News - 17.08.2026

Intelligence artificielle dans le domaine militaire: Entre opportunisme et scepticisme

Intelligence artificielle dans le domaine militaire: Entre opportunisme et scepticisme

Par Colonel-Major (Ret) Mohamed Ghazi Essaïed - Grâce aux fabuleux progrès des sciences et des techniques, une année, de nos jours, équivaut à plusieurs décennies d’autrefois, peut-être même à un siècle. Une des inventions remarquables, comme il y en a eu tellement de nos jours, est celle de l’Intelligence Artificielle (IA). Tout dépendra de la manière dont cette invention sera utilisée: par qui, à quelles fins, dans quel cadre juridique ou moral, et sous quelle supervision, s’il y en a une. Partout, les avancées s’accompagnent, pour les uns, d’incertitude, d’inquiétude, et de perplexité; et pour d’autres, d’optimisme, d’espoir et de renouveau.

Cette extraordinaire découverte nous laisse, pour beaucoup d’entre nous, dans l’incapacité de comprendre. Or, vivre sans comprendre et sans contrôle, n’est-ce pas le début d’un asservissement collectif? L’IA générative pose des questions d’ordre éthique (deep fake, droit d’auteur...), alimente la guerre des “puces”, créant des data centers (sauvegardés par les cloud) qui sont énergivores et grands consommateurs d’eau.

Dans le secteur militaire, elle est essentiellement employée dans le domaine des communications (chiffrement), du guidage des missiles et des drones ainsi que dans la détection des cibles terrestres. L’IA est dominée par les USA, la Chine (celle-ci a réalisé une percée extraordinaire grâce au Deepseek); et loin derrière, l’Union Européenne et la Russie. Une «guerre» est déclarée entre les deux grandes puissances concernant les semi-conducteurs qui sont des micro-puces absolument nécessaires au développement de certains usages militaires de pointe reposant sur l’IA et le quantique. Les USA contrôlent 12% de la production mondiale.

Cela nous amènent à certains questionnements stratégiques car elle est devenue une partie intégrante de l’appareil défensif et opérationnel des Etats qui s’y intéressent, laissant (malheureusement) moins de responsabilités à l’homme: L’IA va-t-elle piloter la guerre? Au risque de déshumanisation de la guerre? Est-ce que l’IA est l’avenir de la guerre et sa maîtrise apportera-t-elle la supériorité absolue? Quels pourraient en être les effets sur les guerres? Dans quelle mesure l’IA s’impose-t-elle comme le futur de la pratique militaire? Face à cette réalité, quels sont les acteurs participant au développement militaire de l’IA? Pour la professeure Zghal(1), «l’usage de l’IA réduit la motivation pour l’effort, la capacité de penser de manière critique, de trouver par soi-même des solutions ou par la discussion afin de résoudre les problèmes». Au risque de paraphraser, elle pose également des questions cruciales: Quelle stratégie d’exploitation de l’IA pour l’amélioration des performances militaires? Quelle stratégie relative à l’IA orientée vers la souveraineté ou seulement à son exploitation au mieux malgré la dépendance? Quel cadre institutionnel idoine – à réviser/à créer pour ... contrer l’exploitation non éthique de l’IA?

Dans une première partie, je commencerai par les aspects positivement acceptés. Ce n’est plus un secret, les technologies de l’IA sont utilisées dans tous les conflits actuels(2).

(a) Les systèmes IA sont d’abord utilisés comme des outils d’aide à la décision et d’optimisation des capacités. Ainsi, en matière de renseignement, ils permettent de traiter des volumes massifs des données, de détecter des schémas comportementaux, d’identifier des cibles et, globalement, d’accélérer le cycle de décision militaire dit «OODA» (Observer - Orienter - Décider - Agir).

