Opinions - 05.12.2018

Hella Ben Youssef - Plus de démocratie participative: solution à l’immobilisme des institutions

Plus de démocratie participative : solution à l’immobilisme des institutions

Vu de chez nous, la révolte des gilets jaunes nous apparait incompréhensible et paradoxale ! La France dispose en effet d’un système de couverture sociale, probablement des plus performants au monde. Les couvertures sociales : Santé, retraite, chômage, logement, éducation, restent à des niveaux exceptionnels, certes financés par des prélèvements obligations importants. La France a même ravi la première place au Danemark avec 47.6%. La Tunisie toutes choses égales par ailleurs, se situe à un niveau sensiblement au-dessus de la moitié, autour de 26%, niveau qui la situe certes au bas de l’échelle des pays européens (Grèce, Roumanie Bulgarie) mais au tout premier rang si l’on compare à la très grande majorité des pays du voisinage, et somme toute, d’Afrique.

Or cet Etat-Providence français fait l’objet d’une révolte sans précédent ! Ce qui distingue cette protestation de celles qui l’on précédé et qui sont nombreuses est le double caractère : inter catégoriel et intergénérationnel. Sans aller trop en avant et présumer de son issue, il ressort que le leitmotiv principal est l’injustice fiscale en relation avec le pouvoir d’achat. Ce qui surprend, c’est que les gilets jaunes sont représentatifs de cette majorité silencieuse, apolitique et abstentionniste ! Mais les semaines passant la dite Jacquerie s’est transformée en un puissant mouvement de contestation de la démocratie représentative et des institutions (dont les dits corps intermédiaires, syndicats, mairies).

Sans tomber dans le piège du comparatisme, exercice paresseux de nombre de nos concitoyens qui consiste à commenter des classements de pays pour en déduire des enseignements, nous pouvons cependant observer des éléments de similitudes avec la situation que nous vivons chez nous.

Les écarts de niveau de vie entre les campagnes, les périphéries urbaines, les grandes agglomérations sont d’un ordre analogue (sans être équivalent). Il en va de même des transports, de la proximité des structures de santé, de loisirs et de culture. La jacquerie française qui dénie toute légitimité aux élites et à la classe politique s’apparente à la montée en puissance de ladite société civile en Tunisie sous la forme de listes indépendantes. Les partis traditionnels sont pointés du doigt des deux côtés de la Méditerranée. Les corps intermédiaires sont contestés dans leur efficacité et la pertinence de leurs actions. Les jeunes chômeurs, les titulaires de minimas sociaux, les mères célibataires et pour ainsi dire tous les précaires ne disposent d’aucune médiation qui puisse porter leur détresse et leur désarroi.
Ces catégories de« laissés pour compte », ou « en voie de déclassement » sont pour l’essentiel inaudibles et invisibles. Elles sont « sans voix » ! Tout comme en France, ces catégories sociales du « pays profond » ressassent les mêmesrancœurs, ruminent leur dépit et leur ressentiment en silence. Tout comme en France,le moindre de leur apparition dans l’espace public les taxe de « semeurs de troubles », de « casseurs manipulés », quand ce n’est pas de « hordes barbares ». La médiasphère a tôt fait de les discréditer avec l’appui des bien-pensants et les renvoyer dans le néant de leur pesant silence.

Comme on peut le constater, -tant les similitudes sont nombreuses-, le risque d’embrasement, dans notre pays devient plausible, sans toutefois dire probable. Les « petites-gens » ne sont ni écoutées des pouvoirs publics, ni soutenus par les parlementaires, ni accompagnés par les structures syndicales et associatives…. Resteront-elles encore aphones et muettes, alors que leur pouvoir d’achat, -déjà réduit à la portion congrue-, est laminé tous les jours par cette inflation galopante.

Bien sûr, comparaison n’est pas raison ! Les caractéristiques sociologiques comme les évolutions et les conjonctures que traversent les deux pays France et Tunisie sont rigoureusement différentes.
Ce qui frappe néanmoins et malgré tout, c’est cette absence de démocratie véritablement participative comme en témoigne aussi et des deux côtés de la Méditerranée le niveau significativement élevé de l’abstention aux élections. Nos constitutionnalistes professionnels qui ont souvent tenu la plume dans la rédaction de la constitution de la deuxième république ont été très timides sur les mécanismes de représentativité…sans doute du fait de leurs propres connaissances limitées aux schèmes de la démocratie parlementaire et partisane. On observe en Tunisie, et cela de manière précoce, une désaffection vis-à-vis des partis, de la manière dont ils fonctionnent et de cette démocratie parlementaire et de ses succédanés, pures fictions de légitimité et totalement dépourvus de pouvoir (justice transitionnelle, lutte contre la corruption, de régulation des médias, de la maitrise des énergies, de l’environnement et de protection du littoral…j’en passe et des meilleurs).

A titre de conclusion provisoire, il ressort,-en dépit de la jeunesse du processus de démocratisation qui mériterait qu’on lui accorde toute l’indulgence liée au manque d’expérience-, que les contre-pouvoirs sont bien trop faibles, et les formes de représentativité directe bien trop absentes. Les conséquences n’en sont pas moins identiquesà celles que connaissent les vieilles démocraties. Désintérêt croissant pour la chose publique, montée de l’incivisme, non représentativité des élites et des corps constitués. Des franges entières du pays ont abandonné toute participation au processus en cours par défaut de consultation, de réelles concertations, voire de possibles co-élaborations. Il n’y a rien d’utopique ni d’idéalisme dans cette observation.Des modalités tels que, le sondage délibératif la votation citoyenne, le référendum d’utilité publique, le budget participatif, sont des formules, certes partielles mais qui ressuscitent l’intérêt pour le bien commun.Sans ces structures d’intermédiation ;des fractions entières de citoyens considèrent que les discussions avec les autorités locales ou régionales ne sont faites que pour valider des décisions déjà prises. Il nous faut dès à présent réfléchir à des mécanismes d’inclusion afin de consolider cette expérience démocratique encore balbutiante.

Pour reprendre une métaphore bien connu dans les pays développés les démocraties parlementaires ont toutes tendance à évolué vers un « Bonapartisme-soft », où l’élu confond délégation et plébiscite, mandat et chèque en blanc.

Et en forçant quelque peu le trait il serait souhaitable de se rapprocher de cette opinion sous forme d’un principe générique celui de la reconnaissance du « pouvoir des n'importe qui », ou si l’on préfère «le pouvoir de ceux qui n'ont pas plus de titres à gouverner qu'à être gouvernés » sans que pour autant cela soit synonyme de désordre insoutenable, de chaos ou d’anarchie
Il est grand temps d’enrayer cette désaffection pour la chose politique !

Hella Ben Youssef
Vice présidente Ettakatol
 

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