News - 08.09.2026

Philofest 2026: trois jours pour penser la liberté… et continuer à en débattre

Philofest 2026: trois jours pour penser la liberté… et continuer à en débattre

Par Jomaa Souissi, Mehdi Jemaà et Mohamed Jemaà - À Nabeul, la 5ᵉ édition du Philofest a fait de la liberté une question vivante, entre art, cinéma, littérature, travail et démocratie. Après quatre éditions consacrées à des thèmes aussi universels que le corps, la démocratie, le bonheur ou encore l’amour, le Philofest est revenu cette année à Nabeul pour sa 5ᵉ édition, avec une ambition toujours intacte: faire de la philosophie un espace vivant, accessible et ouvert à tous.

Du 21 au 23 août, Dar Jeelen s’est transformée en véritable agora. Pendant trois jours, artistes, penseurs, intervenants et public se sont retrouvés autour d’une question aussi simple à formuler que difficile à épuiser: Repenser ce qui nous rend libre! Car au Philofest, la philosophie ne se contente pas de chercher des réponses. Elle commence souvent par déplacer les questions, provoquer le doute, faire surgir les désaccords et, surtout, donner envie de continuer à réfléchir.

Cette 5ᵉ édition en a une nouvelle fois fait la démonstration. Théâtre, musique, cinéma, littérature et débats se sont croisés pour interroger la liberté sous ses multiples visages: liberté de créer, de s’exprimer, de penser, de désobéir, de choisir sa manière de vivre, mais aussi liberté dans le travail et dans notre rapport au temps.

Et si le plus important, finalement, n’était pas de sortir du festival avec des réponses, mais avec davantage de questions?

Récit chronologique

Premier jour: l’art est-il un espace de liberté radicale?

La première journée du Philofest a placé l’art au cœur de la réflexion. Le public a d’abord été invité à découvrir «Donald», la pièce d’Issam Ayari (comédien issue de l'école de formation de l'acteur Elteatro Studio) où l’humour et la satire ont ouvert un premier espace de discussion autour du théâtre, de la liberté de création et du rire comme forme de résistance. Le spectacle s’est naturellement prolongé par un échange avec le public, rappelant que l’art ne s’arrête pas nécessairement lorsque le rideau tombe. La soirée s’est ensuite poursuivie avec Dhia Bouselmi (journaliste et écrivain, mais aussi chercheur en études de genre à la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Manouba), venu présenter son travail consacré à l’histoire du rap tunisien à travers son ouvrage موسيقى القاع والصخب, publié aux éditions Pop Libris.En revenant sur quatre décennies de rap en Tunisie, depuis ses débuts dans les années 1990 jusqu’à ses transformations contemporaines, cette intervention a permis d’interroger le rap comme espace d’expression, de contestation et de résistance, mais aussi comme phénomène culturel progressivement intégré à l’industrie musicale. Le débat qui a suivi a été à l’image de l’esprit du Philofest: des points de vue différents, parfois contradictoires, mais une même volonté de discuter, d’écouter et d’argumenter. Car n’est-ce pas aussi cela, la liberté? Pouvoir être en désaccord sans cesser de dialoguer.

Une formule lancée au cours de cette première journée a d’ailleurs suscité de nombreuses réactions: Le rap est un art mineur. Au-delà de la provocation de la formule, le véritable intérêt du débat était peut-être ailleurs: qui décide de ce qui est majeur ou mineur dans l’art? Selon quels critères? Et ces critères sont-ils eux-mêmes neutres?

La discussion a ainsi ouvert une réflexion plus large sur le goût, la culture, l’éducation artistique et la manière dont nous construisons nos jugements. Peut-on défendre la liberté du goût tout en transmettant une exigence esthétique? L’éducation artistique doit-elle apprendre ce qu’il faut aimer ou donner à chacun les outils pour construire son propre jugement? Autrement dit, apprendre à être libre signifie-t-il aussi apprendre à penser contre soi-même, contre son époque et parfois contre la majorité? Le débat ne s’est évidemment pas refermé avec une réponse. Et c’est peut-être précisément là que réside la réussite de cette première journée.