(b) Il existe trois types d’utilisation de l’IA pour les systèmes de défense. L’IA dédiée aux capteurs qui permet de digérer des signaux divers (images, vidéos, sons, vibrations, etc.) pour non plus transmettre de l’information brute devant être interprétée par des humains, mais des informations élaborées (tel jour à telle heure, j’ai vu ceci ou cela…). L’IA générative qui, ayant absorbé des corpus énormes de données textuelles, permet de gagner du temps à l’élaboration de textes divers (comptes-rendus, analyses…). Enfin, l’IA d’aide à la décision stratégique qui va au-delà des deux premières en intégrant des données de nature diverse en proposant par exemple des analyses de comportement de l’ennemi et des prévisions de ses actions. À la lumière de ces utilisations, l’IA est l’avenir des opérations militaires car elle apporte des gains de temps, de diminution de charge mentale, des détections de signaux faibles et des conseils en stratégie.

(c) L’IA possède deux capacités non humaines particulièrement importantes: la connectivité et l’actualisation. Les opérations s’appuient de plus en plus sur la donnée et sur l’IA. Les systèmes d’armes deviennent «software-defined», l’avantage ne se joue plus uniquement dans la conception de plateformes (avions de combat, chars, sous-marins) mais aussi dans la maîtrise de l’architecture informationnelle (collecte - fusion - calcul (cloud/edge) - interopérabilité) et dans la capacité à innover très rapidement. Pour la politologue Mhalla(3), l’IA peut aisément atteindre le point de singularité militaire c’est-à-dire le moment où le rythme des opérations, boosté par les super-algorithmes, dépasserait les capacités humaines.  

(d) La guerre, à l’ère de l’IA, ne relèvera pas seulement des États. C’est une affaire à la fois industrielle et logistique, mais aussi financière. Comment, alors, faire converger ces forces pour bâtir une capacité crédible en IA de défense? Son potentiel est important en particulier sur le champ de bataille. Des expérimentations pourraient anticiper les scénarios possibles et planifier en conséquence les opérations sur le terrain. Les «Large Language Modern» (LLM) à des fins militaires pourraient éviter la mauvaise surprise, prendre de court son ennemi et les start-up d’IA aideront à cela. Si la Russie avait été gouvernée par l’IA, elle n’aurait (probablement) jamais envahi l’Ukraine. Les derniers produits de la technologie auraient calculé que les risques de l’invasion étaient trop élevés et les bénéfices trop incertains.

Pour le Général Desportes(4), l’IA facilite le raisonnement stratégique, permet d’éviter les erreurs grossières, propose des choix éclairants... mais jamais innovants, alors que la stratégie implique une rupture par rapport à ce qui fut.

Dans cette deuxième partie, je décrirai les réflexions des sceptiques, ou des réalistes selon où nous nous plaçons. Le géopolitologue Moïsi(5) décrit la face obscure de l’IA. Elle pourrait transformer radicalement non seulement la nature de la guerre, avec ses drones remplaçant les bombardiers et ses robots substitués aux soldats, mais ce qui est plus effrayant encore, celle du travail et le sens de la vie.

(a) Les innovations de la robotique et du numérique militaire constituent un exemple où la gouvernance devient aussi un problème éthique. Contrôler ou être contrôlé? Le grand danger serait la privatisation de l’intelligence, autrement dit la marginalisation quasi-totale des Etats dans la recherche et l’innovation. Pour Mhalla(3), sur le périmètre des unités militaires, comment penser des mécanismes de contrôle qui permettent à le fois une supervision démocratique et le secret-défense de la Tech, qui restent néanmoins privés mais dont une partie des activités sont mises au service de l’Etat et des forces armées?  Ce qui pose problème n’est pas le taux de rentabilité du secteur que la privatisation de la sécurité nationale, dont l’une des caractéristiques est le transfert de souveraineté du public vers le privé. Palantir, le concepteur numéro un des logiciels de sécurité, est aussi une entreprise aux liens étroits avec la CIA. Ses fondateurs mise sur le parasitisme. On investit l’Etat pour en profiter, mais surtout pour le détruire de l’intérieur, en s’emparant de ses fonctions sécuritaires, de défense et de renseignement. Dès lors, peut-on encore parler d’Etat? Verra-t-on l’exclusion grandissante des petits Etats technologiquement dépendants (risque existentiel)?

