News - 06.01.2016

Qui est Kamel Jendoubi ministre des Relations avec les Instances Constitutionnelles, la Société Civile et les Droits de l’Homme?

Qui est Kamel Jendoubi ministre des Relations avec les Instances Constitutionnelles, la Société Civile et les Droits de l’Homme?

Lorsque Habib Essid lui avait demandé de passer le voir tôt le matin l’autre vendredi matin à Dar Dhiafa, Kamel Jendoubi ne se doutait guère qu’il allait lui proposer de faire partie de son gouvernement. Il croyait qu’il allait lui demander son avis sur telle ou telle personnalité pressentie ou sur le programme d’action. Et le voilà ministre délégué en charge de ce qu’il sait faire le mieux : les Relations avec la société civile, un enjeu désormais crucial. Mais aussi, une reconnaissance de ses mérites

Pour avoir réussi, dans la mesure du possible, les premières élections libres et indépendantes en Tunisie, du 23 octobre 2011, Kamel Jendoubi, n’avait pas en effet été reconduit à la tête de l’Instance Supérieure Indépendante des Élections (ISIE). Pire, il a été l’objet d’une campagne de dénigrement incessante, avec une remise en cause de sa gestion financière. A la limite, on lui avait demandé d’accepter de rempiler à la seule condition de lui imposer tout le reste de l’équipe. C’était méconnaitre ce militant irréductible pour la démocratie. Ses adversaires le donnaient fini, n’appréciant pas à sa juste valeur tout le capital d’estime dont il jouit, encore plus ces derniers mois, au sein de la société civile.

La réussite de l’ISIE, Kamel l’a toujours attribué également à ceux qui, aux commandes de l’État, l’y avaient aidé. Il en cite au moins trois : Béji Caïd Essebsi, alors Premier ministre, Ridha Belhaj, son proche conseiller et … Habib Essid qui était ministre de l’Intérieur. L’entente, parfaite, avait aplani tant de difficultés. Mais, la réussite leur a vite été usurpée.

Un long parcours

Militant historique des droits de l’homme, interdit de séjour en Tunisie depuis 17 ans, Kamel Jendoubi a été de tous les combats pour défendre les opposants et les opprimés de la dictature du régime de Bourguiba puis de Ben Ali. Le 16 janvier 2011, il laisse tout derrière lui pour venir sentir l’air de cette Tunisie nouvelle et sillonner ses villes et villages asservis depuis de trop nombreuses années par un pouvoir politique totalitaire. Partout, il est accueilli avec la même liesse par des foules reconnaissantes. Retour sur l’histoire singulière d’un homme qui a la fibre sociale dans la peau.

Né en 1952 dans le quartier populaire tunisois de Sayda Manoubia, Kamel Jendoubi ne connaît pas une enfance facile avec ses huit frères et soeurs que faisait vivre très modestement un père docker de son état et une mère au foyer, trop tôt décédée. Pourtant, ses parents analphabètes feront tout pour que leurs enfants poursuivent leurs études. Et c’est à l’école primaire de la rue Charles-de-Gaulle que l’aîné de la famille, Kamel, poursuit sa scolarité. Une période dont il garde d’excellents souvenirs avec des instituteurs sévères mais formidables, soucieux de la réussite de leurs élèves comme s’ils étaient leurs propres enfants.

Il sera par la suite orienté vers le lycée Ibn Charaf où il obtiendra un bac scientifique à la fin des années 1960. Kamel Jendoubi est un bon élève, particulièrement attiré par les mathématiques et la philosophie, ce qui ne l’empêchait pas de traîner souvent dans le quartier avec les copains, au grand dam de ses parents. Mais ils n’étaient pas peu fiers puisqu’il fut parmi les très rares enfants de la cité à obtenir son baccalauréat. Le jeune homme voulait faire médecine mais il est orienté vers le tout nouveau campus de Tunis pour des études en physique-chimie. Il n’y passera qu’une année, assez pour découvrir le mouvement syndical étudiant et y prendre goût.

