Opinions - 11.03.2016

Faouzia Farida Charfi: Le combat pour les libertés, pour les valeurs auxquelles nous croyons, est fondamental

Faouzia Farida Charfi, 8 mars 2016, Madrid: Remise Prix Femmes d’avenir

Recevant à Madrid le Prix Femmes Avenir, Faouzia Farida Charfi a affirmé que les récents évènements de Ben Guerdane incitent à « poursuivre le travail d’analyse sur ce qui amène des jeunes à adhérer à cette idéologie meurtrière. Nous devons travailler pour protéger la jeunesse de ceux l’invitent à camper dans le « pré de malédiction pour entretenir les suppôts du démon et la séquence de la haine destructrice» pour reprendre l’expression du penseur tunisien Abdelwahab Meddeb ». Discours.

Nous sommes réunis aujourd’hui à l’occasion de la fête internationale des femmes, pour rappeler le combat pour les libertés et l’égalité entre tous, entre les femmes et les hommes, un principe affirmé par la Déclaration universelle des droits de l’homme, dans son article premier :
« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Le combat pour les libertés, pour les valeurs auxquelles nous croyons, est fondamental dans le contexte actuel. Nous sommes préoccupés par l’attaque qui a touché mon pays ce lundi 7 mars et qui a été perpétrée par des terroristes de l’Etat islamique à Ben Guerdane.Nous sommes tous préoccupés par l’installation de la violence, par tous ces actes de barbarie dans la région, par les terribles attentats que nous avons vécus dans la douleur au cours de l’année 2015 et qui avait touché dramatiquement le peuple espagnol le 11 mars 2004.

Tous ces faits sont d’une gravité extrême. Nous avons été nombreux à les dénoncer et nous devons, à présent, poursuivre le travail d’analyse sur ce qui amène des jeunes à adhérer à cette idéologie meurtrière. Nous devons travailler pour protéger la jeunesse de ceux l’invitent à camper dans le « pré de malédiction pour entretenir les suppôts du démon et la séquence de la haine destructrice» pour reprendre l’expression du penseur tunisien Abdelwahab Meddeb.

Le phénomène d’endoctrinement de la jeunesse n’est pas nouveau. Je l’ai vécu dès les années 1970 lorsque l’islamisme commençait à se manifester en Tunisie, en particulier dans les facultés scientifiques et les écoles d’ingénieurs. Nous vivions déjà l’affrontement entre deux projets de société entre tradition et modernité, l’affrontement entre deux visions de l’enseignement, l’un dogmatique, l’autre pour l’ouverture et l’éveil de l’esprit critique. J’ai été témoin dès les années 1970 de cet affrontement et de l’enfermement dogmatique exigé par l’islam politique et du nouveau regard sur la science porté par les étudiants islamistes.

C’est ce qui m’a amené à m’interroger sur les relations mitigées entre science et islam. C’est ce qui m’a conduit dans « La science voilée », à montrer les distorsions que les extrémistes musulmans font subir à la science pour faire prévaloir leur vision religieuse du monde et leur dessein politique hégémonique. Je montre également les tentatives des fondamentalistes anglo-saxons d’imposer leur vision dogmatique dans leur refus de la théorie de la théorie de l’évolution biologique. La science n’est en pas à son premier affrontement avec le dogme. Elle s’est construite difficilement, l’histoire de cette longue construction est fascinante et instructive.Le monde arabo-musulman y a contribué et pendant sept siècles, il a été au-devant de la scène scientifique, dans tous les domaines, mathématiques, astronomie, optique, alchimie, sciences de la vie et géographie. Ce fut possible, car l’esprit critique y était présent mais la fermeture dogmatique s’y est peu à peu imposée alors que le processus inverse s’est produit en Europe.

La science arabe a porté ses fruits jusqu’au 15ème siècle, se déployant sur de vastes territoires, dans de multiples foyers culturels, parmi lesquels Bagdad, Damas, le Caire, Grenade, Cordoue, Samarkand, Boukhara, Chiraz, Ispahan, avec des échanges scientifiques remarquables entre savants de cultures différentes. La science arabe ne fut pas qu’un simple transmetteur de la science et de la philosophie grecque au monde occidental, elle a aussi initié de nouveaux champs, transformant cet héritage, mettant à l’œuvre une rationalité et concevant l’expérimentation comme modèle de preuve en physique.

Pour appuyer cette vision, on pourrait se référer au travail d’Ibn al Haytham, d’origine perse,qui a vécu entre la fin du 10e siècle et le début du 11e siècle, auquel le monde entier a rendu hommage au cours de l’année 2015, année internationale de la lumière, car il est l’inventeur de l’optique. Celui que les latins ont appelé Alhazen a mis en œuvre une démarche expérimentale pour montrer que la lumière se propage indépendamment de l’œil, établir les lois de la réflexion et proposé un début d’explication à la réfraction de la lumière. Ibn Haytham ne fut pas le seul inventeur du monde musulman. Je pourrais rappeler deux grands scientifiques du 9e siècle, Al Kindi, qui a créé la base de la cryptologie moderne, et,Khawarizmi, l’inventeur de l’algèbre, en arabe « al jabr » qui a laissé son nom à une suite d’instructions mathématiques fort utilisée en informatique, l’algorithme.

