News - 05.02.2017

Une relation méditerranéenne deux fois millénaire: la Tunisie et la Sicile

Une relation méditerranéenne deux fois millénaire: la Tunisie et la Sicile

L’emprise de l’actualité sur les esprits est telle que souvent le poids de l’histoire en vient à être en quelque sorte occulté. Ainsi lorsqu’on évoque, par exemple, la Sicile dans ses relations avec la Tunisie  a-t-on tendance à songer d’emblée à son rôle comme terre d’accueil pour les immigrés tunisiens à l’époque contemporaine.Pourtant les contacts entre les deux pays ont été non seulement à double sens mais ils remontent en outre à la plus haute antiquité. La Sicile, en effet, connut une présence phénicienne et punique durable et active. Progressivement, Carthage réussit à dominer une partie importante de l’île et à y développer des comptoirs dont certains, fondés déjà par les Phéniciens, devinrent de puissantes cités comme Motyé. Du Ve siècle av. J.-C. jusqu’au milieu du troisième, les  Puniques et les Grecs  (dont la présence en Sicile était fort ancienne) se disputent la possession de l’île.  La victoire grecque d’Himère en 480 donne un coup d’arrêt à l’expansion carthaginoise mais Sélinonte et Agrigente, par exemple, tombent aux mains des Carthaginois en 409 et en 406.  Cette rivalité n’empêche pas les uns et les autres d’avoir des relations économiques fructueuses. Ce n’est qu’à l’issue de  la première guerre punique et la victoire des Romains en 241 av. J.-C. que les Carthaginois sont définitivement évincés de Sicile.

Des siècles plus tard, en 827, le lieu qui allait ensuite abriter la cité  de Mazara del Vallo,  ville de la province de Trapani, connue aujourd’hui de nos compatriotes pour son importante communauté de pêcheurs tunisiens, fut la porte d’entrée des conquérants aghlabides venus d’Ifriqiya. Le territoire musulman de l’île, progressivement constitué, devint un foyer de civilisation  grâce à l’introduction de techniques agraires et  l’essor du commerce,  des  sciences et des arts.  En 878, la langue arabe devint la langue officielle d’une grande partie de l’île jusqu’à la conquête normande au XIe siècle sans que son emploi disparaisse pour autant, y compris dans la correspondance officielle. Dans le même temps, un dialecte siculo-arabe se répandit et réussit à subsister jusqu’au XIVe siècle.  De sorte que bien des termes de la langue sicilienne sont d’origine arabe : gebbia (bassin, citerne), favara (fontaine), giuggiolena (sésame), ou encore des toponymes comme Mazara (de mazâr, lieu de pèlerinage à un tombeau de saint), Alcantara (le pont), Gibellina (le mont) et bien d’autres encore.

La  Sicile musulmane donna aussi de grands personnages dans différents domaines.  Au  Xe siècle,  le califat fatimide trouve en la personne de Jawhar El Siqilli (911- 992) un grand général,  conquérant de l’Egypte et de la Syrie, fondateur du Caire en 969 au nom de son maître le calife El Moez, inaugurant ainsi pour deux siècles la période fatimide  orientale  après celle d’Ifriqiya.

Au XIIe siècle, les Normands conquièrent la Sicile. Tolérants et ouverts, ils s’accommodent brillamment de l’empreinte arabo-musulmane dans l’administration, les lettres et les arts à telle enseigne que les spécialistes  parlent aujourd’hui de culture arabo-normande, ou plus précisément de culture à la fois byzantine, arabe et normande dans un heureux syncrétisme dont le monde méditerranéen de haute époque avait le secret. Savants et artistes bénéficient de la protection et du mécénat des rois et leur en savent gré : en 1139, à la demande de Roger II, comte puis roi de Sicile (1105-1154), Al Idrîssî  entreprend la rédaction de son célèbre ouvrage de géographie Nuzhat almushtâq fîikhtirâq al âfâq (connue en Europe sous le nom de Tabula Rogeriana ou Livre de Roger)  conçu aussi comme une œuvre à la gloire du roi. Dans le domaine de la théologie et du droit musulman, comment ne pas citer un personnage emblématique des relations étroites entre la Tunisie et la Sicile, l’Imam  Abou Abdallah Mohamed al Mazari (ou al Mazrî), célèbre théologien et juriste né à Mazara en 1064 et  mort en odeur de sainteté à Mahdia en 1141. Revendiqué jusqu’à nos jours par les savants malékites et par les villes tunisiennes  où il vécut : Sfax où il suivit les leçons d’Al Lakhmi, Sousse auprès d’Ibn al Sa’igh et Mahdia où il  enseigna. Il fut enterré à Monastir où son tombeau fait encore aujourd’hui l’objet d’une vive  vénération. Incarnation de cet islam à la fois érudit et tolérant longtemps cher aux Tunisiens, il est également connu pour sa célèbre fatwa relative à l’organisation de la vie du musulman dont le pays tombe sous la domination chrétienne. Citons aussi le poète Abdoul Jabbâr Ibn Hamdîs, né à Syracuse en 1061, mort à Majorque en 1141, et le philosophe et écrivain politique  Ibn al Dhafar al Siqillî, auteur d’un ouvrage  (Soulwân al Moutaâ ) que certains spécialistes modernes considèrent comme une préfiguration du Prince de Machiavel. Terre d’asile, la Sicile normande accueillit ainsi le célèbre Ibn Rachiq qui, fuyant la tyrannie de l’émir ziride de Kairouan, s’exila à Mazara en 1057 et sans doute y resta-t-il jusqu’à sa mort survenue en 1064.