(b) Ces acteurs privés de la Tech (Gafam américains, BATX chinois) dispose d’un pouvoir sans précédent, menaçant l’autonomie de l’être humain. Si nous voulons empêcher la concentration de la richesse et du pouvoir entre les mains d’une petite élite(2), la clé est de réglementer la propriété des data. Nous ne sommes pas leurs clients: nous sommes leurs produits. Le nouveau modèle repose sur le transfert de l’autorité des hommes aux algorithmes, dont l’autorité de choisir et d’acheter. Comment réglementer la propriété des data?

(c) Pour mieux appréhender cette problématique, rien ne vaut que le retour d’expérience(6) des crimes de guerre israéliens à Gaza. Une des dimensions majeures de l’opération «Glaives de fer»(7) est la centralité dans l’approche israélienne de la puissance aérienne et du ciblage, en s’appuyant sur l’intelligence artificielle, avec des algorithmes tels que Habsora, Lavender et Where’s Daddy?. La puissance de calcul de l’IA est mise au service du ciblage. Développés pour la Target Division et issus de l’unité 8200, au moins six logiciels ont été recensés dans cette opération: Alchemist, pour calculer la trajectoire adéquate d’interception des roquettes; Gospel, pour détruire des infrastructures; Depth of Wisdom, pour la localisation des tunnels; Fire Factory pour l’élaboration en temps réel de plans de frappes; Lavender pour l’identification des cibles humaines; et Where’s Daddy? pour leur localisation. Quatre catégories de cibles ont été choisies: (1) Les cibles tactiques, c’est-à-dire des lieux d’entraînement du Hamas, des caches d’armes, des sites de lancement de roquettes / (2) Les cibles souterraines, donc les tunnels / (3) Les cibles dites «de puissance» (immeubles de grande hauteur et des tours résidentielles, dont le Hamas aurait pu se servir comme poste d’observation) / (4) Les cibles humaines:  par le logiciel Lavender, qui fusionne et agrège des données hétéroclites telles que les bio-data (nom, prénom, âge), leurs données de communication, leurs présences sur les réseaux sociaux, des images captées par des drones ou des vidéos de surveillance. Cette liste de noms est ensuite importée dans un autre logiciel, intitulé Where’s daddy? qui a pour fonction de localiser les personnes désignées lorsqu’elles sont dans leur maison avec leur famille, de manière à maximiser les chances de les tuer. Mais le taux d’erreur de Lavender a mené à des erreurs massives de ciblage. Des soldats israéliens(2) ont rapporté n’avoir que 20 secondes pour valider une cible désignée par IA. En somme, l’opérateur militaire peut se retrouver dessaisi, soit parce qu’il n’a pas le temps de formuler sa propre décision, soit parce qu’il n’en a plus les moyens, faute d’esprit critique. Également, lors d’«Epic Fury» contre l’Iran, une erreur de renseignement, attribuée en partie à un mauvais usage d’un système d’IA, aurait conduit à cibler un bâtiment anciennement militaire reconverti en école, causant la mort de plus de 150 civils, dont une majorité d’enfants. Plus encore, l’IA est utilisée de façon croissante dans les systèmes d’armes qui deviennent de plus en plus autonomes (tous types de drones et robots). Ces usages impliquent une accélération des opérations et une distanciation grandissante de l’homme qui pourraient conduire à une inquiétante perte de contrôle sur la guerre. Certaines limites (techniques, attaques cyber, manque de transparence) peuvent favoriser des erreurs d’appréciation et aboutir à des pertes civiles élevées.

(d) Nous pouvons deviner un difficile paradoxe d’une humanisation de la guerre par le droit international humanitaire (DIH), une matière importante enseignée dans nos écoles militaires. Le risque est de voir la guerre évoluer dans le sens contraire de l’Histoire et vers une possible forme de pilotage croissant par l’IA. Elle joue aujourd’hui un rôle crucial dans la conduite de la guerre, ce qui implique de faire évoluer les normes du DIH pour l’adapter à cette nouvelle donne tactique et stratégique. Toutefois, la brutalisation du monde rend peu probable une obligation juridique de contrôle humain sur la guerre. Le risque est alors grand que l’IA vienne encourager le désir d’affrontement. L’IA est certainement un enjeu national. Une des cartes à jouer serait la suivante: légiférer sur l’usage de l’IA pour éviter de faire n’importe quoi, développer des IA de confiance et de performance qui permettent de garantir des fiabilités de fonctionnement et une traçabilité des résultats issus de l’IA. Ne pas le faire pourrait conduire un jour à un rejet de ces technologies au niveau mondial par les populations.