Mais après ces siècles de grande production intellectuelle, le monde musulman est entré dans une période de déclin. Iln’est pas resté fidèle à ceux qui ont traduit, commenté tant de textes, exploré de nouveaux espaces intellectuels et réalisé des avancées qu’ils devaient non pas à une quelconque violence, mais à leur seule intelligence et à leur raison. La question n’est pas de revenir sur notre passé, le monde a changé et nous devons réhabiliter le savoir. La science a continué à s’épanouir ailleurs, dans les contrées du Nord, et comme le constate Ibn Khaldoun, le grand historien maghrébin du 14e siècle, le père de la sociologie,le vent de la civilisation avait cessé de souffler sur le Maghreb et sur l’Andalus et le déclin de la civilisation entraînait celui des sciences. Les sciences rationnelles disparurent et c’est  en Europe que la science continua sa belle aventure avec Copernic qui bouscula la vision du monde en marginalisant la Terre et en faisant perdre à l’Homme son statut  particulier que lui avait attribué la théologie. Galilée poursuit cette révolution en osant pointer sa lunette astronomique. On connait le sort que l’Eglise lui fit subir. Mais la science moderne poursuit son avancée, la raison gagne sur le dogme, la modernité donne à l’individu sa place dans la société, faisant des droits individuels les valeurs fondamentales des sociétés modernes.

Le monde musulman n’a pas été insensible à ce changement du monde et à l’apport de la science pour le développement. C’est au 19e siècle qu’il réalise le retard accumulé et que de grandes réformes vont avoir lieu au cours de ce siècle, appelé le siècle de la renaissance musulmane. En Turquie, en Egypte, en Iran, en Tunisie, sont mises en marche des réformes politiques inspirées de notions modernes telles que la séparation des pouvoirs et l’indépendance judiciaire, des réformes de l’enseignement qui vont introduire les sciences dites rationnelles par opposition aux sciences charaïques et les langues étrangères. La Tunisie abolit l’esclavage entre 1842 et 1846, promulgue en 1857 le Pacte fondamental (Ahd el Amen), pour assurer la sécurité de tous les sujets de la Régence et des ressortissants étrangers dans son royaume quelles que soient leurs origines ethniques et leurs croyances religieuses. C’était déjà une affirmation des droits de l’Homme. En 1861, la première Constitution tunisienne prévoie la séparation des pouvoirs et l’indépendance du pouvoir judiciaire.

Ce retour à l’histoire est fondamental, car il explique que la révolution de janvier 2011 que nous appelons révolution de la liberté et de la dignité est d’une certaine manière, le produit de notre histoire, de la modernité tunisienne déjà présente il y a plus d’un siècle et demi. Certes, les voies de la transition démocratique sont entravées par des forces qui veulent effacer la singularité tunisienne, sa modernité, que j’ai soulignée. Celle-ci reste présente avec des avancées et des reculs, des oscillations, qui n’ont pas ébranlé la détermination d’une grande partie de la société civile à sauvegarder ses acquis en matière de droits des femmes et d’éducation. Les femmes tunisiennes ont aujourd’hui leur place dans la société et poursuivent leur combat pour l’égalité pleine et entière avec les hommes, une égalité pour laquelle Tahar Haddad, théologien et éminent juriste tunisien plaidait. Dans son ouvrage pour l’émancipation des femmes publié en 1930, intitulé « Notre femme dans la législation islamique et la société », il explique comment certaines dispositions juridiques constituaient à l’époque de la révélation coranique une avancée des droits civiques et sociaux de la femme. Tahar Haddad soutient qu’il est donc nécessaire de les faire évoluer vers une égalité entre femmes et hommes dans tous les domaines, y compris celui du droit successoral.

Ces écrits du siècle dernier gagneraient à être mieux connus.
Ce sont ces penseurs musulmans que nos enfants devraient connaître pour appréhender le monde moderne avec sérénité. L’histoire du monde nous apprend que ce ne sont pas les religions qui sont meurtrières mais, c’est ce que les hommes ont font, ce qu’ils arrivent à imposer par la force du pouvoir, puis, par la force de la tradition. Et ce constat n’est pas spécifique à un peuple en particulier, ni à une religion particulière.L’histoire contemporaine nous montre comment tous les fondamentalismes se rejoignent dans le sort qu’ils réservent aux femmes comme dans le rejet de la théorie de l’évolution biologique et de l’autonomie de la pensée.
C’est cette autonomie de la pensée qui est notre force commune face à l’obscurantisme, au dogmatisme, à l’extrémisme. C’est la liberté de pensée, la liberté de réflexion sans limite qui est créatrice, celle qui a permis de voir l’immensité de l’univers sans en être au centre, celle qui a relégué les miracles comme un lointain souvenir ou encore celle qui nourrit les esprits avides de savoir. C’est cette liberté qui s’offre en partage pour vivre ensemble dans un monde de paix.

 

Faouzia Farida Charfi

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