News - 06.03.2026

Souad Guellouz: Sublimation et résilience

Souad Guellouz: Sublimation et résilience

Par Halé Eschadely -  Écrire sur Souad revient à retracer un itinéraire qui m’est familier puisque nos parcours se sont très souvent croisés et que, au cours de ces périodes de vie, j’ai appris à la connaître et pu suivre son évolution exemplaire.

Fin des années 40. Un jour, au pensionnat, pendant la récréation, nous étions prises dans une partie effrénée de «ballon prisonnier», lorsque la porte de la cour s’ouvrit et que deux «nouvelles» furent introduites. Ma première impression d’elles a été celle de deux oisillons tombés de leur nid, accrochés l’un à l’autre, effarouchés par l’agitation et le chahut d’un environnement inquiétant. Nous avons vite appris le drame qu’elles venaient de vivre en la perte brutale d’une mère morte en couches. Au fil du temps, «Kadé» (Khadija) l’aînée et Souad se sont adaptées à leur nouveau rythme de vie, Kadé pondérée, toujours égale à elle-même, et Souad, la sensibilité à fleur de peau, les larmes au ras des paupières, prêtes à inonder son visage à la moindre occasion, mais qui, par ailleurs, était gaie, rieuse, taquine et ouverte aux autres. Nous n’étions pas dans la même classe, mais nous avons vécu ensemble les mêmes événements, la même aspiration à la libération nationale, la même résistance à la répression de nos sentiments nationalistes. En 1960, elle écrivait :
«Nous étions en 1951, et un souffle de violence parcourait tout le pays. Nous voulions notre indépendance. Nous la voulions à tout prix, au prix du sang, s’il le fallait et ce fut ce qu’on nous a demandé en premier. Les jeunes estimaient la vie - leur vie - tout à fait secondaire pourvu que la cause fût sauvée. Ils abandonnaient leurs études, quittaient leur famille et ils s’engageaient aux côtés des fellagas.»Années 70-80. J’ai retrouvé Souad en tant que collègue au Lycée de jeunes filles de la rue de Russie. Elle y enseignait le français, moi les sciences naturelles. Nos échanges n’étaient pas fréquents puisque, occupée par mes préparations au laboratoire, j’allais rarement à la «salle des profs» pendant les récréations et que nous n’avons jamais eu de classe en commun. Mais notre camaraderie d’enfance s’est poursuivie toujours aussi chaleureuse. Conviviale et toujours souriante, elle avait tissé des liens d’amitié solides avec quelques-unes de nos collègues et était aimée de ses élèves (dont mes filles). Les traits que j’ai retenus de Souad à cette époque étaient son humilité, mais surtout sa droiture et son irréductible exigence intellectuelle et morale.

Années 90 et suivantes. Nous nous sommes de nouveau rencontrées lors des conférences-débats hebdomadaires fort intéressantes, au Club Bochra-al-Khayr que présidait le Dr Ali Bouzayen. Puis plus tard encore, et jusqu’à peu avant son décès, nous avons échangé nos lectures et longuement bavardé, partagé nos points de vue et impressions au cours de longues discussions téléphoniques.

Découverte de sa littérature

En 1982, la lecture des Jardins du Nord nous avait ravies. C’était la première fois que nous nous retrouvions pleinement dans une œuvre d’expression française, loin des clichés habituels souvent réducteurs. Dans ce récit qualifié de roman, Souad nous livrait sa vision de l'univers de son enfance, dans une écriture agréable, où nous retrouvions avec fierté nos coutumes, nos traditions, nos rites, nos racines, tels que nous les vivions, loin des clichés folkloriques habituels. Discrètement, elle avait aussi entrouvert la porte de son jardin intérieur, au sein de ce cocon chaleureux où une famille traditionnelle gravitait autour de l’image centrale d’une mère rayonnante et sécurisante. Mais j’insisterai ici sur son dernier ouvrage, Toutes les nuits portent le jour.

La littérature minutieuse de la toute jeune fille a fait place, ici, à un récit introspectif émotionnellement dense, libéré, fort et sincère. Les critiques ont considéré cette œuvre comme l'un des plus beaux "chants du cygne" de la littérature maghrébine francophone.

Elle nous y a fait partager sa passion d’écrivaine

«Ecrire est un destin et j’ai eu la chance de savoir très vite que c’était le mien. En fait, dès que j’ai su écrire, j’ai su que j’écrirai. C’était une évidence. Une dimension que je portais en moi et que je devais réaliser dans cette vie ici. Je n’avais pas le choix : ou j’écrirai, ou, moi, en tout cas, je ne deviendrais jamais complètement moi. Plus tard, s’y ajoutèrent plus naturellement les autres dimensions: fonder un foyer, enseigner. Mais l’écriture gardait sa place. Plus encore, au fur et à mesure que j’avançais en âge, elle se mit à se nourrir d’elles, je parle des autres dimensions, et du reste également qui constituait ma vie: les amitiés, les voyages… Si je n’ai pas permis à l’écriture de m’empêcher de vivre une vie sociale, je n’ai jamais permis à la vie sociale de m’empêcher d’écrire. Comme on le voit, j’ai employé le mot «permis» pour les deux car - et ceci, je ne peux pas ne pas le dire - il y fallut une féroce organisation de mon temps.»

