News - 22.02.2024

Tunisie: Comment faire face à l’invasion de la bête noire

Tunisie: Comment faire face à l’invasion de la bête noire

Par Ridha Bergaoui - La présence du sanglier ou porc sauvage, également surnommé «bête noire», est très ancienne en Tunisie et des mosaïques Romaines montrant des scènes de chasse attestent de sa présence sur le territoire national. Jusqu’il y a quelque temps, on entendait parler très peu de ces bêtes sauvages. Elles étaient cantonnées du côté de Aïn Draham et de Tabarka.

Dans la forêt, le sanglier joue un rôle écologique important et de préservation de la biodiversité.

Il consomme les cadavres d’animaux morts et les détritus et a un rôle de nettoyage de l’environnement très important

Il consomme de nombreux animaux comme des oiseaux, les reptiles, de petits rongeurs mais également des larves d’insectes, de vers et de mollusques

Il remue la terre, l’aère et permet la germination des graines profondément enfouies

Il transporte sur ses poils des graines et des champignons qu’il contribue à disséminer dans la nature, parfois très loin du lieu d’origine.

La chasse permettait de maintenir les effectifs à des niveaux acceptables. Des battues, avec des chiens et des rabatteurs, sont organisées chaque année pour le traquer et des chasseurs, Tunisiens et étrangers, l’attendent pour l’abattre. Toutefois depuis quelques années les effectifs de sangliers explosent et deviennent difficiles à contrôler occasionnant des dégâts divers et importants.

Un animal envahissant

De nos jours le sanglier est omniprésent partout en Tunisie dans tous les milieux, en plaine comme en montagne au nord comme dans les régions désertiques éloignées du sud. Il semble que les sangliers, refoulés des montagnes Algériennes le long de nos frontières, lors des années 1990 et la lutte contre l’intégrisme islamiste, ont été disséminés dans tout le pays. Ses effectifs ont connu ces dernières décennies une explosion remarquable. C’est que le sanglier dispose de facultés d’adaptation extraordinaires et s’habitue rapidement à tout type de conditions naturelles et climatiques. Il possède également d’autres atouts:

Il n’a presque plus de prédateurs, à part l’homme.

L’animal est très mobile, se déplace rapidement et peut parcourir jusqu’à 20 km par jour.

Animal omnivore, opportuniste, il mange de tout: cadavres d’animaux, petits reptiles et oiseaux, vers et limaces/escargots, racines et tubercules, fruits, graines et plantes diverses, tiges, feuilles…

Forte prolificité et précocité sexuelle (la jeune femelle appelée laie peut commencer à donner chaque année, dès l’âge d’un an, une portée d’au moins cinq marcassins/an), la population peut doubler et même tripler très rapidement. En liberté, la durée de vie est en moyenne de 8 à 10 ans.

Animal sauvage corpulent, massif (l’adulte peut dépasser 100 kg de poids vif). Fort et intelligent, il dispose de canines très développées, très puissantes et acérées.

Presque rien ne peut l’arrêter à la recherche de nourriture et la conquête de nouveaux territoires.

Le phénomène de surpopulation n’est pas propre à la Tunisie et de nombreux pays voisins s’en sont également plaints. Il semble qu’on est en train d’assister partout à une véritable invasion de la part de cet animal sauvage. Des troupeaux de sangliers ont été, à plusieurs reprises, aperçus dans de nombreuses villes Européennes se promenant au milieu des voitures et des passants.

En Tunisie, alors qu’il est en principe un animal nocturne, rencontrer le jour des sangliers en pleine campagne n’est plus étonnant. Les voir en ville fouiner dans les poubelles n’est pas rare non plus. De nombreux facteurs sont à l’origine de l’explosion de la population des sangliers et leur descente en ville:

La crise du covid-19 et pratiquement l’arrêt du tourisme et donc des battues de chasse.

L’urbanisation et la déforestation et l’extension du réseau routier.

Le réchauffement climatique et la sécheresse qui ont entrainé une raréfaction des ressources alimentaires forestières avec une réduction de la mortalité des jeunes en raison des températures hivernales plus douces.

