News - 03.11.2026

La mécanisation agricole: un levier stratégique pour l’avenir de l’agriculture tunisienne et la sécurité alimentaire

La mécanisation agricole: un levier stratégique pour l’avenir de l’agriculture tunisienne et la sécurité alimentaire

Par Ridha Bergaoui - Organisé tous les deux ans par l’Agence de promotion des investissements agricoles (APIA), le Salon international de l’investissement agricole et de la technologie (SIAT), s’est imposé comme un rendez-vous majeur pour les professionnels du secteur agricole. Il offre l’occasion de découvrir les innovations, de rencontrer investisseurs et fournisseurs, et de développer des partenariats en Tunisie et à l’international.

Placée sous le thème «Investir dans une agriculture résiliente et intelligente pour renforcer notre souveraineté alimentaire», la 16ᵉ session, qui s’est tenue du 28 au 31 octobre 2026 au Parc des Expositions du Kram, a mis l’accent sur la mécanisation, les nouvelles technologies,  la gestion durable des ressources et les solutions innovantes pour la production et la transformation agricoles.

Ce salon revêt une importance particulière alors que l’agriculture tunisienne connait de nombreuses difficultés et doit faire face aux effets du changement climatique, à l’augmentation des coûts des intrants, des crises géopolitiques internationales et à une pénurie croissante de main-d’œuvre. Dans ce contexte, la mécanisation et l’agriculture intelligente apparaissent comme des leviers essentiels pour améliorer la productivité, renforcer la résilience des exploitations et contribuer durablement à la sécurité alimentaire du pays.

Une main-d’œuvre agricole de plus en plus rare

L’agriculture tunisienne demeure un secteur important pour l’emploi, particulièrement dans les régions rurales. Cependant, la population rurale ne cesse de diminuer sous l’effet de l’exode des jeunes vers les grandes villes, les régions côtières et l’étranger. Ce phénomène entraîne un vieillissement de la population agricole et une pénurie croissante de main-d’œuvre jeune et qualifiée.Les femmes occupent désormais une place centrale dans les activités agricoles, notamment dans les travaux saisonniers tels que la récolte des olives, des fruits et légumes, le désherbage, le tri et le conditionnement. Elles représentent désormais l’essentiel de la main-d’œuvre salariée dans de nombreuses exploitations. A coté des bas salaires que reçoivent les ouvrières agricoles, s’ajoutent les mauvaises conditions de transport (camionnettes ou remorques tractées souvent ne respectant pas les normes minimales de sécurité) à l’origine de nombreux accidents mortels , l’absence de la protection sociale et les mauvaises conditions de travail.Aujourd’hui disponibilité des ouvriers agricoles constitue une contrainte majeure pour les exploitations. Les difficultés de recrutement sont particulièrement marquées lors des périodes de pointe, comme les semis, la taille ou les récoltes. Le manque de main-d’œuvre désorganise les exploitations, augmente les coûts de production, retarde certaines opérations culturales et diminue la productivité et la rentabilité des exploitations. Faute d’ouvriers disponibles, des récoltes sont parfois abandonnées ou réalisées tardivement, entraînant des pertes économiques importantes. Au-delà des exploitations, cette situation freine le développement du secteur agricole, réduit l’offre de produits locaux et constitue un véritable défi pour la productivité et la sécurité alimentaire du pays.

La mécanisation, un levier essentiel pour l’agriculture

Dans le monde, la mécanisation agricole a profondément transformé l’agriculture au cours des deux derniers siècles. Longtemps fondés sur la force humaine et animale, les travaux agricoles ont progressivement bénéficié de machines destinées à faciliter le labour, les semis et les récoltes. L’apparition des premières machines à vapeur, puis du tracteur à moteur au début du XXe siècle, a marqué un tournant décisif. Après la Seconde Guerre mondiale, la motorisation s’est largement développée, accompagnée de la diffusion des moissonneuses-batteuses et des équipements spécialisés. Aujourd’hui, la mécanisation évolue vers l’automatisation, la robotique et l’agriculture de précision, ouvrant de nouvelles perspectives de productivité et de durabilité.

La mécanisation permet de réaliser les travaux au moment opportun, de réduire les coûts de production, d’améliorer les rendements et de limiter les pertes à la récolte. Elle facilite également la conduite des cultures, accroît la précision des interventions et permet d’exploiter des superficies plus importantes avec moins de personnel.La mécanisation améliore également les conditions de travail des ouvriers en réduisant la pénibilité des tâches et en favorisant l’émergence d’emplois plus qualifiés liés à la conduite et à la maintenance des équipements.

