News - 13.06.2016

Révolution et démocratie: entre contradiction et réussite en Tunisie

Révolution et démocratie: entre contradiction et réussite en Tunisie

Le sentiment d’échec à court terme de la révolution peut-il aboutir à une réussite durable ? Mais, encore, la révolution est-elle nécessairement synonyme de réforme et de démocratie ? Aymen Boughanmi, chercheur en histoire du monde contemporain, titulaire d’un doctorat soutenu à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris III et enseignant universitaire à Paris et Normale Sup. Tunis, nous interpelle. Son ouvrage, intitulé L’Automne arabe : de la contradiction entre révolution et démocratie,  est d’une rare densité de conceptualisation et d’analyse de ce qui vient de se passer durant les cinq dernières années. Appliquant une grille croisée d’outils méthodologiques, il soumet les aspects théoriques des révolutions et transitions à l’évaluation critique des différentes expériences réelles enregistrées dans le monde arabe, en se concentrant sur la Tunisie avec souvent des comparaisons avec l’Egypte.

Comment l’élan révolutionnaire, radical et fort, s’est trouvé confronté, au lendemain du 14 janvier 2011, à l’aspiration démocratique, d’un côté, l’émergence poussive du mouvement islamique, de l’autre, et l’ego personnel de nombreux acteurs, tous obnubilés uniquement par la conquête du pouvoir et l’accession à la magistrature suprême? Valeurs de la révolution et ambitions personnelles ont buté sur les tentatives de destruction du passé sans pouvoir construire le modèle espéré, avec le risque de susciter une anarchie de la compétition et de créer un vide politique.

Comment l’élite s’est-elle comportée et comment peut-elle se reconstruire à présent ? Autant d’interrogations essentielles qu’Aymen Boughanmi pose en détail, en proposant des clés de réponse. Présentation. Le titre semble provocateur. Il annonce d’emblée la rupture qu’il opère avec deux termes qui ont structuré le discours politique dans le monde arabe depuis janvier 2011: l’idée du Printemps arabe et le principe de la révolution démocratique. Cependant, contrairement aux apparences, ce travail n’adopte pas une approche pessimiste fondée sur l’idée de l’échec annoncé des transitions en cours. Pour le cas tunisien, qui sert de cas pratique afin d’illustrer l’analyse théorique sur le rapport entre révolution et démocratie, le livre affiche même un optimisme qui se veut rationalisé. Le titre traduit donc le rejet des lectures romantiques qui se condamnent, par leur propre logique, à naviguer entre un optimisme déconnecté de la réalité et un pessimisme résigné chaque fois que la réalité les rattrape.

Saison du travail et de l’effort, l’automne peut se transformer en printemps, de même que la révolution peut aboutir à la démocratie. Cependant, cet espoir s’éloigne d’autant plus que la nature de ses éléments constitutifs n’est pas collectivement assimilée, et que les défis qui en découlent ne sont pas consciemment assumés. Le lien que le discours politique tisse entre des termes comme révolution, démocratisation, démocratie ou réforme, ne doit pas cacher la réalité, souvent paradoxale et contradictoire, de ces termes. Nécessairement imprégné des considérations normatives et idéologiques qui font sa spécificité épistémologique, ce discours doit faire l’objet d’une critique constante permettant d’évaluer la portée et les limites des causalités supposées entre ces concepts. Par exemple, le livre défend l’idée selon laquelle « révolution» et «réforme» sont deux termes opposés, malgré leurs points communs.  Au moment où la révolution cherche à changer la substance des choses, la réforme peut signifier le retour à l’origine ou le renouveau à partir de ce qui existe. Elle implique l’idée de l’évolution dans la continuité afin d’atteindre le meilleur en éliminant les inconvénients et en préservant les avantages. Elle nécessite, donc, la conviction de la possibilité d’un progrès sans rupture. En permettant l’accumulation des connaissances et des expériences collectives, elle assure le développement des peuples et des civilisations. La reconnaissance du rôle civilisationnel de l’accumulation des expériences implique que le changement ne peut être radical. C’est précisément ce que rejette la révolution qui se définit comme une rupture; d’où sa contradiction avec la démocratie, son objectif annoncé.

