News - 17.08.2026

Bonnes feuilles - Benjamin Constant, revisité par Hatem M’rad

Bonnes feuilles - Benjamin Constant, revisité par Hatem M’rad

L'essai du professeur Hatem M'rad sur la philosophie libérale de Benjamin Constant, dont Leaders a publié une note de lecture, mérite attention. Paru chez AC éditions sous le titre de "Libéralisme, révolution et constitution", il apporte un regard neuf et profond sur des questions qui demeurent de grande actualité.

Bonnes feuilles. 

Primauté de la liberté sur la démocratie (p.442 et ss.)

Constant, suivi ultérieurement par les penseurs libéraux qui lui ont succédé, adhère davantage aux vertus de la liberté qu’à l’idée de démocratie. Il s’agit là encore d’une des manifestations de son pessimisme libéral. Une démocratie peut s’abstenir de consacrer effectivement les libertés individuelles et mêmes publiques, surtout lorsqu’elle s’abrite sous le mirage pathétique de la démocratie dite populaire ou lorsqu’elle se place sous le parrainage de la souveraineté populaire. Mais, si la démocratie peut ne pas conduire à la liberté (majorité tyrannique, démocratie autoritaire ou «démocrature»), la liberté à de meilleures chances de frayer le chemin de la démocratie. Lorsque l’individu évolue dans un régime qui garantit sa liberté et sa sécurité individuelles contre l’arbitraire du pouvoir, qui lui offre des choix philosophiques et politiques multiples (John Rawls) et lui permet de vivre un état d’efflorescence privée et publique, il évolue par là même dans un régime auquel on peut difficilement récuser le titre de démocratie. D’ailleurs, les écrits de Constant sont quasiment muets au sujet de la démocratie, alors que la notion de liberté y est traitée avec abondance. Il a, contrairement à Tocqueville, peu défendu la démocratie, mais il a, au contraire, critiqué longuement la théorie de la volonté générale de Rousseau, qu’il a vu à l’œuvre dans les comités révolutionnaires. Une volonté générale qui tombe vite entre les mains d’un seul, d’une faction ou de quelques-uns par la voie de la délégation.

Constant a été en effet saisi hors de lui-même par la démocratie terroriste des jacobins, celle du comité de salut public. Une démocratie qui se targuait d’être une démocratie du peuple et pour le peuple, mais qui était fondée en réalité non sur la liberté humaine ou sur un quelconque consensus populaire, mais sur la vengeance d’une faction activiste qui, malgré sa promotion sociale, s’est sentie humiliée par l’Ancien Régime. Saint-Just l’avouait lui-même dans une de ses envolées lyriques. «Il serait juste, écrivait-il, que le peuple régnait à son tour sur ses oppresseurs, et que la sueur baignât l’orgueil de leur front». Chez les révolutionnaires, la démocratie est à l’examen moins une praxis qu’un langage mobilisateur. Pour eux, comme tout émane de la nation, tout doit couler des législateurs, c’est-à-dire d’un cercle restreint, y compris les lois scélérates ou malfaisantes, les arrestations arbitraires, les procès expéditifs et les guillotines. La loi du souverain révolutionnaire est nécessairement une loi infaillible. Alors que la liberté n’exige pas seulement qu’on soit souverain, mais qu’on soit aussi indépendant. Car, si l’individu n’est guère souverain dans sa propre sphère privée, le corps social sera dans l’impossibilité de l’être à son tour dans la vie publique.

Il faut souligner que Constant définit la liberté par le «triomphe de l’individualité » tant sur l’autorité, qui tend à gouverner par le despotisme, que sur les masses, qui revendiquent le droit pour la majorité d’asservir la minorité. C’est pourquoi il est enclin à considérer la démocratie, comme le disait Marcel Prélot, comme une « vulgarisation de l’absolutisme».

Ainsi, alors que l’égalité fait en quelque sorte partie de l’esprit du siècle, la liberté relève pour Constant, comme pour Chateaubriand et Tocqueville, de la dignité de l’homme. Il n’y a même, pour Tocqueville, que les esprits lucides qui savent entrevoir les périls que colporte la notion d’égalité. Si en effet les inconvénients de la liberté sont immédiatement visibles pour tous, les inconvénients de l’égalité ne se manifestent que progressivement et lentement. Mais les bienfaits de la liberté ne se dévoilent qu’à long terme. De son côté, Constant a analysé les mérites, à long terme, de la liberté sur les progrès moraux, intellectuels et scientifiques d’une nation et même sur les victoires militaires. Puisque, « la pensée est le principe de tout », l’esprit public d’une nation et la valeur d’une armée deviennent intimement liés. Ici encore Constant n’a pas manqué de prophétiser. L’Etat sans doute le plus libre des sociétés démocratiques et libérales (Etats-Unis) est également l’Etat le plus puissant militairement et technologiquement. Tout comme hier, toute proportion gardée, la Prusse de Frédéric II dont la puissance de son armée n’avait d’égal que le développement des lumières qui y régnait.

L’amour de la liberté paraît ainsi plus noble et plus élevé à Constant, tout comme à Tocqueville, que la passion de la démocratie, puisque la démocratie penche davantage vers l’égalité, et non vers la liberté. Toutefois la finalisation de la liberté n’est pas identique chez ces deux penseurs. Pour Constant, la liberté réside dans la forteresse du droit individuel, la liberté politique n’est qu’une garantie, quoique nécessaire.

