit adapté, à la dose recommandée et au moment le plus opportun.

La première étape repose sur la prévention. De nombreuses pratiques agronomiques permettent de limiter naturellement les problèmes sanitaires comme la rotation des cultures, choix de variétés résistantes, utilisation de semences saines, dates de semis adaptées, fertilisation équilibrée, irrigation maîtrisée et élimination des plantes malades. Ces mesures réduisent la pression des ravageurs et diminuent le besoin de traitements.

La surveillance régulière des parcelles constitue la deuxième étape. La simple présence d’un insecte ou d’une maladie ne justifie pas systématiquement une intervention. Le traitement ne doit être envisagé qu’après une identification précise du problème et lorsque le niveau de risque atteint un seuil justifiant une action sur les plans agronomique et économique.

Lorsqu’un traitement est nécessaire, il convient d’utiliser uniquement des produits homologués, en respectant scrupuleusement les doses, les conditions d’application et les délais avant récolte. La protection de l’utilisateur est également essentielle grâce au port d’équipements adaptés et au respect des règles de stockage et de manipulation.

Enfin, les emballages vides et les produits périmés doivent être éliminés selon des filières spécialisées afin d’éviter la contamination des sols et des ressources en eau.

Aujourd’hui, la protection intégrée des cultures combine les méthodes agronomiques, biologiques, mécaniques et chimiques. Cette approche vise à réduire au maximum l’usage des pesticides tout en garantissant une production agricole durable, économiquement viable et respectueuse de la santé humaine et de l’environnement. L’adoption de bonnes pratiques de l’usage des pesticides reste essentielle.

L’agriculture intelligente, appliquée à l’agriculture, permet de réduire l’usage des pesticides. En utilisant des capteurs, drones, satellites, stations météorologiques connectées et outils d’intelligence artificielle (IA), elle permet d’observer avec précision les cultures afin d’intervenir uniquement lorsque cela est nécessaire. Les mauvaises herbes, les ravageurs et les premiers signes de maladies peuvent ainsi être détectés rapidement. L’IA analyse ensuite ces informations pour cibler les zones à traiter, évitant ainsi des applications généralisées et réduisant les quantités de produits utilisées.

En intégrant les données météorologiques, l’humidité du sol, la température et l’historique des cultures, l’IA peut également anticiper l’apparition de certaines maladies ou infestations et aider l’agriculteur à prendre de meilleures décisions. Toutefois ces technologies ne remplacent pas l’expertise humaine et leur efficacité dépend de la qualité des données, de la fiabilité des algorithmes, de leur coût et de leur adaptation aux conditions locales.

Les pesticides en Tunisie

Quoique la Tunisie ne fabrique pas de pesticides, leur utilisation est dominante, fréquente et intensive. Les quantités importées sont de plus en plus importantes malgré les années de sécheresse et la réduction des superficies cultivées. Elles ont atteint plus de 6 000 tonnes par an ces dernières années. 
La Tunisie dispose d’un cadre réglementaire encadrant les pesticides agricoles, notamment à travers la loi n°92-72 de 1992 et ses textes d’application. Ceux-ci définissent les conditions d’homologation, d’importation, de commercialisation et de contrôle des pesticides. Plusieurs institutions interviennent dans la gestion des pesticides. Le ministère de l’Agriculture pour l’homologation et le contrôle, le ministère de la Santé pour la protection de la santé humaine et le ministère de l’Environnement pour les impacts sur les ressources naturelles. Un guide phytosanitaire en ligne permet de consulter les produits homologués et leurs usages autorisés.

Toutefois, d’une part, la présence de nombreux acteurs nécessite une coordination infaillible et d’autre part l’efficacité de cette réglementation dépend surtout de son application, du contrôle des circuits de distribution et de l’accompagnement des utilisateurs.

L’usage des pesticides en Tunisie souffre de nombreuses défaillances et reste une préoccupation nationale appréciable. Le manque de formation de certains utilisateurs et le recours exclusif au conseil des revendeurs privés peuvent favoriser des pratiques inadaptées. Les risques concernent le choix des produits, les dosages, les conditions d’application, le port des équipements de protection et le respect du délai avant récolte. D’autres problèmes concernent la gestion des emballages et des produits périmés, susceptibles de contaminer les sols et les eaux.

Une législation moderne, actualisée, adaptée et conforme aux standards internationaux est désormais indispensable pour permettre de réduire les risques pour l’agriculteur, le consommateur et l’environnement et conduire à une utilisation raisonnée et rationnelle des pesticides dans  les cultures destinées tant pour le marché intérieur que pour l’exportation. Le contrôle régulier des résidus reste essentiel pour garantir la sécurité des consommateurs.

L’enjeu principal serait de renforcer l’ensemble de la chaîne de gestion des pesticides comprenant l’actualisation des homologations et autorisations, contrôle des produits, origine et circuits de distribution, la formation des revendeurs et la surveillance régulière des résidus dans l’environnement et les produits.

La sensibilisation, la formation et le conseil aux agriculteurs, qui sont les plus exposés aux dangers des pesticides, est primordiale. Ils doivent être formés au respect des règles de sécurité, collecte et destruction des déchets et emballages des produits phytosanitaires et  la traçabilité des traitements. Cet encadrement demeure la responsabilité de l’Etat et des organisations professionnelles et non celle du revendeur dont la finalité est essentiellement lucrative. Le respect des bonnes pratiques agricoles et du délai avant récolte (DAR) constituent un élément fondamental.

Face aux résidus probables de pesticides dans les fruits et légumes (surtout dans le cas de non respect du DAR), le consommateur doit prendre ses précautions pour réduire son exposition en les lavant soigneusement sous l’eau courante (sans savon ni détergent et en ajoutant si possible du bicarbonate qui permet de décomposer de nombreux pesticides). L’épluchage et le retrait des feuilles extérieures de certains légumes (comme les salades) peuvent également diminuer les résidus superficiels. Ces précautions restent toutefois insuffisantes surtout pour les pesticides systémiques qui peuvent être présent à l’intérieur.

En réalité, la véritable prévention commence chez l’agriculteur. Celui-ci doit veiller à produire dans des conditions convenables en protégeant les cultures de manière durable, sans compromettre sa sécurité et celle des ouvriers agricoles, des consommateurs, de l’environnement et des écosystèmes. Cela passe par le choix d’un produit adapté et homologué, le respect des doses et des bonnes pratiques d’utilisation, ainsi que du délai avant récolte.

Ridha Bergaoui

 

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