News - 02.01.2019

Légion d’honneur 2019 : Nicole El Karoui, la boss des maths, promue au grade d’officier

Nicole El Karoui

Professeur émérite à Sorbonne université et à l'Ecole polytechnique, la mathématicienne pionnière des mathématiques financières, Nicole El Karoui vient d’être promue au grade d’officier de la légion d’honneur française. Déjà chevalier (du 15 février 2008), elle figure en tête du décret du Président de la République en date du 31 décembre 2018, portant promotion et nomination. Mariée à un universitaire tunisien, Fayçal El Karoui, établi de longue en France (près de 50 ans), enseignant à la Sorbonne, elle est mère de cinq enfants dont Hakim El Karoui.

Mme El Karoui, ancienne élève de l'École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres (promotion 1964 Sciences), est titulaire d’un doctorat d'État en mathématiques (1971). Enseignante universitaire, elle se spécialisera dans les mathématiques financières l'université Pierre-et-Marie-Curie (Paris VI), ainsi qu'à l'École polytechnique, avec une autorité mondialement reconnue dans les produits dérivés d'actions ou d'obligations. Ses cours sont fort courus et ses disciples (dont des Tunisiens) sont très convoités à Wall Street et dans les grandes autres places bourisères.

Dans un article intitulé Nicole El Karoui, la boss des maths, notre confrère Le Monde retraçait, déjà le 15 mai 2006, son brillant parcours. Un portrait qui garde toute son actualité bien que devant être enrichi par de nouvelles distinctions à son palmarès.
 
Un quant sur trois dans le monde est français. Tous n'ont pas été formés par Mme El Karoui. Le mastère 203 de l'université Paris-Dauphine, dirigé par sa collègue et amie Hélyette Geman, est aussi très prisé. Mais "le El Karoui", c'est-à-dire le mastère "Probabilités et Finance" de Paris-VI, est le label par excellence. "C'est devenu une mode ; une sorte de mafia s'est créée, car désormais les recruteurs sont ses anciens élèves", explique Elie Ayache, fondateur d'Ito 33, une petite société française spécialisée dans les logiciels de modélisation pour portefeuilles de produits dérivés.
Peu impressionné par ses cours - "j'ai lu son polycopié, il est assez standard" -, cet ancien élève de Polytechnique est en revanche béat quand il l'entend faire "des interventions transcendantales dans les conférences. En théorie des probabilités, c'est une autorité ; elle fait partie de ces personnes qui font progresser la science".
Ses élèves de l'X ou du mastère de Paris-VI disent devoir s'accrocher pour suivre son enseignement : "J'ai eu du mal au début, j'ai dû y consacrer beaucoup plus de temps que pour n'importe quel autre cours", avoue Pierre Vaysse, qui fut son élève à l'X en 2005 et finit actuellement sa scolarité à la London School of Economics (LSE) de Londres. "Un quart des élèves décrochent au début", dit, ravi, celui qui a découvert grâce à elle que l'on peut gagner sa vie en faisant des mathématiques, sans être prof ni chercheur. Et même bien la gagner : le salaire annuel d'embauche d'un quant débutant est de 35 000 livres (50 000 euros) à Londres et de 40 000 euros à Paris. Les élèves dépassent très rapidement leur maître : arrivée au plus haut grade, et en fin de carrière, Mme El Karoui gagne 80 000 euros par an brut "pour 80 heures par semaine" - "elle suit énormément ses élèves", explique M. Vaysse.
Ses missions de conseil chez LCL (ex-Crédit lyonnais) lui permettent d'augmenter ses revenus de 50 % et de rester en contact avec le marché. Elle avoue n'avoir besoin de dormir que cinq heures par nuit, ne s'être jamais occupée du travail scolaire de ses enfants, qui ont tous fait de brillantes études, mais leur avoir fait travailler leur piano quotidiennement. "S'emmerder pour gagner de l'argent ? Jamais !" Elle n'a d'ailleurs de cesse de prévenir ses élèves : "Je leur dis qu'ils ne valent pas le salaire qu'ils perçoivent et que si, dans cinq ans, ils en ont marre mais qu'ils ne peuvent quitter leur poste à cause de ça, ils rateront quelque chose."
L'argent n'est pas une préoccupation pour cette fille d'ingénieur centralien, petite-fille de pasteur par sa mère, originaire de Nancy, troisième d'une famille de huit enfants. Les études, la culture, l'ouverture sur le monde sont ses valeurs. Mariée à un Tunisien, universitaire lui aussi, elle se qualifie de spécialiste "de la variété culturelle" - "entre la Tunisie et la France ; entre la banque et les mathématiques. Il faut dépasser les barrages du premier contact". Et elle insiste : "dans les deux sens".
Bonne en maths, elle ne prend réellement goût à cette discipline qu'en classe préparatoire aux grandes écoles : "En maths sup', j'ai découvert l'unité entre l'algèbre et l'analyse et ai eu du plaisir à faire des maths." Elle est reçue à l'Ecole normale supérieure. "A Sèvres (où se trouvait l'ENS de jeunes filles), j'ai découvert les probabilités et ai très vite décidé que c'était ce que je voulais faire !"
Mme El Karoui aime se battre contre les a priori. "La vie, c'est subtil. C'est ce que j'ai appris en vivant avec quelqu'un d'une autre culture ; aucun de nous deux ne pouvait estimer qu'il avait raison puisque nous ne pensions pas de la même façon, explique-t-elle. Je n'ai rien à faire de ce que les gens disent de moi." Mais elle s'étonne elle-même du chemin parcouru. "En 1967, je militais à l'UNEF (Union nationale des étudiants de France), au sein du cartel des ENS. Les filles faisaient le secrétariat. Scientifiques et filles, on accumulait les tares ! Si on m'avait dit alors que je travaillerais dans la finance, j'aurais éclaté de rire !"
En 1988, alors que l'ENS de Fontenay, où elle enseigne, doit déménager à Lyon, elle décide de prendre un semestre sabbatique. Grâce à une amie, elle travaille quelques mois à la Compagnie bancaire (avant son intégration au Groupe BNP Paribas). Et c'est le déclic. Car "l'échange, c'est la vie". Ses collègues banquiers lui font découvrir un nouvel univers - "je ne savais pas ce qu'était une obligation !" -, elle leur apprend le sien.
Elle modélise le mouvement des actions dans le futur, pour diminuer le risque pris par les investisseurs. Des modèles purement mathématiques, qui ne prennent pas en compte le contexte économique, grâce au calcul différentiel stochastique.
Aussi beau qu'une sonate de Brahms, ses préférées. Mme El Karoui finit son stage, mais Mme Geman, qui venait de passer quatre ans aux Etats-Unis, entre au contraire à la Banque pour y créer une structure de recherche. Elle propose à son amie, ainsi qu'à un autre mathématicien, Jean-Charles Rochet, d'y faire du conseil. "Il y avait de vrais problèmes théoriques et pratiques à résoudre. C'était super. J'aime bien travailler à trois !" Les deux femmes proposent alors de créer une nouvelle filière d'enseignement.
A quatre ans de la retraite (ndlr: en 2006), on n'imagine guère Mme El Karoui lever le pied. Elle travaille avec son collègue chinois Shige Peng à la création d'un mastère à l'université Fudan de Shanghaï. Encore un nouveau passage de témoin vers une autre culture.
 
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