Les incendies des forêts en été, parfois sur de très grandes étendues, qui ont fait fuir les sangliers de la forêt pour envahir les régions périphériques.

La guerre contre le terrorisme et les opérations militaires engagées dans les forêts et montagnes.

L’arrêt ou l’insuffisance de l’attribution des permis de chasse et la diminution, avec le vieillissement, du nombre de chasseurs locaux titulaires.

La création des périmètres irrigués et les nouvelles plantations d’arbres fruitiers et de palmiers dattiers dans le Sud Tunisien qui ont créé de nouvelles ressources alimentaires pour le sanglier.

Des dégâts importants

A côté des accidents de la route causés par les sangliers, des incidents dus à l’attaque des citoyens par des sangliers et des risques sanitaires de transmission de maladies, les dégâts importants sur les cultures sont fréquemment signalés. Le sanglier occasionne pour les agriculteurs des pertes énormes parfois allant jusqu’à anéantir complètement leurs cultures. Tel un bulldozer, il remue la terre et détruit tout sur son passage, les cultures et même les jeunes arbres. Pour les agriculteurs, le sanglier est une véritable calamité, l’ennemi à abattre, une vraie malédiction.

Face à ce fléau, ils sont impuissants, complètement désarmés et frustrés d’autant que la viande est haram et la carcasse ne peut être valorisée même après des efforts et beaucoup de risques pour capturer l’animal. La lutte se révèle très difficile. L’utilisation des barrières, de répulsifs, de bruit pour l’effaroucher, des chiens, des pièges, des appâts empoisonnés… se révèlent couteux et peu efficaces. La stérilisation des femelles par injection a été proposée toutefois en pratique l’opération se révèle difficile, couteuse et peu efficace. Réguler les populations et limiter les effectifs grâce à la chasse et l’abattage est la seule solution valable. En Tunisie elle est malheureusement tributaire de l’arrivée des touristes chasseurs étrangers dans le cadre du tourisme de chasse. Il semble même que la chasse n’est pas suffisamment efficace et après une chute des effectifs, avec l’abondance de la nourriture, les populations de sangliers se reconstituent très rapidement.

La chasse du sanglier

En Tunisie, la chasse du sanglier attire beaucoup de touristes étrangers, surtout Français, pour plusieurs raisons. Chasser le sanglier en Tunisie leur donne l’occasion de traquer de beaux spécimens adultes, non chassés par la population locale, et qui ont eu le temps de bien vieillir (en Europe rare de tomber sur des sangliers de plus de 8 à 10 mois). Les vieux sangliers sont généralement très rusés et bien aguerris. Par ailleurs, contrairement aux pratiques effectuées en Europe et surtout en France, en Tunisie on ne pratique ni l’agrainage (qui consiste à distribuer dans les forêts des aliments, surtout le maïs grain pour attirer les sangliers) ni le croisement avec le porc domestique (pour augmenter la prolificité des laies). Les animaux sont ainsi tout à fait sauvages, vieux, rusés et difficiles à chasser ce qui est très recherché par les touristes chasseurs. Le facteur proximité (à peine une ou deux heures de vol) est également un avantage certain.

En Tunisie, la chasse en général est réglementée et très encadrée et soumise chaque année aux dispositions d’un arrêté du Ministre de l’agriculture qui en fixe les modalités. Les conditions de l'exercice de la chasse touristique des sangliers sont par ailleurs soumises aux dispositions de l’arrêté sus-indiqué et aux dispositions d’un cahier des charges relatif à l'organisation de la chasse touristique par les agences de voyage et les établissements hôteliers Tunisiens. Elle et soumise également à une autorisation délivrée par la Direction générale des forêts.

La chasse au sanglier est autorisée entre le début du mois d’octobre à fin janvier, période durant laquelle la laie est généralement vide, la période de gestation s’étalant de janvier à mai. Les accouplements se font de novembre à décembre où les mâles réintègrent le troupeau après avoir vécu en solitaires.

