News - 05.02.2017

Du reaganisme au « trumpisme »: le sens profond d’une élection

Du reaganisme au « trumpisme »: le sens profond d’une élection

Révélé par le discours et le comportement électoraux d’un magnat de l’immobilier parti en campagne du hall de la tour Trump à New York, le phénomène Trump, a suscité, bien plus que des analyses, de vives émotions. A son élection jugée inattendue, de nombreuses chancelleries dans le monde ont eu du mal à dissimuler leur stupeur ou leur indignation. Les commentaires fusent de ci delà dans les médias : victoire du populisme, déliquescence du système politique américain, mauvaise influence des médias et des sondages politiques, manipulations électorales infructueuses des communautés de couleur… Pourtant, la rhétorique trumpienne ne pouvait tromper personne. La voie est clairement indiquée vers une économie américaine protégée et une nouvelle géopolitique du monde fondée sur de nouveaux préceptes dont : l’abandon des accords liant les EU à ses deux voisins au sein de l’ALENA et le retrait du partenariat transpacifique (TPP), la relocalisation des « activités délocalisées » dans le but de promouvoir l’emploi sur le marché du travail américain, le refus des migrants hispaniques et la relance du projet de mur avec le Mexique ainsi que le désengagement de la défense de l’Europe et la « normalisation » des relations bilatérales qui lient les Etats Unis à la Russie.

En réalité, le phénomène Trump n’en est pas un. Il serait plutôt un courant en gestation, le Trumpisme, qui prendrait lieu et place du reaganisme et du mondialisme et fonderait un nouvel ordre mondial pour lequel un homme, américaniste au discours provocateur, a été choisi.

Le cycle reaganien ultralibéral, augmenté de « tatchérisme » conservateur, a créé plus de désordre qu’il n’a établi d’ordre dans le monde. Lorsque Ronald Reagan, chantre de l’ultralibéralisme, est investi en 1981, il incarnait une Amérique optimiste et résolue à retrouver ses valeurs morales traditionnelles fondamentales bafouées au lendemain de la guerre du Vietnam, et en même temps, à ne plus se laisser marcher sur les pieds. L’adage du moment était donc « America is back », ou « l’Amérique est de retour », contre la  morale et l’interventionnisme des démocrates et contre le soviétisme. De ce fait, l’idéologie républicaine sera revue dans le sens d’un plus grand libéralisme, permettant de sortir du cycle démocrate sérieusement endommagé par l’élection d’un président faible (le Président Carter) et dans le sens aussi de la mise en œuvre d’un nouveau projet géostratégique ; celui de l’« Initiative de Défense stratégique » (IDS) devant servir à contrer la menace des missiles soviétiques et à mettre un terme à la doctrine géopolitique de Guerre froide.

Depuis la fin du monde bipolaire et notamment sous l’administration Bush (père), la tentation impériale (néo-impérialiste) a commencé à se préciser, préparée d’ailleurs par une série de discussions et d’événements déclenchés peu après l’élection de Reagan, à savoir : la mise en marche de l’Uruguay Round pour la libéralisation totale de tous les échanges, impliquant pour la première fois plus de cent pays, la mise en œuvre de l’ajustement structurel jugé nécessaire à la transition libérale dans les pays ex-socialistes et dans les économies surendettées du Sud.  Et comme le marché intérieur ne pouvait plus suffire à assurer un bon rythme de croissance économique, le déploiement des entreprises américaines sur le monde s’accélère par l’externalisation effrénée d’une grande partie de leurs fonctions. Bien servi par le progrès des technologies de l’information de la communication et par le développement du transport multimodal, la mondialisation de la production, des échanges et de la finance (désormais « désertermédiée »), devient l’un des principaux vecteurs du néo-impérialisme américain.

Sur un autre plan, la stratégie de l’encerclement (inspirée de la doctrine du « containment » développée dans les années 40 par le britannique Mackinder et reprise par l’américain Spykman) est maintenue pour barrer la voie d’accès de l’ex-URSS aux mers chaudes. Celle « des deux guerres », déployée par la « fauconnerie » républicaine finit par servir d’abord aux démocrates (de Clinton à Obama). Le versant opérationnel de ce choix s’est traduit sous l’administration Bush fils par l’adoption de concepts nouveaux : la guerre capacitaire (compétence exclusive US) et la guerre asymétrique (compétence reconnue au cousin British). Ces deux types de guerres sont dirigés spécialement, mais non exclusivement, contre les régimes rebelles à l’expansion néolibérale et à l’ordre hégémonique américain. Les Etats (voyous) concernés étaient les Etats communistes (Corée du Nord), nationalistes (Irak, Syrie et Libye) ou théocratiques (Iran et Afghanistan). La guerre contre les Talibans d’Afghanistan qui s’inscrivait dans la thèse de Samuel Huntington sur le « Choc des civilisations » se justifiait plutôt par ce qu’on a appelé la « Guerre des tubes » relative à l’évacuation du pétrole de la Mer noire et du Caucase et dirigée contre les intérêts du « pivot » russe tenu en joue depuis l’effondrement du soviétisme, de l’Iran objet d’embargo et de la Chine, prolongement du « pivot eurasien » assoiffé d’énergie de puissance.