La vigueur de l’empreinte arabo-musulmane s’est également exprimée à travers l’architecture et le décor des monuments d’époque normande. A Palerme, l’église  Saint Jean- des-Ermites et  les palais de la Zisa et de la Cuba en sont des témoignages éloquents. Quant à la cathédrale de Monreale, elle constitue un bel exemple du style à la fois normand, arabe et byzantin. A Mazara del Vallo subsiste même un pan du tissu urbain ancien connu aujourd’hui encore sous le nom de Casbah.

Sous la domination des Hohenstaufen, successeurs des Normands, et en particulier durant le règne de Frédéric II, Empereur germanique, duc de Souabe et roi de Sicile de 1197 à 1250, cet esprit de tolérance et d’admiration pour l’apport arabo-musulman fut entretenu et ne disparut que sous les périodes postérieures, l’angevine  puis l’aragonaise.

Sur le plan des relations politiques entre la Sicile et la Tunisie, l’entraide alternait avec les phases  de tension, et la paix ne régnait souvent qu’en échange du versement d’un tribut, tantôt au profit de l’Ifriqiya,  tantôt au bénéfice du pouvoir établi en Sicile. Au XIIe siècle, à la veille de la conquête almohade, les émirs d’Ifriqiya, en butte à des désordres et à la menace des puissantes tribus venues de Haute Egypte,  établirent une alliance avec Roger, le roi normand de la toute proche Sicile. Des dettes considérables furent contractées avec la grande île et Mahdia fut même occupée par les Normands. L’arrivée des Almohades (voir Leaders, décembre 2016)  mit fin à cette présence et un traité fut signé en 1180 entre le calife Abou Yacoub Youssouf et Guillaume le Bon, roi de Sicile, en vertu duquel une trêve de dix ans fut conclue et la Sicile soumise au versement d’un tribut.  C’est le plus ancien traité connu signé entre notre pays et une puissance européenne (Alphonse Rousseau, Les Annales tunisiennes p.422). En 1231, le sultan hafside  et l’empereur Fréderic, roi de Sicile, concluaient un traité qui garantissait  «le libre-échange de part et d’autre des esclaves […] qui persisteraient dans leur croyance religieuse première»  ainsi que  la sécurité des marchands chrétiens en Afrique et des marchands musulmans d’Afrique dans les domaines de l’Empereur. Quant aux traités postérieurs de 1282, 1285, 1300 et 1398, il y  est essentiellement question d’un tribut dont devait s’acquitter l’Etat hafside (A. Rousseau, idem, pp.425-427).