En Tunisie, face à la raréfaction de la main-d’œuvre agricole, à son vieillissement, aux difficultés de recrutement et à l’augmentation de son coût, la mécanisation devient indispensable pour maintenir et développer la production agricole. Au-delà de la modernisation des exploitations, elle permet aux agriculteurs de préserver leur rentabilité et d’assurer la durabilité de leurs activités. Elle aide à réaliser les travaux agricoles dans les délais recommandés, ce qui est particulièrement important en Tunisie, où les fenêtres d’intervention sont souvent courtes en raison des contraintes climatiques. Le manque de main-d’œuvre conduit parfois à l’abandon d’une partie des récoltes, notamment dans oliveraies, les vergers, les vignobles ou les cultures maraîchères. Outre la perte économique, les fruits non récoltés favorisent le développement de maladies, des parasites et des ravageurs, tels que les mouches des fruits, qui peuvent compromettre les campagnes suivantes et affecter les exploitations voisines.

À l’échelle nationale, la mécanisation contribue à accroître la productivité, renforcer la compétitivité de l’agriculture tunisienne, réduire les pertes et consolider la sécurité alimentaire. La mécanisation constitue ainsi un levier majeur pour moderniser l’agriculture tunisienne et assurer l’avenir et la durabilité des exploitations.

Une mécanisation encore insuffisante et des obstacles à surmonter

Tracteurs, semoirs, équipements d’irrigation et machines spécialisées améliorent les conditions de travail, réduire les pertes et accroître la productivité. Les nouvelles technologies, comme les machines connectées à Internet, les robots et l’agriculture de précision, ouvrent des perspectives pour mieux gérer les ressources et faire face au changement climatique, à la hausse des coûts de production et au manque de main-d’œuvre.

La mécanisation de l’agriculture tunisienne a certes progressé au cours des dernières décennies, mais elle demeure insuffisante et inégalement développée selon les régions, les cultures et la taille des exploitations.

Le parc tunisien est estimé à environ 60 000 tracteurs agricoles, dont une partie importante est vieillissante et nécessite un renouvellement progressif. Ce ci représente environ 15 tracteurs/1000 ha de terres cultivées ce qui semble très faible. En France on compte environ 64 tracteurs pour 1000 ha, au Pays Bas 130 et en Italie on compte plus de 200 tracteurs/1000 ha.

La mécanisation est très variable selon les activités agricoles. Les grandes cultures sont relativement bien mécanisées, contrairement à l’arboriculture et au maraîchage, où surtout la récolte et le conditionnement restent largement manuels. Dans l’élevage, la traite des animaux, la distribution des aliments et le nettoyage des bâtiments offrent des possibilités importantes de mécanisation.Les grandes exploitations disposent généralement de davantage de moyens pour s’équiper, tandis que les petites exploitations familiales restent pénalisées par leur taille, leur faible capacité d’investissement et les difficultés d’accès au crédit.

Des difficultés et des aides publiques importantes

Plusieurs facteurs freinent le développement de la mécanisation agricole d’une façon générale. Le premier est financier: tracteurs, moissonneuses-batteuses et autres équipements représentent des investissements lourds, souvent inaccessibles aux petits et même les moyens agriculteurs. La dépendance aux importations renchérit également le matériel, tandis que les difficultés d'accès au crédit et les lourdeurs administratives compliquent l'investissement.

La structure foncière constitue un autre obstacle majeur. Environ 56 % des exploitations tunisiennes ont moins de cinq hectares. Pour ces petites unités, l'achat d'une machine coûteuse est très difficile et rarement rentable. À cela s'ajoutent les dépenses de fonctionnement (carburant, entretien et de réparation), les difficultés de maintenance et la disponibilité parfois limitée des pièces de rechange. Une panne au moment des semis ou de la récolte peut entraîner des retards et des pertes importantes.

Enfin, le matériel et les équipements commercialisés ne sont pas toujours adaptés aux petites exploitations et à la diversité des cultures tunisiennes. Le manque de conducteurs qualifiés, de techniciens spécialisés et de structures de maintenance dans certaines régions complique davantage l’adoption de la mécanisation.

Conscients de l’importance de la mécanisation pour moderniser l’agriculture, les pouvoirs publics ont mis en place plusieurs dispositifs d’encouragement à l’investissement. L’Agence de promotion des investissements agricoles (APIA), en collaboration avec les CRDA, accompagne les agriculteurs et contribue à l’octroi des incitations financières. L’acquisition de tracteurs, de moissonneuses-batteuses et de matériels agricoles peut ainsi bénéficier de primes, sous certaines conditions. Des encouragements spécifiques sont également prévus pour les sociétés de services agricoles, notamment les sociétés mutuelles et les sociétés communautaires, afin de favoriser la mise en commun des équipements.

