Pr. Ahmed Friaa - De la Chaire à la Chaire-Atelier : Comment penser l’Ecole à l’ère de l’Intelligence Artificielle
Par Pr. Ahmed Friaa
1- De la machine exécutante à la machine agissante
L’histoire des techniques est, pour une grande part, l’histoire des machines qui démultiplient à chaque époque les capacités de l’Homme.
La roue a permis de faciliter le déplacement de charges lourdes. La machine à outil a simplifié la fabrication de nouvelles pièces permettant la fabrication de nouvelles machines. La machine à vapeur puis le moteur ont considérablement facilité la mobilité et démultiplié la puissance physique. L’ordinateur a substantiellement accru les capacités de calcul et de traitement de l’information etc.
Ces machines avaient cependant un point commun: Elles exécutaient ce qu’on leur demandait de faire. L’Homme définissait les tâches et la manière de les faire et la machine exécutait.
Si bien que jusqu’à l’avènement de l’IA générative, et malgré les prodigieux progrès de la technique au fil du temps, la machine est demeurée une machine exécutante. Le maitre qui décide et oriente fut constamment l’Homme. C’est l’une des raisons pour lesquelles, partout dans le monde, la typologie du système éducatif est restée, des siècles durant, invariable, relevant du concept de chaire. Il y a eu certes des réformes pour s’adapter à un environnement socioéconomique et culturel qui évolue, néanmoins les fondamentaux sont restés inchangés.
L’Ecole est demeurée l’espace où l’on acquiert les connaissances transmises par un maitre qui, du haut de sa chaire venait enseigner à des élèves des savoirs que ceux-ci ignoraient jusque-là. La photo de la chaire de Galilée à l’université de Padoue en Italie qui accompagne cette contribution, est à cet égard fort éloquente.
Mais voilà qu’avec l’avènement de l’IA générative, on assiste, pour la première fois dans l’histoire, à l’apparition d’une machine agissante. Une machine qui ne se contente plus d’exécuter des instructions décidées par l’Homme, mais participe à la construction de la démarche conduisant au résultat escompté.
Si bien que l’on est passé d’une ère où les changements s’opéraient par des inflexions, dans la continuité, à une véritable rupture historique que constitue le passage de la machine exécutante à la machine agissante.
2- Impact sur les missions de l’Ecole
Les missions principales de l’Ecole ont été, de tout temps et malgré les diversités contextuelles, au nombre de trois: Une mission d’apprentissage matérialisée par la notion de chaire, une mission de formation civique à la citoyenneté et une mission de préparation à la vie active et à l’emploi.
Cependant ces missions, qui demeurent importantes, ne suffisent plus à l’ère de la rupture historique générée par la machine agissante. En effet celle-ci présente le grand avantage de pouvoir sous-traiter une partie de la mission d’apprentissage dégageant ainsi du temps pour confier à la chaire une nouvelle mission que je qualifierai volontiers de chaire-atelier. En termes imagés, les gens de ma génération étaient appelés à suivre des cours en classe, assurés par des maîtres. Des cours qu’on nous demandait de comprendre, mémoriser et être capables de les restituer. On nous donnait en parallèle des devoirs à faire à la maison pour justement vérifier notre capacité à restituer les connaissances acquises durant les cours. Ce qui nous amenait, le soir, en l’absence de tout moyen de distraction à l’époque, ni télévision, ni smartphone, souvent sous la lumière d’une lampe à pétrole, à passer des heures pour préparer ces devoirs qu’on devait rendre le lendemain.
La machine agissante recommande de changer de paradigme: de l’adage: «cours en classe et devoirs à la maison» à un nouvel adage «cours en partie en dehors de la classe et devoirs en classe». Autrement dit le passage de la chaire à la chaire-atelier.
3- Un exemple concret
Pour schématiser ce changement de paradigmes, considérons l’exemples simple suivant:
Le Théorème de Pythagore
Admettons que le cours en chaire porte sur le théorème de Pythagore que doit connaitre tout jeune collégien. Le maitre pourrait rapidement dire à ses élèves que ce théorème stipule que «dans un triangle rectangle, le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des côtés adjacents à l’angle droit». Il leur montre ensuite quelques exemples d’illustration et leur demande d’utiliser, à la maison, une IA pour approfondir leurs connaissances au sujet de ce théorème et faire quelques exercices proposés par cette IA. Ici on est dans une activité relevant de la chaire. Au cours de la séance suivante, le même maître ramène une corde, un objet pesant pour tendre la corde à la verticale et des clous. Il demande aux élèves comment faire pour accrocher un tableau sur un mur de sorte que son côté inférieur soit bien horizontal, en utilisant le théorème de Pythagore ? S’ensuit alors un échange ciblé entre le maitre et ses élèves et les mathématiques passent d’un statut de matière abstraite au statut de connaissances utiles pour résoudre des problèmes concrets de la vie courante. Ici, on est passé de la chaire à la chaire-atelier. Le maitre est toujours le même. Sa présence demeure indispensable, mais sa mission a changé de nature.
Si bien que la véritable rupture introduite par la machine agissante dépasse largement l’utilisation de l’IA dans les salles de classe. Elle oblige à réfléchir à la finalité même de l’éducation. Les générations futures devront être capables de résoudre des problèmes que nous ne leur avons jamais enseignés.
