News - 19.10.2026

Aymen Bouali: Quand la mémoire s’efface, l’appartenance s’affaiblit

Aymen Bouali: Quand la mémoire s’efface, l’appartenance s’affaiblit

Par Aymen Bouali - Parfois nous passons des années dans les mêmes rues sans nous demander pourquoi elles portent ce nom. Il en va de même pour les écoles, les places ou certains bâtiments publics. Pourtant, derrière beaucoup de ces noms, il y a une histoire. Certains ont enseigné, soigné, construit ou combattu. D’autres ont consacré une partie de leur vie à leur pays. Donner à ces femmes et à ces hommes une place dans l’espace public, c’est faire en sorte que leur passage ne soit pas complètement effacé.

Rendre hommage à quelqu’un qui n’est plus parmi nous ne change rien pour lui. Une statue ne lui apporte rien et une avenue portant son nom ne le ramène pas à la vie. Ce geste parle plutôt de nous : de ce que nous jugeons important et de ce que nous voulons transmettre.

Cela ne signifie pas transformer les personnages historiques en figures intouchables. L’histoire n’a rien à gagner à fabriquer des saints. On peut reconnaître ce qu’une personne a accompli sans taire ses limites, ses erreurs ou ses contradictions.

La mémoire est utile lorsqu’elle sert à comprendre, et non à imposer l’admiration.

Dans certaines villes, l’histoire est là sans qu’on ait besoin de la chercher. Une plaque, un nom sur une façade, un monument que l’on avait fini par ne plus voir peuvent soudain éveiller une question: qui était cette personne? Pourquoi a-t-on donné son nom à cet endroit ? C’est souvent ainsi que le passé retrouve une place dans le présent.

La Tunisie ne manque pourtant ni d’histoire ni de figures capables de nourrir cette mémoire commune. D’Elyssa à Hannibal, d’Ibn Khaldoun aux savants, artistes, réformateurs et bâtisseurs des périodes plus récentes, notre histoire compte des personnalités dont l’influence a dépassé les frontières du pays.

Mais combien restent réellement présentes dans notre quotidien? Combien de jeunes peuvent encore mettre un visage ou une histoire derrière certains noms lus sur une avenue ou une école?

Plus troublant encore, rappeler une partie de notre passé suffit parfois à déclencher une polémique, comme si se souvenir revenait nécessairement à glorifier. Pourtant, transmettre une histoire n’oblige ni à l’embellir ni à la transformer en légende. On peut reconnaître un apport tout en regardant les zones d’ombre.

Que devient alors un peuple lorsqu’il ne sait plus très bien ce qu’il veut retenir de son propre passé ?

Cette question résonne aujourd’hui, alors que le sentiment d’appartenance semble parfois s’affaiblir. Le chômage, les difficultés économiques, les injustices ou la perte de confiance dans les institutions y contribuent. Mais un pays ne tient pas seulement par son économie. Il tient aussi par ce qui relie les gens entre eux.

Cette histoire, du reste, continue de s’écrire. Aux frontières, dans l'armée, les forces de sécurité, les hôpitaux, les écoles, les universités ou les entreprises, des femmes et des hommes accomplissent chaque jour un travail indispensable loin des regards. Le problème commence lorsque notre relation au pays devient purement comptable : je lui suis attaché tant qu’il répond à mes attentes, beaucoup moins lorsqu’il me demande un effort ou une responsabilité. Aucun pays ne peut durer si chacun ne voit en lui qu’un service dont il mesure le rendement.

Il ne s’agit pas de répondre à cela par des slogans ou par un nationalisme de façade. Aimer son pays ne consiste pas à le croire supérieur aux autres ni à fermer les yeux sur ses défauts. On peut aimer la Tunisie tout en étant exigeant avec elle. Peut-être que l’attachement commence même là : dans le refus de l’indifférence.

Ce lien se construit tôt. Racontons aux enfants l’histoire de nos savants, de nos penseurs et de celles et ceux qui ont servi le bien commun. Faisons connaître leurs parcours autrement que par quelques dates apprises pour un examen. Donnons de la place aux musées, aux archives et aux lieux historiques.

En classe aussi, on peut changer les habitudes : découvrir un document ou le parcours d’une personnalité, puis discuter, comparer les sources ou visiter un lieu. L’histoire cesse alors d’être une suite de dates. Elle reprend chair. Bien sûr, une plaque ou une statue ne suffit pas. Mais elle peut provoquer une question. Et un enfant qui demande : «Qui était cette personne ? Pourquoi son nom est-il ici ?» vient déjà d’ouvrir une porte vers la connaissance.

Sur ce point, la Tunisie n’a rien à inventer. Son histoire est là, dense, ancienne, diverse, glorieuse ou douloureuse. Le problème n’est pas l’absence de matière. Il est dans notre manière de la transmettre.

Un pays ne se construit pas uniquement avec des routes, des bâtiments, des budgets ou des indicateurs économiques. Il se construit aussi avec des citoyens qui savent qu’ils ne sont pas apparus de nulle part et qui sentent qu’ils ont, eux aussi, quelque chose à ajouter à cette histoire.

Connaître le passé ne signifie pas vivre les yeux tournés vers hier. Cela permet de mieux comprendre le présent. Ceux qui nous ont précédés ont connu leurs réussites et leurs échecs. Les connaître nous évite à la fois de les idéaliser et de croire que tout commence avec nous.

La mémoire n’est pas un refuge. Elle peut être une boussole.

Et peut-être que la Tunisie a besoin, aujourd’hui, de retrouver cette boussole : non pour revenir en arrière, mais pour savoir plus clairement d’où elle vient et choisir, ensemble, où elle veut aller.

Aymen Bouali
 

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