La chasse traditionnelle se fait en battue avec des chiens et une vingtaine de rabatteurs, généralement des habitants de la région, qui connaissent parfaitement le terrain et les endroits où se terrent les sangliers. Un groupe constitué de 5 à 10 chasseurs, placés en ligne, attendent la sortie des sangliers pour les tirer. Plusieurs traques peuvent être organisées en une journée.

La chasse correspond pour les habitants à une période de fête puisqu’elle leur permet de se débarrasser de ces nuisibles, crée une dynamique intéressante et des emplois comme rabatteurs pour les battues. Pour les hôteliers et les agences de voyage c’est également une activité très importante, rémunératrices surtout qu’elle correspond à la période de basse saison et que les clients sont aisés et peu regardant sur les frais. Pour l’Etat cela représente une entrée intéressante de devises et de taxes pour renflouer les caisses.

Perspectives

Pour diverses raisons, les populations de sangliers, estimées à 20 000 en 2013, se sont agrandies ces dernières années d’une façon trop importante. Alors qu’il était limité au Nord du pays, Le sanglier a conquis tout le territoire Tunisien. Les effectifs sont devenus incontrôlables, l’animal n’ayant aucun prédateur et la chasse est très restreinte et insuffisante. Les dégâts, particulièrement pour les agriculteurs, sont énormes et graves surtout en cette période de sécheresse où l’agriculteur peine à cultiver et produire. Il est nécessaire de prendre des mesures adéquates pour réguler les populations et les ramener à un seuil tolérable.

Le Ministère de l’agriculture, et plus précisément la direction générale des forêts, responsable de la gestion des populations forestières sauvages et cynégétiques, doit accorder plus d’attention à ce problème très sensible et délicat. Des données précises des effectifs et le suivi de la dynamique des populations de sangliers, leur répartition sur le territoire national et leurs déplacements sont des données de base indispensables pour agir efficacement. Il est également important de développer des études et des travaux de recherche sur thématiques du comportement du sanglier, du suivi des populations et des moyens de le combattre.

La chasse touristique est pour moment le seul moyen pour intervenir sur les effectifs. Il est nécessaire de mener, avec la collaboration du ministère de tourisme, plus d’efforts pour accueillir plus de touristes-chasseurs. Et devant les graves dangers que représentent ces bêtes sauvages, pourquoi ne pas étaler la saison de chasse jusqu’au mois de mai même si les laies sont gestantes, cela fera autant de sangliers de moins?

Si nécessaire, au moins dans certaines régions où la population de sangliers est vraiment en surnombre, pourquoi ne pas faire appel à la garde nationale et organiser des battues «administratives» pour réduire rapidement les effectifs ?

Attribuer, tout en restant vigilent, plus de permis de chasse et faire participer les agriculteurs, pour réduire les effectifs et protéger les cultures, est une option qu’il faut désormais envisager sachant que le danger du terrorisme est actuellement bien maitrisé. 

En France, les agriculteurs touchés par les attaques de sangliers sont indemnisés par les associations des chasseurs. En Tunisie il faut désormais, et compte tenu de l’importance des dégâts, envisager indemniser les agriculteurs soit par le «Fonds d’indemnisation des dommages agricoles causés par les calamités naturelles » mis en place en 2018 soit tout autre de mécanisme pour protéger et aider les agriculteurs.

Le problème de la consommation de la viande de sanglier peut être surmonté en développement et en organisant la vente de la viande, pour les non musulmans, dans les hôtels et les restaurants de luxe.  La viande de sanglier, surtout  jeune, est très recherchée et appréciée aussi bien pour ses qualités gustatives particulières de gibier sauvage que pour sa richesse en vitamines et minéraux.

Moyennant de la bonne volonté de la part de tous les partenaires, il serait possible de vivre en paix avec le sanglier et de transformer surtout le problème actuel de dégâts occasionnés aux cultures, suite à la surpopulation, en des opportunités intéressantes pour le pays.

Ridha Bergaoui

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