Les incompris
2009-01-04
Qu’ y a t-il de commun entre un Ibn Khaldoun, un Aboul Hassan El Houssari, un Khidhr Ibn El Houssein et un Abou Kacem Chabbi, outre le fait qu’ils soient tous des Tunisiens illustres qui ont marqué leur époque? A des degrés divers, tous ont été des incompris, des parias.
Le premier a été en butte à l’hostilité des ulema de la Zitouna et a dû quitter son pays dès l’âge de vingt ans. Il y est revenu trente ans plus tard pensant que la notoriété qu’il avait acquise au Maroc, en Algérie et en Andalousie suffirait à faire taire ses détracteurs. Mal lui en a pris puisque ses ennemis conduits par son rival Ibn Arafa réussirent à enfoncer un coin entre lui et le Sultan hafside, contraignant Ibn Khadoun à un nouvel exil en Orient et notamment en Egypte.
Le deuxième personnage, Abou Hassan El Houssari, bien que moins connu que son prédécesseur était un grand poète kairouannais, auteur d’un des poèmes les plus célèbres de la littérature arabe, « y a laylou assabou mata ghadahou ». Il a été combattu par ses collègues au point d’être amené à quitter sa ville natale, à laquelle il était pourtant attaché, pour Tanger où il termina sa vie.
Le Cheikh Khidhr Ibn El Houssein était l’un des professeurs les plus éminents de la mosquée Zitouna dont il ambitionnait- à juste titre- de devenir le Recteur. C’était sans compter avec l’hostilité de certains Cheikhs qui ne voyaient pas d’un bon œil l’accession d’un provincial-il était natif du Djérid-à un poste aussi prestigieux. Une fois de plus, un grand savant tunisien se voyait contraint à l’exil, le Caire, plus précisément, où il finira par accéder au poste le plus prestigieux d’El Azhar, damant le pion à tous les uléma égyptiens.
Enfin Abou Kacem Chabbi, le plus grand poète tunisien, dut, lui aussi subir l’hostilité de ses pairs mais il a été plus heureux que ses prédécesseurs. Il s’est contenté de publier ses premières œuvres dans une revue égyptienne, « Apollo ». Paradoxalement, ses compatriotes l’ont découvert par l’intermédiaire de cette revue. C’est sous son nom orientalisé Aboul Kacem et non Belgacem Chabbi qu’il est connu dans son propre pays. Ce qui se passe de commentaire. Ceci sans parler des autres Tunisiens illustres - souvent incompris - qui se sont réfugiés dans un exil intérieur comme Tahar Haddad ou Ali Douagi ou, pour remonter à l’antiquité, le grand Hannibal à qui le Sénat de Carthage avait refusé les renforts dont il avait besoin alors qu’il était sur le point d’entrer dans Rome après avoir remporté la fameuse bataille de Cannes,enseignée aujourd’hui dans les plus grandes académies militaires du monde.
C’est dire qu’l s’agit là d’un trait de caractère qui a traversé les âges et qui illustre de manière dramatique un manque de confiance en nos capacités. C’est le fameux complexe de l’importé sur lequel jouent certains commerçants pour vendre leurs articles. On se prend à rêver de ce qu'aurait été l'Histoire de notre pays si des hommes de la trempe de ceux qu'ont quon vient de citer avaient été mieux compris par leurs concitoyens.
Hèdi Bèhi
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