Plus tard, au moment de la fameuse rivalité entre l’Espagne catholique et le Sultan ottoman, Commandeur des croyants, la  proximité géographique entre la Sicile et le pays de Tunis et leur ferveur religieuse antagoniste ne pouvaient que constituer une sorte d’exacerbation des conflits entre les deux grandes puissances d’alors. La Sicile participa ainsi, en quelques occasions mémorables, aux expéditions maritimes chrétiennes contre Tunis. Puis, lorsque les limites entre chrétienté et territoires d’islam se stabilisèrent, l’activité corsaire -  cette «guerre seconde», selon la formule de l’historien Fernand Braudel - prolongea une relation de nature belliqueuse qui se traduisait assez régulièrement par des raids qui visaient les petits villages des côtes italiennes dont les populations venaient grossir les rangs des captifs et esclaves dans la régence, pendant que des Tunisiens, victimes de corsaires au service d’Etats européens, se retrouvaient  - à leur corps défendant eux aussi - de l’autre  côté de la Méditerranée. Le vécu de ces populations touchées par la piraterie était parfois particulièrement agité.  Selon les historiens B. et L. Bennassar, plusieurs Siciliens «ont partagé leur vie entre leur île et la Tunisie, quelques années ici, quelques années là, au gré des circonstances, passant et repassant la frontière religieuse entre les deux rives de la Méditerranée».  (Les Chrétiens d’Allah, Paris, 1989, pp.259-260). Par l’effet  d’une sorte de mélange à la fois  dramatique et fascinant propre à la compétition entre l’Islam et la chrétienté, les captifs  connaissaient  parfois un destin brillant et romanesque. A la fin du XVIIIe siècle, un jeune homme, capturé sur l’île de Favignana au large de la Sicile par des corsaires tunisiens, fut offert au puissant ministre Youssouf Saheb Ettabaâ. Converti à l’Islam sous le nom de Husseïn Khodja, il gravit tous les échelons de la hiérarchie mamelouke du Bardo puis devint entre 1822 et 1829, date de sa disgrâce, l’homme fort de l’administration beylicale. Du côté musulman, de hauts personnages se retrouvaient en Sicile où à Naples et embrassaient la foi catholique de leur plein gré comme, à la fin des Hafsides au XVIe siècle, le prince Hamida (voir Leaders,  octobre 2016) ; ou plus tard, au XVIIe siècle, l’exemple de ce Don Philippe, fils d’un dey de Tunis qui, après s’être enfui de son pays, fut baptisé en la cathédrale de Palerme en mai 1646, son parrain n’étant autre que le vice-roi de Sicile. Après bien des péripéties, il revint à Tunis, se repentit et  les choses rentrèrent dans l’ordre avec une tolérance assez extraordinaire (Lucette Valensi, «Quand des musulmans de haut rang demandaient le Baptême» in revue Pallas, 88, 2012).

Si aujourd’hui la Sicile fait rêver bien des jeunes tunisiens victimes du chômage, au XIXe siècle, de nombreux Siciliens (mais aussi des Sardes, des Napolitains ainsi que beaucoup de Maltais), poussés par la misère et le manque de travail, quittèrent  leur île pour chercher un meilleur sort en Tunisie.   Maçons, terrassiers, ouvriers, petits artisans, ils travaillaient dur et vivaient modestement, côtoyant la population locale dans la médina de Tunis et dans d’autres villes. Cette cohabitation, généralement paisible et utile aux uns et aux autres, était ponctuellement secouée par des  bagarres homériques, parfois mortelles entre les fiers-à-bras des deux communautés. Beaucoup de ces immigrés étaient aussi pêcheurs ou manutentionnaires dans différents ports tunisiens, tandis que d’autres louaient leurs bras dans les exploitations agricoles coloniales ou dans les mines (dont celles de phosphate) en divers endroits du pays.  A cette population laborieuse et paisible se mêlaient des délinquants évadés de la péninsule dont certains contribuaient à la criminalité au point qu’un journaliste français jugea utile de  mentionner «les ramifications de la mafia en Tunisie»  dans son Dictionnaire illustré paru à Tunis en 1912.
Cette ancienne présence sicilienne est  encore inscrite dans le paysage urbain. Jusqu’à nos jours, Tunis compte ainsi un vaste quartier urbain connu sous le nom de la Petite Sicile. Voici son histoire : Au XIXe siècle, le Bey de Tunis, soucieux de trouver une solution à l’insalubrité de la zone extra-muros qui allait devenir plus tard la ville européenne, accorda à une famille  piémontaise,  les Fasciotti, dont un des membres était consul d’Italie en 1861-62, la concession d’un vaste quadrilatère compris aujourd’hui entre l’avenue de Carthage, l’avenue Farhat-Hached, les rues de Turquie et Moncef-Bey avec possibilité d’y construire des petites habitations, à charge pour eux de remblayer cette zone marécageuse. Le caractère modeste de ces logements, puis la proximité du port construit en 1898, attirérent des familles siciliennes en quête d’un emploi dans les activités d’acconage et de manutention qui s’y installèrent.Ú
ÚA La Goulette, port de Tunis et villégiature d’été haute en couleur et cosmopolite, il y avait aussi une Petite Sicile à l’ombre d’une église qui existe toujours. Le 15 août de chaque année, à l’occasion de la fête de la Vierge, une imposante procession  conduisait jusqu’à la mer  la statue de Notre-Dame de Trapani, dans la ferveur des chrétiens et sous le regard des nombreux musulmans et juifs venus en voisins ou en curieux. D’autres villes telles Bizerte ou Sfax avaient leur «quartier sicilien».