Or depuis quelques années, la déferlante américaine mondiale s’est brisée sur trois écueils de taille à savoir:

  1. L’essoufflement de la mondialisation amorcé déjà par la crise financière asiatique de l’été 1997 et confirmé en 2008 par celle des surprimes que le renforcement du rôle régulateur des seules agences de notation souveraine n’a pas suffi à résorber.
  2. L’incapacité de faire tomber le régime syrien, même en soutenant les islamistes « radicalistes-modérés (?!)», puis de démanteler le terrorisme de l’EI qu’on a aidé à consolider l’assise territoriale en Irak et en Syrie.
  3. Le déchirement du cordon « contenant » la Russie dont les performances géostratégiques sont incontestables : annexion de la Crimée, engagement le 28 mars 2013 de grandes manœuvres militaires en Mer Noire jamais égalée depuis la chute de l’Union soviétique et ce sans prévenir les Etats riverains de la mer Noire ou de l’OTAN, l’appui direct apporté aux séparatistes russophones dans les régions méridionales et orientales de l'Ukraine et la reconquête de la plupart des positions acquises de l’EI en Syrie.
    Ainsi, les Etats Unis assisteront, impuissants, à la renaissance de la volonté de puissance de la Russie qui dispose déjà du potentiel militaire nécessaire à sa concrétisation. 
  4. Le déferlement des flux de migrants : hispaniques catholiques vers un pays à 54% protestant, et musulmans, venant de pays ravagés par la guerre civile et où El Caïda et surtout l’EI se livrent aux atrocités que nous connaissons. 
  5. L’offensive commerciale et technologique chinoise et la modernisation rapide de son arsenal militaire (aéoronaval) qui exprime la volonté de puissance de ce pays favorisée par sa croissance économique fulgurante et son appartenance de fait au groupe des grands pays émergents (les BRICS).

La politique de repli serait donc une alternative indispensable pour relancer une puissance américaine sérieusement affectée par ses déboires géopolitiques, et cela même si son économie semble renouer, certes depuis peu, avec sa plus forte expansion. L’élection de Trump, américaniste de droite, annoncerait ainsi la fin du « nouvel ordre mondial » et  augurerait d’un nouveau cycle, succédant à un mondialisme tant défendu par le groupe fermé de Bidelberg dont la dernière carte était peut-être Hilary Clinton (dont le mari n’est pas étranger à ce club). D’ailleurs, ce groupe, qui s’est réuni (à huit clos) à Dresde en avril 2016 avait bel et bien inscrit à son ordre du jour une dizaine de thèmes de discussion dont ceux relatifs au panorama politique (et électoral) américain, à la crise des migrants, à la Chine, au Moyen Orient, à la montée du populisme et à l’émergence du « précariat », cette nouvelle classe de bas salaires qui alimenteraient ce populisme.

Précédé par le vote pour le Brexit britannique, le grand virage politique et géopolitique amorcé par Trump pourrait être suivi par une élection française (populiste), qui mettrait la construction européenne et sa défense en danger.

En attendant, le nouveau président des Etats Unis s’applique à signer les actes qui concrétisent les plus contestées de ses promesses électorales et ce, avant de commencer à renégocier les contrats qui lient son pays à ses « anciens partenaires et alliés » et à recentrer l’économie américaine sur son propre territoire national.

Reste à savoir comment la nouvelle équipe au pouvoir va assurer la protection des intérêts géostratégiques des Etats Unis dans le monde, imposer sa volonté d’en finir avec le radicalisme, sécuriser l’Europe qui, du point de vue géostratégique n’est pas au mieux de sa forme, maîtriser la « dangerosité » potentielle de la Chine et « contenir » la Russie tout en essayant d’initier de nouveaux arrangements avec Poutine.

Habib Dlala
Professeur émérite
Université de Tunis


 

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1 Commentaire
Les Commentaires
USA first, others may say their countries very first or just firster - 05-02-2017 19:54

Il faut rester très vigilant et donner une chance au peuple américain. Ce n'est pas facile de défendre sa démocratie et son image internationale. Trump va ou fait semblant de vouloir (comme un joueur de Poker) démarrer des guerres économiques et commerciales. Je doute fort que les républicains laissent Trump diriger jusqu´à la fin.

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