Deuxième jour: la liberté s’apprend-elle?

Le deuxième jour a déplacé la réflexion vers une question plus directement politique et philosophique: La liberté s’apprend-elle?

Avec Sophie Bessis (historienne et journaliste spécialiste des relations Nord-Sud et des questions africaines et du Maghreb), Maher Hanin (sociologue et activiste de la Société civile) et Jomaa Souissi (philosohpe et écrivain), les échanges ont porté sur la liberté politique, la justice, les droits fondamentaux et la manière dont nous pouvons devenir réellement acteurs de notre propre liberté.Une intervention du public a notamment permis de faire surgir une question essentielle: que se passe-t-il lorsque les citoyens considèrent que les lois qui les gouvernent sont injustes? Cette interrogation ramène directement à Rousseau, pour qui «l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté». La formule paraît paradoxale. Elle rappelle pourtant une idée fondamentale: dans une démocratie, la liberté ne signifie pas nécessairement l’absence de règles. Elle suppose aussi la possibilité de participer à la construction des règles communes et de les reconnaître comme légitimes.

Mais que se passe-t-il lorsque cette légitimité disparaît?
Quand une loi ne nous représente plus?
Quand nous la considérons injuste?
Obéir demeure-t-il alors un acte de liberté?
Et, inversement, suffit-il de désobéir pour devenir libre?

Autant de questions qui montrent que la liberté est beaucoup plus complexe qu'une simple opposition entre obéissance et désobéissance. La liberté n’est peut-être pas l’absence de contraintes. L’une des idées fortes de cette deuxième journée fut également que la liberté ne peut pas être pensée sans la contrainte. Nous naissons dans un monde que nous n’avons pas choisi: une famille, une langue, une histoire, une société, des normes, des lois, des habitudes et des attentes.

La question n’est donc peut-être pas de savoir comment supprimer toutes les contraintes, mais plutôt:

• Lesquelles acceptons-nous?
• Lesquelles choisissons-nous?
• Lesquelles devons-nous combattre?
• Et surtout, sommes-nous capables d’identifier celles auxquelles nous obéissons sans même nous en rendre compte?

La liberté devient alors moins confortable. Être libre, ce n’est pas seulement faire ce que l’on veut. C’est parfois douter, remettre en question une croyance, s’éloigner des attentes de son entourage, refuser un rôle imposé, changer d’avis ou simplement dire non. Mais derrière ce «non» viennent la responsabilité, l’incertitude, le risque de se tromper et parfois même la solitude. La liberté peut donc être une expérience profondément inconfortable. Elle est dangereuse pour les ordres établis, parce qu’un individu qui pense librement peut les remettre en question. Mais elle peut également être difficile pour celui qui l’exerce, parce qu’elle oblige à abandonner certaines certitudes et à assumer ses propres choix.

Sécurité ou liberté: faut-il choisir?

La discussion a également conduit à une autre tension fondamentale: le rapport entre sécurité et liberté. Nous avons besoin de sécurité pour pouvoir exercer nos libertés. Mais lorsque la sécurité devient une valeur absolue, elle peut aussi devenir le prétexte permettant de restreindre ces mêmes libertés. Alors une nouvelle question apparaît: Combien de liberté sommes-nous prêts à abandonner pour nous sentir en sécurité?

Et peut-être une question encore plus dérangeante: Voulons-nous vraiment être libres?
Car être libre signifie aussi accepter une part d’incertitude, de responsabilité et d’inconfort.

Une salle bouleversée par le poids de la mémoire

La projection de Je suis toujours là, réalisé par Walter Salles, a constitué l’un des moments les plus forts et les plus émouvants de cette deuxième journée. Dans la salle, le silence s’est progressivement installé, laissant place à l’émotion. Certains spectateurs ont eu les larmes aux yeux, d’autres n’ont pas pu retenir leurs pleurs. L’histoire racontée à l’écran a visiblement dépassé le cadre du film pour toucher quelque chose de profondément humain : la douleur de la perte, l’injustice, l’absence et la force de ceux qui continuent à vivre malgré ce qui leur a été arraché.