Plus tôt que Tocqueville, Constant a démontré les dangers qui sont susceptibles de résulter de l’isolement de l’individu. Puisqu’il a eu à exercer quelques responsabilités politiques, il n’ignore pas, par expérience, que l’homme ne connait le bonheur authentique qu’à l’échelle individuelle, pas à l’échelle publique. Son pessimisme viscéral à l’égard de la nature du pouvoir l’incline plutôt à croire que la liberté politique est trop intermittente et ponctuelle pour nous procurer un bonheur durable. Au surplus, en matière politique, la contrainte prévaut nécessairement sur la liberté. La meilleure solution consiste alors, comme le recommande Tocqueville, à faire de la liberté un privilège généralisé qui puisse s’étaler tant sur notre vie privée que sur notre vie publique de manière semblable, afin de conférer à notre bonheur existentiel une certaine plénitude et d’intégrer la liberté dans toutes ses facettes, à nos propres coutumes.

La démocratie peut certes garantir notre liberté, mais elle ne peut s’y substituer, car c’est la liberté qui produit la démocratie. La liberté peut même se passer de la démocratie. Ils ne se confondaient d’ailleurs pas dans l’histoire. La démocratie grecque a précédé le libéralisme, alors que l’Angleterre a pratiqué le libéralisme avant de voir naître des institutions démocratiques. Les Anglais ont conquis des libertés grâce à la résistance du Parlement aux rois, avant d’être associés au pouvoir. Les deux notions ne doivent pas non plus se confondre conceptuellement. Le libéralisme est un système relatif aux buts, c’est-à-dire à la liberté, tandis que la démocratie est, elle, un système relatif au mode de désignation de ceux qui exercent le pouvoir. Ou encore, le libéralisme est une volonté de liberté, alors que la démocratie est une technique de gouvernement des hommes.

La logique du libéralisme aboutit à l’établissement de la démocratie par l’interposition du principe d’égalité devant la loi. Mais la démocratie nécessite, pour sa propre réalisation, le respect des libertés individuelles, de liberté d’opinion et d’expression et de la liberté d’association.

«Sauver les intérêts moraux de la Révolution» (p.129 et ss.)

Constant situe d’abord la Révolution française dans une certaine philosophie de l’histoire: celle du progrès historique continu vers l’égalité et la perfectibilité de l’espèce humaine (voir plus loin). Il traite cette question de manière pertinente dans deux articles de ses Mélanges, l’un sur «Le développement progressif des idées religieuses» et l’autre sur «La perfectibilité de l’espèce humaine». Quatre révolutions ont eu lieu, d’après lui, en Europe, et qui ont marché dans une même direction. Il s’agit de « la destruction de l’esclavage théocratique, de l’esclavage civil, de la féodalité, de la noblesse privilégiée. Ce sont «autant de pas vers le rétablissement de l’égalité naturelle. La perfectibilité de l’espèce humaine n’est autre chose que la tendance vers l’égalité». Ces quatre révolutions présentent une suite d’améliorations graduées. Elles dénotent que l’inégalité est une injustice que ne peut tolérer durablement l’espèce humaine. Chaque étape franchie n’a pas marqué de retour. L’esclavage n’a pu être rétabli une fois aboli, la féodalité et les privilèges aristocratiques non plus. L’homme se rapproche progressivement de l’égalité. Ce sont les idées qui, actives, agitent le monde restent «les souveraines du monde». Le progrès des idées fait apparaître les erreurs sociales et fait découvrir les nouvelles vérités. Ce sont ces idées nouvelles de progrès qui produisent des révolutions plus adaptées à la marche de l’histoire, mais qui détruisent un système enraciné dans la société. C’est la raison pour laquelle les révolutions sont souvent mal perçues par ceux-là mêmes qui seraient les premières victimes des bouleversements, et qu’elles se produisent souvent par la force. «C’est presque toujours par un grand mal que les révolutions qui tendent au bien de l’humanité s’opèrent. Plus la chose à détruire est pernicieuse, plus le mal de la révolution est cruel». En tout cas, lorsque les abus sont abolis, c’est que leur utilité n’est plus nécessaire et que les institutions abolies sont périmées par la marche des idées. Les citoyens se sentent entrainés, volontairement ou involontairement, vers le renversement des institutions et principes existants. Les leaders sont débordés par les foules. Les autorités elles-mêmes ne peuvent plus maintenir par la force ce que la nation veut abolir par la volonté. La nouvelle réalité est du côté de celle-ci, l’esprit du siècle aussi.

Les intérêts moraux de la Révolution que Constant cherche à protéger sont le produit de cette nouvelle conquête de l’égalité. Ces intérêts traduisent la volonté du peuple à l’époque de la révolution: l’égalité des citoyens devant la loi, la liberté des consciences, la sureté des personnes, l’indépendance de la presse. En un mot, les intérêts moraux de la révolution, ne sont autres que les principes. Il ne s’agit plus dans cette étape de garantir seulement les droits d’une minorité, de quelques privilégiés, mais d’assurer les droits de tous. «Toutes les fois que l’homme réfléchit, et qu’il parvient, par la réflexion, à cette force de sacrifice qui forme sa perfectibilité, il prend l’égalité pour point de départ; car il acquiert la conviction qu’il ne doit pas faire aux autres ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît, c’est-à-dire qu’il doit traiter les autres comme ses égaux, et qu’il a le droit de ne pas souffrir des autres ce qu’ils ne voudraient pas souffrir de lui …Il en résulte que toutes les fois qu’une vérité se découvre, et la vérité tend par sa nature à se découvrir, l’homme se rapproche de l’égalité». Cette idée fondamentale de type condorcienne, de la marche de l’espèce humaine vers l’égalité, est une idée qui a été reprise par Tocqueville dans sa Démocratie en Amérique, qui a interprété à son tour cette marche de l’égalité des conditions comme étant un «fait providentiel» et «irrésistible». Ce principe est à lui seul une révolution.

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