La loi de finances 2026 apporte de nouvelles possibilités, notamment à travers la prise en charge partielle des intérêts des crédits d’investissement agricoles et la facilitation de l’importation groupée de matériel neuf ou d’occasion. Cette dernière mesure, soumise à des conditions réglementaires, pourrait permettre à plusieurs agriculteurs de se regrouper pour acquérir des équipements à moindre coût.

Malgré ces encouragements, l'accès au financement demeure difficile. Le montant de l'investissement initial (autofinancement), les conditions d'obtention des crédits et les procédures administratives longues et fastidieuses freinent encore de nombreux agriculteurs.

Des pistes pour accélérer la mécanisation

L’objectif de la mécanisation n’est pas de s’équiper à tout prix ni d’encourager les agriculteurs à s’endetter pour acquérir du matériel très coûteux, peu adapté et peu utilisés. Il s’agit plutôt de promouvoir une mécanisation adaptée aux dimensions des exploitations, aux cultures pratiquées et aux capacités financières des agriculteurs.

Accélérer la mécanisation nécessite de renforcer les aides publiques, de faciliter l'accès aux crédits et de développer les sociétés de services agricoles. Il ne faut pas limiter la mécanisation aux gros tracteurs et aux moissonneuses-batteuses trop coûteux. La petite mécanisation (motoculteurs, petits tracteurs, semoirs, planteuses, désherbeuses mécaniques, petites machines de récolte et de conditionnement, équipements d'élevage) mérite une attention particulière compte tenu des contraintes structurelles des exploitations.

La mutualisation constitue également une solution intéressante. Coopératives et groupements d'agriculteurs, sociétés de travaux agricoles, location de matériel à la journée ou à l'hectare, permettent aux petites exploitations d'accéder à des équipements performants sans supporter les coûts élevés d'achat et d'entretien.Il importe également de préparer l'agriculture aux nouvelles technologies. Tracteurs équipés de GPS, agriculture de précision, irrigation automatisée, capteurs, robots de désherbage et de récolte, voire drones (pour surveiller les cultures et réaliser certains traitements dans le respect de la réglementation) constituent des outils intéressant pour améliorer la productivité des exploitations.

Une stratégie de mécanisation cohérente devrait associer à coté des financements accessibles et des aides à l'investissement, l'encouragement à la fabrication et au montage local de matériel, ainsi que le développement de la formation et des compétences en conduite et maintenance des machines. La recherche doit également contribuer à concevoir d’équipements adaptés aux conditions et aux spécificités de l'agriculture tunisienne. Il faut rappeler que la Tunisie disposait dans les années 80, dans la ville de Mateur, d’une usine de montage des tracteurs qui a été malheureusement rapidement délaissée.

Conclusion

L'agriculture a toujours été une activité exigeante en travail et en main-d'œuvre. Aujourd'hui, face aux contraintes liées à la main d’œuvre agricole (difficultés croissantes de recrutement, augmentation du coût du travail et désintérêt des jeunes pour les tâches agricoles pénibles) associées à la nécessité d’augmenter les productions, compte tenu de l’augmentation de la demande alimentaire, la mécanisation devient une nécessité pour maintenir et développer la production agricole tunisienne. Si elle permet d'alléger le travail, d'améliorer la productivité et de réduire les pertes, son développement se heurte encore aux moyens financiers limités des agriculteurs, à la petite taille des exploitations et au coût élevé des équipements.

L'enjeu est de promouvoir une mécanisation accessible à tous, notamment aux petits et moyens exploitants, en encourageant la petite mécanisation, la mutualisation du matériel et le recours aux entreprises de travaux agricoles. Cette évolution doit s'accompagner de la disponibilité des pièces de rechange, d'un effort de formation et du développement de compétences en conduite et en maintenance des machines.

Plus qu'un simple outil de modernisation, la mécanisation constitue un investissement stratégique pour améliorer la productivité et la rentabilité des exploitations et rendre les métiers agricoles moins pénibles et plus attractifs. Toutefois, une mécanisation excessive ou mal maîtrisée peut avoir des effets négatifs sur l’environnement, notamment en favorisant le tassement et l’érosion des sols et en perturbant la biodiversité. Une utilisation raisonnée des machines, adaptée aux conditions du terrain et aux pratiques culturales, permet de limiter ces impacts et de promouvoir une mécanisation respectueuse de l’environnement.

En permettant de mieux maîtriser les calendriers culturaux, d'augmenter les rendements et de limiter les pertes de récolte, la mécanisation contribue à renforcer la production nationale, à réduire la dépendance aux importations et à consolider la sécurité alimentaire du pays.

Ridha Bergaoui

 

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