Au temps des beys, la communauté italienne de Tunisie avait bien sûr son aristocratie, constituée essentiellement de grandes familles génoises  comme les  Gnecco ou les Traverso, dont la richesse était fondée sur  le négoce et, pour certaines, notamment les Raffo et  les Bogo, grâce à la proximité avec le pouvoir beylical. Leur opulence se traduisait au plan urbanistique par de beaux  palais  et immeubles  à l’architecture caractéristique de certaines régions  de la péninsule et de la Sicile et situés principalement dans le «Quartier franc» de la médina de Tunis (rue de la Commission, rue Sidi Qadouss, rue des Glacières). Dans une de ces demeures habita en 1836 Garibaldi, réfugié. Le cloisonnement social était cependant de rigueur et  il a  fallu  attendre l’ère du protectorat pour assister à des réussites de Siciliens de Tunisie comme Joseph Abita, né à Trapani en 1856 ; entrepreneur de travaux publics et de bâtiments  (dont l’Hôtel de Ville de Tunis et  l’immeuble du grand quotidien La Dépêche tunisienne), il était  membre de diverses sociétés de bienfaisance et de la société des Garibaldiens; Nicolas D’Amaco, né à Marsala en 1879, industriel et viticulteur en Tunisie, Pietro Galfano, lui aussi de Marsala, médecin ophtalmologiste à Sousse, ou encore Antoine Rizzuto, diplômé des facultés de Palerme et Messine, médecin, ancien interne de l’hôpital italien de Tunis.

Au début du XXe siècle, les Italiens  constituaient la plus forte communauté européenne de Tunisie à telle enseigne qu’on  a pu définir la Tunisie comme «une colonie italienne administrée par des fonctionnaires français». En 1906, ils étaient au nombre de 81.156 (contre  34.610 Français) répartis dans tout le pays mais principalement à Tunis (52.000), dans leur grande majorité, ils étaient originaires de Sicile,  de Trapani, Favignana, Marsala et d’autres régions de l’île. Les autorités du protectorat  étaient préoccupées par ce déséquilibre démographique au détriment de leurs nationaux et s’attachèrent à le corriger, notamment par un encouragement massif aux naturalisations d’Italiens. 

Aujourd’hui,  si la Tunisie a vu fondre dès les années 1960 sa communauté italienne comme le reste de ses composantes non autochtones et non musulmanes,  la Sicile, en revanche, abrite une importante communauté tunisienne qui, en 2015, comptait 19 244 âmes. Ces immigrés, arrivés dès les années 1960, travaillent comme ouvriers agricoles, mais aussi comme pêcheurs  dont beaucoup exercent leur métier à Mazara del Vallo. La communauté tunisienne de cette ville, qui compte également quelques commerçants, est certes bien acceptée, mais, comme jadis les Siciliens  de Tunisie, cohabite sans vraiment se mêler à la population autochtone. Des jeunes éduqués participent toutefois à la vie politique de la ville. En 2003 puis en 2009, un Tunisien, Soufiène Zitoun, entra au Conseil municipal en qualité d’adjoint étranger(consigliere straniero aggiunto)  tandis que d’autres, dont des femmes, sont affiliés à des partis italiens.
A Tunis, la présence sicilienne est entretenue vaille que vaille par les quelques familles qui ont choisi de rester au pays qui accueillit jadis leurs ancêtres. Elle s’est maintenue aussi grâce à la coopération culturelle et particulièrement à l’action de la fondation Orestiadi de la ville de Gibellina qui, à l’initiative du regretté sénateur Ludovico Corrao, avait fondé en juin 2000, au palais Bach Hamba dans la médina, un centre culturel destiné à développer les liens culturels et patrimoniaux entre la Sicile et la Tunisie. Malheureusement, ce centre a disparu en 2015, contribuant ainsi au déclin du caractère méditerranéen et cosmopolite qui fut jadis celui de Tunis.

Mohamed-El Aziz Ben Achour

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