Système de gouvernement particulièrement développé et complexe, la démocratie exige, par exemple, des structures étatiques, économiques et sociales très denses. Sa construction ne se fonde pas sur le néant et, contrairement à ce que proclame l’Internationale, hymne révolutionnaire bien connu, il est suicidaire de faire table rase du passé. Cette volonté s’oppose à tous les mécanismes de l’évolution selon les théories de Darwin ou de Hegel. Le déracinement total oblige les facteurs soumis à l’examen de l’évolution de commencer au point zéro, alors que la théorie de Darwin, par exemple, affirme que les êtres évolués sont le résultat de mutations lentes et progressives grâce à la sélection naturelle. Pour accomplir son rôle positif, la démocratisation a donc besoin de s’appuyer en partie sur le passé, ce qui réduit d’une façon significative la rupture que la révolution prétend créer.

«Une catastrophe politique»

Ainsi, une révolution, selon sa définition basique, est avant tout une catastrophe politique. Certes, la responsabilité morale de la rupture qu’elle crée incombe généralement aux régimes déchus qui, en refusant l’évolution économique, politique, sociale ou culturelle adéquate, provoque des changements autrement plus profonds et plus violents. La sclérose des régimes constitue la cause profonde et le dénominateur commun de la Révolution française de 1789, de la Révolution russe de 1917, de la Révolution iranienne de 1979… Selon l’auteur, Aymen Boughanmi, qui ne nie pas la dimension réaliste, et donc potentiellement conservatrice de son approche, ce genre de révolution fait courir de grands risques pendant la période de la reconstruction. Un changement si profond et si violent provoque toujours des fractures au sein de l’ensemble social. Généralement durables, ces blessures empêchent l’évolution vers la stabilité.

Les exemples de l’histoire démontrent que les révolutions violentes, qui entraînent un changement radical, à l’instar de la Révolution bolchevique en Russie et de la Révolution islamique en Iran, n’ont pas réussi à construire un régime démocratique. Dans ces cas, la révolution finit toujours par commettre les erreurs du régime qu’elle avait renversé : elle s’impose comme le représentant unique de l’intérêt général et produit un régime révolutionnaire qui tend à s’identifier à l’État.

Bio express
• 2013: qualification aux fonctions de maître de conférences, section 11 du CNU - Langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes et section 22 du CNU - Histoire et civilisations : histoire des mondes modernes, histoire du monde contemporain, de l’art, de la musique.

• 2012: doctorat de civilisation britannique «section 11»: L’impérialisme britannique de libre échange, 1846-1932 : une analyse géoéconomique, sous la direction de Marie-Claude Esposito. Mention très honorable avec les félicitations du jury.

2015-2016: maître-assistant à l’Ecole normale supérieure de Tunis

• Chercheur associé au Centre d’études et de recherches sur la vie économique des pays anglophones (CERVEPAS), Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3.
• Chercheur associé au centre de recherche Intégration et coopération dans l’espace européen (ICEE), Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3.

Un deuxième modèle, plus dangereux encore, peut être distingué. Il s’agit d’une situation où aucune force ne se trouve capable de mobiliser suffisamment de ressources pour instaurer durablement sa mainmise sur l’État qui finit par succomber sous l’effet de la compétition frénétique dont il est l’objet. Les menaces que sa désagrégation impose au contrat social sont d’autant plus grandes que l’aspect romantique de la révolution, perçue comme la victoire annoncée des masses et la chute des puissants, cache, même aux yeux des plus avertis, les conséquences structurelles de la rupture.

 

Une lenteur positive

La révolution, comme la guerre, est parfois nécessaire. Ce livre se propose simplement d’exposer ses implications pour en limiter les conséquences négatives. Cette réflexion est également cruciale pour évaluer le parcours accompli par un pays comme la Tunisie depuis 2011. Certes, la lenteur du changement réalisé a engendré une déception profonde, qui, conjuguée à l’instabilité post-révolutionnaire, s’est progressivement transformée en une nostalgie de la dictature passée. Néanmoins, cette lenteur est le signe que la Tunisie a su éviter les dangers des deux modèles classiques de la révolution. L’enracinement de son État et l’équilibre entre les différentes forces qui l’entourent poussent vers un troisième modèle caractérisé par une mollesse qui ne correspond pas à la radicalité que l’on attend d’une révolution. Malgré ses amertumes, ce modèle est le seul qui correspond à la logique d’une démocratisation relativement rapide. Ainsi, le sentiment d’échec à court terme peut se révéler décisif pour une réussite plus durable.

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