L’Ecole de la rupture doit axer sa formation notamment sur les volets suivants:
• Apprendre à l’élève à poser les bonnes questions. Ce qui suppose au préalable une maitrise de la langue. Qualité qui se perd de plus en plus malheureusement, à l’ère du zapping et du chat.
• Développer chez les jeunes l’esprit critique et la remise en question
• Leur apprendre à vérifier la validité et la pertinence des réponses fournies par l’IA
• Leur inculquer les valeurs d’éthique et de respect de la liberté de pensée
• Les aider à bien utiliser l’IA pour en faire un assistant et pour éviter qu’elle devienne le maitre, en apprenant à poser convenablement le problème qu’on voudrait résoudre et en vérifiant, avec un esprit critique, les réponses fournies par la machine, qui ne sont pas forcément toujours les bonnes.
4- De l’indispensable adaptabilité des solutions
D’aucuns pourraient se demander: «existe -t-il des modèles actuels, à l’échelle mondiale, d’écoles qui sont passées effectivement de la chaire à la chaire-atelier, ayant réussi la transition telle que précédemment décrite?
La réponse est à ma connaissance: non! Cependant, il y a des pays qui ont déjà accompli des pas importants dans ce sens, à l’instar de:
• La Finlande: Introduction d’un modèle pédagogique de type Atelier
• L’Estonie: Adoption d’une pédagogie augmentée par l’IA
• Singapour: Compromis entre exigences théorique et applications dans le cadre d’ateliers
• Corée du sud: Rupture technologique spectaculaire avec la généralisation des ouvrages basées sur l’IA: «AI Books» aux différents cycles d’enseignement.
Il s’agit là de quelques exemples qui méritent d’être examinés de près pour s’en inspirer. Il faut cependant éviter tout copiage à l’identique qui pourrait conduire à des effets inverses de ceux escomptés. Il est indispensable dans l’adoption d’un nouveau système éducatif de tenir compte des spécificités socioculturelles, économiques et humaines locales. Cet impératif d’adaptabilité est non seulement utile. Il conditionne dans une large mesure l’efficacité et la pérennité du modèle retenu.
5- Quelques Remarques en Guise de Conclusion
Remarque 1: J’ai, à dessein, adjoint à cet article une photographie qui m’est particulièrement chère.
En 1996, lors d’une conférence que j’avais donnée à l’université de Padoue, en Italie, le président de l’université m’avait fait l’honneur de m’accompagner afin de me faire mieux connaitre son institution, connaissant mon admiration pour Galilée, il me dit alors, en substance: c’est pourquoi vous êtes exceptionnellement autorisé à monter sur sa chaire, dont l’accès est normalement interdit». Il eut ensuite la gentillesse de me photographier auprès du buste de l’illustre savant. Il s’agit de l’archétype de la chaire dont j’ai beaucoup parlé dans cet article. Le maitre placé en hauteur, venait transmettre à ceux qui l’écoutent un savoir qu’ils ne possédaient pas. Mais je me plais à imaginer une autre scène:
Si Galilée revenait aujourd’hui, je suis convaincu qu’il descendrait de sa chaire, enfilerait une blouse et entrerait dans un atelier, il y trouverait d’ailleurs matière à enthousiasmer ses élèves: les plans inclinés qui lui permirent de ralentir la chute des corps, ses expériences sur le mouvement, ses observations astronomiques, sa découverte de la rotation de la terre, son intérêt pour le pendule et surtout cette extraordinaire manière de faire de l’expérience un instrument de pensée.
Galilée ne deviendrait pas moins maitre, pour avoir quitté sa chaire, mais aurait compris que la rupture ne se réduit pas à l’introduction de l’IA dans le système éducatif. Celle-ci demeure un outil, certes fort utile et qui peut beaucoup apporter, mais l’essentiel réside dans le passage de la chaire à la chaire-atelier.
Remarque 2: L’histoire de Galilée nous rappelle aussi que le progrès scientifique n’est jamais définitivement acquis. L’obscurantisme peut entraver la pensée, empêcher le débat et transformer une découverte scientifique en faute aux yeux de certains. Galilée mourut en 1642, après des années sous résidence surveillée et après avoir perdu la vue.
Remarque 3: L’école ne doit pas seulement transmettre des connaissances ; elle doit apprendre à penser librement et s’inventer des mécanismes capables de réveiller le génie qui sommeille à l’intérieur de chaque enfant, par la multiplication des filières et les passerelles les reliant. Les compétences sont multiples et variées. Elles ne demandent qu’à être découvertes et valorisées.
Remarque 4: Enfin, la présente contribution n’a nullement la prétention de fournir une réponse exhaustive à la question d’une grande actualité, à savoir: Quelle école à l’ère de l’IA générative? qui demeure largement ouverte. Il s’agit plus modestement de quelques réflexions de nature à enrichir les débats au sujet de cette importante question, tout en gardant à l’esprit qu’à l’ère de l’IA, de la compétition des intelligences, des mutations rapides dans toutes les sphères de la vie, de l’abondance des savoirs et du raccourcissement de la date d’obsolescence des technologies font que celui qui n’avance pas rapidement recule et risque de rater la trajectoire de l’Histoire. C’est pourquoi la mutation des paradigmes induits par la machine exécutante aux paradigmes imposés par la machine agissante sont d’une grande urgence pour garantir un avenir meilleurs aux générations futures.
Ahmed Friaa
Universitaire, ancien ministre
- Ecrire un commentaire
- Commenter