Pudique, fuyant la mise en scène de soi et le déballage de sa vie privée mais désirant aller jusqu’au bout de son introspection, elle écrit :
«Or, je suis écrivain et en tant que tel, je veux et je dois avoir toute la latitude pour aller jusqu’au bout dans l’analyse de mes personnages.» Devant l’éventualité de dévoiler certains faits pouvant déplaire, elle précise:
«Les écrivains sont comme les médecins, ils doivent tout voir, tout entendre pour ne pas faire d’erreur de diagnostic. Comment concilier tout cela ? Une seule possibilité. Il me fallait, par le truchement d’une nouvelle forme d’écriture, transmettre le même message mais avec des personnages et des événements nés de mon imagination. ... Quant à l’héroïne, elle sera mon double dans son évolution face aux événements qu’elle vivra comme à l’égard des gens qu’elle rencontrera».

Mais la toile de fond de cette œuvre est l’arrachement de sa mère à son affection, blessure toujours béante, toujours si douloureuse, toujours présente jusqu’à son dernier souffle. Cet ouvrage est une admirable ode à sa mère.

«Non. Décidément non. Ce livre ne sera pas un livre sur ma mère si l’on entend par là un livre sur sa vie à elle, enfant, jeune fille, jeune femme puisqu’elle n’a jamais été que cela. Il ne sera pas non plus un livre sur ma vie à moi.…Il sera pourtant un livre où elle sera présente d’un bout à l’autre. … A propos de ce livre, de ce livre précisément, je sais qu’elle sera là, encore plus présente que dans les autres, elle, ma mère, presque à me toucher, pendant qu’il croîtra en moi. Ce livre que je porte en moi depuis si longtemps tout en la portant, elle, ma mère, partout, où que j’aille. Vivante.»

Parlant de l’héroïne du roman, elle écrit:

«Il y aura encore ceci. Sa mère s’appellera Aziza comme la mienne, et comme la mienne, elle mourra en couches parce que ces concessions-là : changer son nom ou changer sa fin, je n’aurais pas pu le faire même dans cette partie romanesque.»  Elle appelle son œuvre «livre-fœtus», car elle l’assimile à une procréation. «Ce parallélisme entre procréation et création, ces deux dimensions que j’eus à vivre et à cultiver pour mon propre compte, c’est en portant ma mère en moi que je le découvris. Et c’est grâce à elle, à notre si courte, si courte vie ensemble mais si intense, vie que j’ai revue mille fois en boucle, que j’ai pu écrire ce livre. Car elle, ma mère, ne m’a jamais quittée. Présente en moi, parlante au bout de ma plume, placée à l’arrière de moi, tout contre moi, elle me serrait aux épaules et me soufflait les mots. Et même quand j’ai paru m’éloigner d’elle en inventant cette héroïne, Inès la peintre, c’était toujours ma mère que je voulais rejoindre.

Aujourd’hui, grâce à ce livre, je crois l’avoir rejointe. Car ce livre est un livre-fœtus. Comme le fœtus, il s’est nourri d’une mère qui elle-même se nourrissait ailleurs.»  

Ce qu’il faut aussi retenir du parcours de Souad Guellouz, c’est la capacité magistrale de résilience qui s’est développée chez cette petite fille injustement déchirée par la vie, résilience qui lui a permis de se reconstruire, de convertir son hypersensibilité en force, de sublimer sa souffrance, de la transformer en œuvre sans cesse améliorée, toujours soutenue dans son écriture par son amour lumineux et le souvenir de l’amour que lui portait sa mère.

«Toute ma vie, parce que j’ai eu cette mère heureuse et créative, je verrai le bonheur et la création-créativité aller de pair.»

«Ce livre, c’est cet amour-là.Cet amour fou pour elle, cet amour né dans son ventre et venu du fond des âges … m’a fracassée presque à la base avec sa mort si tôt survenue et aurait pu me bloquer et même m’aliéner comme disent les psychiatres dans leur vilain langage.»

«Il y a eu un avant-création qui fut d’abord lié, en ce qui me concerne, à sa perte, pour moi anormale à cet âge, j’avais onze ans. Avec elle, je veux parler de cette perte, je découvris pour la première fois et pour toujours la mort et la nuit. C’était là un fait. Mais c’est récemment que je découvris que la nuit, qui à la fois, ingère et suit la mort, participait paradoxalement à la création, qu’elle était à son origine. Elle était le magma où, dans le noir, s’élabore la mixtion première et magique de toutes les matières et alors la lumière peut jaillir, autrement dit la création.»

C’est pour toutes ces raisons que j’ai intitulé ce livre: «Toutes les nuits portent le jour»

Adieu, ma chère Souad. Ta vie a été riche. Tu as été la pionnière du roman féminin tunisien et tu as imprimé ta marque dans notre littérature, ainsi que dans la littérature internationale, comme le prouvent les nombreux articles publiés à l’occasion de ton décès. Repose en paix.

Halé Eschadely

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