News - 14.06.2018

Mongi Kooli, l’ancien ministre de Bourguiba, est décédé

Mongi Kooli, l’ancien ministre de Bourguiba, est décédé

Mongi Kooli, ancien ministre, ambassadeur, gouverneur et secrétaire général de l’UGET, s’est éteint ce jeudi matin à Gammarth, à l’âge de 88 ans. Selon ses vœux, son corps sera inhumé vendredi dans sa ville natale de Ksar Helal. Allah Yerhamou.
Mongi Kooli fait partie des jeunes militants destouriens que Bourguiba appellera à ses côtés au lendemain de l’indépendance pour contribuer à l’édification de la République naissante. Retour sur son parcours.

Le parcours, c’est celui d’un jeune Tunisien, issu d’une famille nationaliste de Ksar Helal, en plein cœur du Sahel, orphelin de père à l’âge de 10 ans, qui monte à Tunis, en 1943, suivre, sur les pas de son père, ses études à Sadiki, puis ira faire son droit à Paris (1954) où il se joindra à Bourguiba… pour ne plus le quitter jusqu’à sa déposition en 1987. Après lui, il refusera toute compromission avec Ben Ali et se murera dans un silence total, jusqu’à la Révolution. Il sera ainsi l’un des rares bourguibistes à rompre tout contact avec le geôlier de Bourguiba.

Militant destourien, dirigeant de l’Union générale des étudiants tunisiens (UGET), chargé des relations extérieures au Parti, gouverneur à Jendouba et Bizerte, directeur de la Sûreté nationale, ambassadeur à Madrid auprès de Franco, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, puis ministre de la Santé publique, avec en parallèle, la présidence de la municipalité de Ksar Helal : l’itinéraire de Mongi Kooli est celui que Bourguiba choisissait pour former les futurs hommes d’Etat dont il voulait doter la Tunisie.  Une immersion totale sur le terrain, dans la Tunisie profonde, complétée par une initiation à la diplomatie internationale, avec une accession progressive aux hautes charges ministérielles.

Le récit de ce cheminement que nous livre mongi Kooli dans ses mémoires intitulées ''Au Service de la Républiques'' (2012) nous fait traverser immanquablement le dernier quart d’heure de la lutte pour l’Indépendance, puis l’instauration de la république et l’édification de l’Etat moderne avec, au passage, les soubresauts du socialisme destourien et du collectivisme, avant le libéralisme amorcé sous Hédi Nouira.

Les convictions sont fondamentales pour Mongi Kooli. Son attachement historique à Bourguiba, camarade d’école de son père à Sadiki, et parrain de son propre parcours, ne l’empêche pas de démissionner à la veille des évènements sanglants du 26 janvier 1978. Remettre sa démission à Bourguiba, le Leader, le Combattant Suprême, était impensable pour cette génération. Mais, lorsqu’il s’est agi du non-négociable, pour ce qui est des libertés, de la démocratie et de l’atteinte aux droits syndicaux, il n’a pas hésité à le faire, sachant cependant la présenter sans heurter son Zaïm. 


Sa traversée du désert ne durera pas longtemps. L’histoire lui donnera raison et le voilà rappelé, dès le premier vent d’ouverture, en avril 1980, pour diriger le Parti. Les toutes premières années furent prometteuses en avancées démocratiques. Normalisation avec l’UGTT, levée de l’exclusive à l’encontre de Habib Achour, levée de l’interdiction du Parti communiste, reconnaissance des partis de l’opposition et préparation des élections d’octobre 1981 : Mongi Kooli et toute l’aile des colombes s’y engagent autour de Bourguiba. Mais l’éclaircie ne durera pas longtemps et la voilà compromise par la falsification des urnes, venue torpiller le processus démocratique. Une occasion précieuse avortée plongeant le pays dans la guerre des clans et la course à la succession de Bourguiba, dans un affrontement dramatique qui ouvrira la voie, sous les fausses promesses du Changement, à une oppressante dictature de 23 ans.

Croyant consolider ses chances pour la succession, Mohamed Mzali placera ses hommes aux postes sensibles : Ben Ali à la Sûreté nationale et Baccouche au Parti. Mongi Kooli, n’appartenant à aucun clan et se refusant à toute compromission, reviendra près de Bourguiba (1984), en qualité de représentant personnel, avant de partir en poste comme ambassadeur à Prague (1986), observer silencieusement de loin, avec une profonde amertume, la déchéance de son leader et la déliquescence de l’Etat. Rappelé par le nouveau maître de Carthage, puis mis à la retraite, il endossera de nouveau sa robe d’avocat et ira défendre la veuve et l’orphelin… Dans la douleur, dans la compassion, sans jamais rien renier de ses engagements, ni de ses convictions.

