Mohamed Ali Jendoubi : À la mémoire de mon cher professeur et ami, Abdennebi Achour
Par Mohamed Ali Jendoubi. Président de l’Association méditerranéenne des sciences mathématiques (MIMS) - Un mathématicien brillant, un enseignant passionné, une grande figure de l’école mathématique tunisienne, profondément généreux et discret.
Abdennebi Achour nous a quittés prématurément, en ce début du mois d’octobre, emporté par la maladie. Sa disparition a pris de court toute la communauté mathématique tunisienne et suscité une profonde émotion dans les départements de mathématiques à travers le pays, où tant d’enseignants et de chercheurs ont été, à un moment ou à un autre, ses étudiants, ses disciples ou ses collègues.
Abdennebi Achour, que ses proches et ses amis appelaient affectueusement Majid, est né en 1949. Après avoir obtenu son baccalauréat au lycée Sadiki, il poursuivit des études de mathématiques à la Faculté des sciences de Tunis, où il obtint brillamment sa maîtrise.
Recruté comme moniteur au département de mathématiques, il poursuivit son parcours universitaire en obtenant successivement un DEA, un doctorat de troisième cycle, puis une thèse d’État. Sa carrière universitaire le conduisit à gravir rapidement les différents échelons de la hiérarchie universitaire: assistant, maître-assistant, maître de conférences, puis professeur à la Faculté des sciences de Tunis, où il effectua l’essentiel de sa carrière.
Il enseigna également à la Faculté des sciences de Monastir dès sa création, ainsi qu’à l’IPEST, contribuant à la formation de générations d’étudiants à une époque où ces jeunes institutions avaient particulièrement besoin d’enseignants. Il enseigna aussi à l’Institut supérieur de l’éducation et de la formation continue (ISEFC).
Abdennebi Achour appartenait à cette poignée d’enseignants qui ont profondément marqué l’enseignement des mathématiques en Tunisie, en y imposant une certaine idée de la pédagogie, de la rigueur et du respect du savoir. Il incarnait une véritable école de pensée et d’exigence. Ceux qui ont eu la chance d’apprendre à ses côtés se souviennent de sa perspicacité, de son sens aigu du détail et de l’attention qu’il portait à la précision d’un raisonnement, à la clarté d’une démonstration et à la qualité d’une présentation. Pour plusieurs générations d’enseignants, cette exigence a constitué une véritable formation.
Au-delà de sa carrière universitaire, son parcours institutionnel et professionnel fut lui aussi particulièrement riche et influent.
Abdennebi Achour présida la Société mathématique de Tunisie au début des années 2000 et entretint des liens très étroits avec l’Association tunisienne des sciences mathématiques (ATSM). Il contribua également à la création de deux revues publiées par l’ATSM, l’une destinée aux élèves, l’autre aux enseignants. Il joua un rôle important, souvent dans l’ombre, dans l’élaboration des manuels scolaires de mathématiques publiés à partir de la fin des années 1980. Il contribua à la préparation de nombreux ouvrages, sans jamais chercher à y faire figurer son nom.
Son influence sur le corps enseignant du secondaire fut remarquable. Par ses conférences, ses formations et ses écrits, il contribua durablement à diffuser une culture de rigueur et, surtout, un goût particulier pour un enseignement des mathématiques fondé sur les problèmes, mais aussi sur la beauté et l’harmonie des idées. Ses ouvrages demeurent, aujourd’hui encore, des références pour de nombreux enseignants et étudiants.
Abdennebi Achour était un véritable érudit des mathématiques, une véritable encyclopédie. Il avait enseigné pratiquement toutes les matières du département de mathématiques de la Faculté des sciences de Tunis, dont il avait également assuré la direction vers la fin des années 1980.
Mais Achour n’était pas seulement un collègue exceptionnel.
C’était aussi un ami très cher.
Depuis notre première rencontre il y’a plus d’une vingtaine d’année, une profonde amitié nous liait. Nous parlions de tout : des mathématiques, bien sûr, mais aussi de la vie. Avec lui, les échanges étaient toujours simples, libres et profonds.
Je me souviens particulièrement du jour où je lui ai parlé de l'idée de lancer les Mathématiques itinérantes, une initiative que nous allions porter dans le cadre du MIMS, l’Association méditerranéenne des sciences mathématiques.
Je lui parlai alors de mon souhait: parcourir bénévolement le pays, de lycée en lycée, pour aller à la rencontre des élèves et les faire rêver de belles mathématiques. Achour transforma aussitôt ce souhait en réalité́ et me dit, les yeux illumines: «Je suis partant, tant que ma santé me le permet.»
Et nous l’avons fait!
Ensemble, nous avons parcouru le pays, de Bizerte à Tozeur, à la rencontre des lycéens. Que de kilomètres parcourus! Que de discussions! Que d’histoires et d’anecdotes échangées au fil de ces voyages! Je sais combien ces rencontres lui faisaient plaisir. Elles lui permettaient de faire ce qu’il aimait profondément: parler de mathématiques, transmettre son savoir, échanger avec les élèves et retrouver parfois d’anciens élèves devenus enseignants. À chaque étape des Mathématiques itinérantes, il était accueilli avec beaucoup d’affection et de respect. Chaque rencontre était aussi, à sa manière, un hommage qui lui était rendu.
Aujourd’hui, je pleure mon cher professeur, mon compagnon de route et lui offre une promesse : nous poursuivrons sans relâche l’œuvre que nous avons commencé. Les Mathématiques itinérantes continueront à vivre, à aller à la rencontre des élèves et à transmettre cette passion qui t’animait tant. Ainsi, une part de toi continuera de nous accompagner.
Voilà Achour! Un homme qui donnait sans compter, sans calcul et sans jamais attendre quoi que ce soit en retour. Sa discrétion n’était pas une attitude de circonstance: elle était profondément ancrée en lui. Il travaillait pour les mathématiques, pour les enseignants et pour les élèves, et non pour la reconnaissance.
C’est cet homme que nous pleurons aujourd’hui.
Un mathématicien brillant. Un enseignant exceptionnel. Un collègue dévoué. Un homme d’une immense générosité.
Merci, mon cher Achour, pour tout ce que tu nous as appris et pour tout ce que tu nous as donné.
Tu nous quittes, mais ton œuvre continue. Ta passion se transmettra à d’autres générations, et ton souvenir restera vivant dans nos cœurs.
Paix à ton âme.
Mohamed Ali Jendoubi
Président de l’Association méditerranéenne des sciences mathématiques (MIMS)
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