Après la projection, le débat s’est naturellement prolongé dans cette même émotion. Il ne s’agissait plus seulement de parler de liberté comme d’un concept politique ou philosophique, mais de mesurer à quel point elle peut être fragile et combien il est difficile de la retrouver lorsque la violence et la répression ont laissé leurs traces. Une réflexion s’est alors imposée: comment surmonter les pires cauchemars, même des années après? Peut-être simplement en continuant à vivre, à raconter, à transmettre et surtout à ne pas oublier. Car parfois, vivre devient une forme de résistance, et se souvenir, une manière de continuer à défendre la liberté.

À l’issue de cette deuxième journée, aucune conclusion définitive ne s’imposait.
Et c’était probablement le but. La liberté, si elle s’apprend, ne s’apprend pas comme une liste de réponses. Elle s’apprend peut-être comme une pratique : apprendre à douter, à questionner, à désobéir lorsque cela est nécessaire, mais aussi à comprendre pourquoi certaines règles sont indispensables à la vie collective. Autrement dit, apprendre à distinguer la contrainte qui rend la liberté possible de celle qui nous asservit.

Troisième jour: le travail libère-t-il l’homme?

Pour la dernière journée, le Philofest s’est attaqué à une dimension qui occupe une place considérable dans nos existences, mais que nous interrogeons finalement assez peu: le travail.

La question était directe: Le travail libère-t-il l’homme?
Ou constitue-t-il, sous des formes nouvelles, une autre forme de servitude?
La rencontre avec Baccar Gherib (Professeur d'économie politique à la Faculté des sciences économiques et de gestion de Tunis) a permis d’aborder la question sous un angle historique et politique, notamment à travers Marx, la lutte des classes et la notion d’aliénation.

Senim Ben Abdallah (universitaire à l’institut de presse et des sciences de l'information à l’universite de Mannouba), de son côté, a apporté un regard sociologique sur le rapport contemporain au travail, sa place dans la construction de l’individu et du statut social, mais aussi les inégalités, la précarité et les transformations du monde professionnel en Tunisie.

La discussion a rapidement montré que nous ne sommes pas tous égaux face au travail. La possibilité de choisir son métier, de refuser certaines conditions, de ralentir ou simplement de dire «non» dépend aussi de notre situation économique. L’inégalité économique devient alors, dans une certaine mesure, une inégalité dans notre capacité à disposer de notre temps et de notre vie.

Et si la liberté se trouvait parfois dans le fait de travailler moins?

La projection de Perfect Days, de Wim Wenders, a apporté une autre manière de regarder cette question. Hirayama, l’acteur principale du film mène une existence faite de gestes répétitifs, de trajets familiers, de peu de possessions et de besoins apparemment limités. Est-il prisonnier de cette monotonie ? Ou est-il au contraire plus libre parce qu’il s’est débarrassé d’une partie des besoins que notre société moderne nous pousse constamment à satisfaire?

Une question troublante est alors apparue: Et si une forme de liberté consistait simplement à avoir besoin de moins ?  La discussion a également abordé le phénomène du travail-passion. Aimer son métier peut donner du sens au travail et réduire le sentiment d’aliénation. Mais la passion peut aussi devenir une prison particulièrement discrète. Lorsque l’on aime ce que l’on fait, on accepte plus facilement de compter ses heures, de recommencer, de chercher la perfection et d’aller toujours plus loin. Alors une nouvelle question surgit: La passion nous libère-t-elle du travail ou nous conduit-elle parfois à accepter volontairement ce que nous refuserions ailleurs?