Son caractère bien trempé, il l’a hérité de ses racines profondes ancrées au tréfonds d’une famille laborieuse du Sahel tunisien, et forgé sans cesse en côtoyant un leader historique de l’envergure de Bourguiba. Le militant l’emporte souvent sur le diplomate, et l’homme de pouvoir qu’il était devenu sur l’orphelin qu’il avait été. Derrière cette force de caractère que Mongi Kooli laisse souvent apparaître de lui, se cache en fait celle plus attachante d’un homme affable et affectueux, pétri d’humanisme. 



En pleine guerre mondiale et alors que les écoles étaient fermées, celle fondée par Haj Ali Soua, le mécène de Ksar Helal, ne pouvait que dispenser des cours de rattrapage pour préparer les élèves à rejoindre la Zitouna. Mongi avait alors 13 ans, et vivait depuis le décès de son père chez son grand -père, qui l’encourageait dans ses études. Lorsque sa mère lui avait transmis le vœu de son père de le voir accéder à Sadiki, il s’en était fait plus qu’un devoir, une ambition. Son oncle  établi à Tunis, et venu passer l’Aïd à Ksar Helal, lui proposa de venir avec lui à Tunis, ce qu’il empressa d’accepter, ne réalisant pas encore ce que peut être la vie d’un enfant esseulé, transplanté, livré aux études dans la capitale.

Il gardera toujours en mémoire ce voyage à Tunis, dans la voiture Renault de son oncle, au cours duquel tout lui semblait merveilleux, magique, jusqu’à l’arrivée dans le dédale de la Médina, lorsque pour pénétrer dans une  ruelle conduisant à la demeure de son oncle, il fallait klaxonner pour prévenir les passants. Ce coup de klaxon réveillera l’enfant de ses rêves, le sortira de son enfance et le plongera dans le monde des adultes. Au prix de quelles souffrances juvéniles.

Les maigres ressources de la famille se faisant de plus en plus rares, son jeune frère devait renoncer à toute ambition d’études secondaires et rester travailler dans la boutique familiale à Ksar Helal. Mongi ne s’y résignera pas et ira travailler pour subvenir aux frais d’études. Un deuxième frère prendra le relais, ce qui lui permettra de partir pour la France avec son camarade d’enfance, feu Béchir Saidane. Ensemble, ils partageront, tout au long des premières années, les quelques francs parvenus du pays.

Mais, la grande consolation de ces privations en France fut l’accès direct à Bourguiba. 

Avec une poignée d’étudiants, ils étaient quasiment en permanence auprès de lui, à l’hôtel Intercontinental, assurant son secrétariat, prenant des messages, lui passant des appels téléphoniques. Bourguiba les avait admis dans son intimité. Mongi Kooli sera parmi ceux qui l’accompagneront lors de son retour triomphal à La Goulette, le 1er juin 1955. Une proximité avec Bourguiba qui se poursuivra longtemps, jusqu’à ce que celui-ci ne soit plus lui-même.

L’évocation de ces aspects jusqu’ici inédits révèle d’autres facettes du personnage et  permet de mieux comprendre le caractère de Mongi Kooli. Une construction nourrie des valeurs fondatrices, immergée dans l’histoire de la Tunisie et les premières décennies de son indépendance, et forgée dans le sérail de la politique et le louvoiement des politiques.

Lorsqu’il évoque la Chine qu’il avait sillonnée sous Mao en 1961, Franco, Juan Carlos, Gustav Hussak, Léopold Sédar Senghor qu’il avait bien connus, Yasser Arafat à rapatrier du Liban, ou Habib Achour à délivrer de son internement, la falsification des élections de 1981 ou encore la révolte du pain en 1984, Mongi Kooli transporte son lecteur dans une autre époque qu’on croit lointaine et pourtant, si proche. Grâce à son témoignage, qu’il a sciemment limité à ce qu’il a «vécu personnellement, vu ou entendu directement», sans romance ni embellissement, le chercheur trouvera matière à analyser, et le lecteur à apprécier.

 

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