News - 11.01.2018

Une enquête inédite sur Le célibat tardif en Tunisie : + 10 points en 10 ans !

Le célibat tardif en Tunisie : choisi ou subi ?

Un Tunisien sur deux en âge de se marier est célibataire. En dix ans seulement, l’indice a augmenté de près de 10 points, passant de 42.2% en 2004 à 51.8% en 2014. Le recul du mariage touche un peu plus les hommes (55.8%) que les femmes (47.9%) et concerne plus fortement les tranches d’âge 25-29 ans et 30-34 ans, comme l’analyse pour Leaders l’économiste et démographe Habib Touhami dans les pages suivantes. Des gouvernorats comme Kasserine, Sidi Bouzid et Kébili viennent en tête du classement avec des taux respectifs de 60.9%, 59.8% et 59.5%. ?

«Les corrélations que l’on pourrait être tenté de rechercher, souligne-t-il,  entre le taux de célibat, d’une part, le taux de chômage en général et le taux de chômage du supérieur en particulier, la ruralité au sens de la prédominance de l’activité agricole et le niveau d’instruction de la population, d’autre part, sont-elles significatives et opérantes ?»

«Près de nous, le célibat ‘’frappe ‘’ aussi, nous signale Habib Touhami, 11 millions d’Algériennes sur 18 millions en âge de se marier seraient célibataires en 2017, selon l’Institut algérien des statistiques. Sur ces 11 millions, 5 millions auraient plus de 35 ans. Au Maroc, 8 millions de femmes en âge de se marier seraient célibataires, soit un taux de célibat de 60%.»

Les conservateurs, les statutaires et les individualistes

Dans le cas de la Tunisie, l’interrogation sociale est utile. Le célibat est-il un choix délibéré ou un sort social à endosser? s’interroge la sociologue Raoudha Elguedri dans une excellente enquête sur  Le célibat des hommes cadres en Tunisie qui vient de paraître aux Editions Nirvana. Quelle est la relation dans ce statut du niveau d’instruction supérieur, de revenus confortables, d’appartenance sociale à des milieux aisés et de la montée de l’individualisme ? Quel rôle y joue la détérioration de l’image du couple, l’augmentation du taux de divorce, et l’inversion des rôles au sein du couple ? Adel Belhaj Rhouma avait déjà posé au début des années 2000, dans une thèse sous la direction du Pr Abdelwaheb Bouhdiba, un bon diagnostic dans son étude sur la nouvelle échelle des valeurs chez les Tunisiens. «Il y a une nouvelle sémiologie sociale qui incite à la mobilité individuelle, relève-t-il. L’économique échappe progressivement à ce qui est moral ainsi que la réalisation sociale de soi décampe de ce qui est communautaire à ce qui est individualiste, avec ses caractéristiques narcissique et égoïste.»

Raoudha Elguedri tient là un bon filon. A travers 21 entretiens semi-directifs conduits dans le Grand Tunis entre 2011 et 2012, avec des célibataires tardifs, âgés de 35 à 49 ans, elle a distingué trois traits dominants : les conservateurs, les statutaires et les individualistes. A chacun son parcours, son histoire, son vécu et ses convictions, mais tous illustrent ce «paradoxe de l’émergence de l’individu moderne dans une société comme la Tunisie».  «Phénomène d’acuité», le célibat moderne devient «un carrefour où se croisent l’économique, le culturel, le social, un processus complexe de changements qui affecte toutes les sphères.»

Frustration et exclusion

Ceux qui qualifient leur célibat de «situation d’attente» avancent de multiples arguments. «Cherchant toujours une conjointe chaste, docile et subordonnée, l’homme cadre, écrit Raoudha Elguedri, ne trouve son idéal de femme que parmi les profils ayant un statut homologue au sien. Pour sa part, la femme cadre vit mal son célibat et surtout les exigences contradictoires des hommes. C’est d’autant plus ingérable que dans le contexte patriarcal, l’initiative de la décision de fonder une famille reste exclusivement masculine. Cette expérience génère beaucoup de frustration et un fort sentiment d’exclusion du marché matrimonial.»

Saluant l’enquête réalisée sous sa direction par Raoudha Elguedri, le Pr Mohamed Cherif Ferjani a raison de recommander la poursuite de ces travaux et l’élargissement du champ d’enquête «pour nous aider à comprendre ‘’les difficultés et les paradoxes de l’individualisation’’. La multiplication de ce genre d’approches conjuguant la micro et la macrosociologie, écrit-il en préface, est indispensable pour comprendre les dynamiques à l’œuvre dans une société en transition et pour prévenir les dangers pointés par Gramsci par cette mise en garde lucide et toujours actuelle: ‘’Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres’’.»

Le célibat des hommes cadres en Tunisie de Raoudha Elguedri
Editions Nirvana, 2017, 144 p. 15 DT



 

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