En guise de conclusion partielle, pour Mhalla(3), nous sommes dans une période de combat permanent entre des IA pilotées à des fins malveillantes (cyber, ingérences et désinformation, perturbations cognitives etc) et les systèmes d’IA que nous développerons pour les contrer. Une course technologique sans fin est en cours entre IA: IA offensive contre IA défensive, en somme. D’autres questions resurgissent: Quel est le défi? Quel est l’enjeu? Quelle est la réponse aujourd’hui? Il y a une nécessité urgente de réconcilier le temps long, celui de l’Etat, mais aussi faire coïncider l’hyper-accélération du temps, celle de la technologie, le temps lent, celui des institutions et le temps immuable, éternel, inchangé, celui de la morale.

Parmi les scénarios noirs évoqués, ce serait le jour où un cyber-11 Septembre adviendra, qui marquera le début d’une révolution dans la manière de penser la gouvernance mondiale. L’ultime autre menace serait la fusion entre technologies de l’hypervitesse débridée et du nucléaire.

Néanmoins, l’Humain se doit de rester aux commandes en toute circonstance, modifier l’art de la guerre en lui faisant une confiance aveugle serait suicidaire. Quant à considérer une notion de supériorité absolue qu’apporterait l’IA, cette problématique ne lui est pas spécifique, mais relève plutôt de la problématique classique de la symétrie ou de la dissymétrie du conflit et des forces en présence. Le grand péril serait l’impossibilité de désobéir ou d’exercer son esprit critique, son discernement, pour ne pas forcément faire ce qui est demandé par le code (ou l’algorithme). L’IA est porteuse d’un système rationnel dans lequel les seuls critères de choix sont des critères d’efficacité. Il existerait certainement en parallèle une tendance de facilité à vouloir toujours demander plus aux algorithmes de décider pour nous. La majorité d’entre nous souffrirait non pas de l’exploitation, mais d’un sort bien pire, l’inutilité.  

Pour revenir à la stratégie, selon l’essayiste Tenzer(8), les gouvernements seront conduits à faire la part de deux données fondamentales. L’état de leur puissance réelle et l’articulation entre leurs objectifs et les moyens qu’ils peuvent, mais aussi souhaitent, consacrer à l’obtention de ceux-ci. Ces objectifs sont liés à l’appréhension des menaces et il en va de même des moyens et des outils (dont l’IA en fait partie).

Finalement, cette problématique affecte également certaines valeurs fondatrices des forces armées telles le courage, la solidarité, l’honneur et le service. Cela pourrait pour cette raison être rejetée par les militaires eux-mêmes au nom d’une certaine éthique de leur métier.

Colonel-Major (Ret) Mohamed Ghazi Essaïed

Notes

(1) Riadh Zghal: «L’IA, opportunités, risques et besoin d’une stratégie nationale» _ Article publié le 11 juillet 2025 dans cette revue.

(2) La géopolitique en 20 questions: Les grands dossiers des sciences humaines _ numéro 83_ (Juillet - Août-Septembre 2026).

(3) “Technopolitique” par Asma Mhalla. Editions du Seuil, 2024.

(4) “Entrée en Stratégie” par le Général Vincent Desportes. Editions Robert Laffont, 2019.

(5) Le triomphe des émotions” par Dominique Moïsi. Flammarion, 2026.

(6) Loin de toute lecture normative ou idéologique, le retour d’expérience (RETEX) se focalise sur les logiques d’action, les choix stratégiques, les succès et les échecs opérationnels, dans le but d’adapter les savoir-faire militaires mais également d’enrichir la réflexion stratégique. Il s’agit ainsi de produire une grille de lecture fondée sur les faits, les doctrines, les innovations et les ruptures repérables dans l’action militaire.

(7) RETEX “Glaives de fer”: Étude de l’IFRI _ Focus stratégique  numéro 128_ Octobre 2025.

(8) «Notre guerre _ Le crime et l’oubli: pour une pensée stratégique» par Nicolas Tenzer. L’Observatoire, 2024.



 

 

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