Travail, intelligence artificielle et avenir du temps libre. Impossible également de parler aujourd’hui du travail sans évoquer l’intelligence artificielle. L’automatisation ne concerne plus seulement les tâches manuelles ou répétitives. Elle touche désormais les métiers de bureau, l’analyse, la création et de nombreux emplois qualifiés. Si les machines permettent demain de produire davantage avec moins de travail humain, une question devient incontournable: À qui appartiendra le temps libéré par les machines? Travaillerons-nous tous moins ? Ou produirons-nous simplement davantage avec moins de personnes?

Le débat a également permis d’interroger le retour actuel de certaines activités manuelles: travailler le bois, cultiver la terre, cuisiner, réparer, fabriquer de ses propres mains. Ces activités peuvent apparaître comme une échappatoire à des métiers devenus de plus en plus abstraits. Mais là encore, le Philofest invite à se méfier des évidences: il est facile de romantiser un métier manuel lorsque l’on a le privilège de le choisir. Beaucoup moins lorsqu’il signifie pénibilité, horaires difficiles, risques physiques et faible rémunération.

Finalement, après trois jours de discussions, la question initiale semble presque trop simple.

Il faudrait peut-être plutôt demander: Sommes-nous libres dans notre travail ? Sommes-nous libres grâce à notre travail? Et surtout, combien de notre temps, de nos désirs et de notre vie sommes-nous prêts à donner au travail pour pouvoir nous sentir libres?

Le Philofest s’achève… mais l’Agora continue

C’est peut-être l’une des plus belles particularités de cette 5ᵉ édition: le festival ne se termine pas nécessairement lorsque les lumières de Dar Jeelen s’éteignent. Certaines questions sont restées en suspens. Certaines divergences méritent d’être approfondies. Certaines interventions du public auraient mérité davantage de temps. C’est précisément dans cet esprit qu’est né «Dans le prolongement de l’Agora», un espace permettant de poursuivre la réflexion au-delà des trois journées du festival.

Car si le Philofest a réussi quelque chose cette année, c’est peut-être cela: nous faire entrer avec une question et repartir avec dix autres.

Et si c’était finalement la meilleure définition d’un festival de philosophie? Penser ensemble, plutôt que penser pareil.

Au terme de cette cinquième édition, une conviction demeure: la liberté ne se trouve pas nécessairement dans la certitude, mais peut-être dans la possibilité de continuer à questionner.Questionner nos goûts. Nos habitudes. Nos lois. Notre rapport au travail. Notre rapport à l’autorité. Notre besoin de sécurité. Nos propres certitudes. Et accepter parfois de ne pas avoir immédiatement raison.

Le Philofest a montré, une nouvelle fois, que le débat peut être un espace de liberté lorsqu’il permet la confrontation des idées sans transformer le désaccord en conflit.

Écouter l’autre, argumenter, accepter la contradiction et continuer malgré tout à dialoguer : n’est-ce pas déjà une manière d’exercer notre liberté?

Une cinquième édition, mais surtout une invitation à continuer.

La 5ᵉ édition du Philofest s’est achevée avec les remerciements adressés aux intervenants, aux artistes et surtout au public, fidèle ou nouveau, qui constitue depuis le début l’une des forces essentielles de l’événement.

Mais au fond, le véritable bilan du festival ne se mesure peut-être pas au nombre de débats, de projections ou d’interventions.

Il se mesure à ce qui reste après.
Une idée qui nous accompagne sur le chemin du retour.
Une discussion qui se poursuit autour d’un café.
Un désaccord que l’on continue à ruminer.
Une question qui revient quelques jours plus tard.
Ou simplement cette petite fissure dans une certitude que l’on croyait solide.
Le Philofest est terminé.
L’Agora, elle, peut continuer.
Et peut-être que la prochaine question est déjà là, quelque part, en train d’attendre d’être posée.

Jomaa Souissi, Mehdi Jemaà et Mohamed Jemaà
Pour le groupe Nabeul Book Club

 

Vous aimez cet article ? partagez-le avec vos amis ! Abonnez-vous
commenter cet article
0 Commentaires
X

Fly-out sidebar

This is an optional, fully widgetized sidebar. Show your latest posts, comments, etc. As is the rest of the menu, the sidebar too is fully color customizable.