L’année suivante, il est à Paris. Caressant toujours son rêve de poursuivre des études médicales, il s’oriente vers la pharmacie à défaut de parvenir à s’inscrire en médecine. Commencent alors trois années de galère où le jeune homme, sans bourse d’études, enchaîne les petits boulots, bagagiste à Orly, manutentionnaire à Rungis, pour financer ses études. Un rythme de vie qui lui permet de découvrir la réalité de la vie des travailleurs immigrés tunisiens en France et les conditions de vie précaires où ils sont maintenus. En partageant leur quotidien, il prend conscience de leurs difficultés. Souvent illettrés et de condition modeste, ces travailleurs venus de l’autre côté de la Méditerranée ne parlent pas, ou alors très peu et très mal, la langue de leur pays d’accueil, ce qui complique leur vie et se trouve être la source d’un grand nombre de malentendus. Kamel Jendoubi s’engage alors pour défendre leurs intérêts au sein de l’Union des travailleurs immigrés tunisiens d’abord (créée en 1974 – rebaptisée, vingt ans plus tard, Fédération tunisienne des citoyens des deux rives, FTCR), puis au sein d’autres structures. Il dénonce la discrimination dont ils sont l’objet et fait pression sur les autorités tunisiennes, à travers le consulat tunisien à Paris.

C’est dans le cadre de son engagement en faveur des travailleurs immigrés de son pays que Kamel Jendoubi croise le chemin des défenseurs des droits de l’Homme qui militent, eux aussi, entre autres, pour le respect et la dignité des immigrés maghrébins présents sur le sol français. Il s’engage à leurs côtés. La situation en Tunisie ne le laisse pas non plus indifférent et il contribuera, en 1978, à organiser une très grande manifestation de soutien au mouvement syndical tunisien à Paris, laquelle manifestation sera interdite par le gouvernement français de l’époque. L’année suivante, il décide de rentrer définitivement en Tunisie mais ne trouve pas ses marques et retourne en France pour reprendre des études en mathématiques appliquées puis en administration économique et sociale à l’IAE de Paris puis à la Sorbonne. Les petits boulots s’enchaînent là encore, veilleur de nuit, courtier, garde d’enfants, enseignant, etc. et le jeune homme poursuit toujours son combat en faveur des travailleurs immigrés tunisiens, notamment dans le domaine du logement (luttes des Foyers Sonacotra) aux côtés d’autres associations d’immigrés originaires du Maroc, d’Algérie, d’Afrique noire, etc. et défend le droit de ses concitoyens à poursuivre des activités politiques et syndicales.

Un engagement qui lui vaut de connaître sa première arrestation à son retour en Tunisie en 1982 où il passera une semaine dans les locaux du ministère de l’Intérieur. Pas de quoi entamer son esprit d’engagement dans la défense des plus faibles. Il choisira même de consacrer sa vie à cette cause, préférant intégrer le secteur social dans un organisme de formation dédié aux personnes à faible qualification plutôt qu’une carrière dans le business.

Kamel Jendoubi fait partie des quelques rares opposants tunisiens à ne pas avoir applaudi la prise de pouvoir de Ben Ali en 1987 qu’il qualifie de « coup d’Etat médical ». La suite devait lui donner raison et les réseaux de droits de l’Homme dont il faisait partie en France commençaient à relayer, dès le début des années 1990, des informations de plus en plus récurrentes sur le système de torture en vigueur en Tunisie et sur les nombreuses violations qui y avaient cours. La volonté de cadenasser la vie publique était nettement visible et la dégradation de la situation des droits de l’Homme était problématique. Ce qui le motive à créer, en 1994, avec quelques autres militants amis, le Comité pour le respect des libertés et la défense des droits de l’homme en Tunisie (CRLDHT) basé à Paris, dont il est encore le président, « mais c’est mon dernier mandat», précise-t-il.

Ce comité a beaucoup agi pour sensibiliser l’opinion publique internationale et les décideurs aux exactions qui avaient lieu en toute impunité en Tunisie, un pays généralement présenté comme un modèle (au lieu de paradis) par la presse internationale qui parlait très peu des communiqués dénonciateurs du comité. C’est alors aux côtés des instances européennes que le CRLDHT s’engage particulièrement, réunissant plusieurs opposants tunisiens au Parlement européen pour discuter de la situation et des actions à entreprendre. Il publie des rapports sans concession et ouvre ses portes à tous les opposants tunisiens et aux membres de la société civile, quelles que soient leurs tendances et idéologies respectives. A l’occasion du fameux référendum de 2002, le Comité organise une réunion publique qui rassemble tout ce que la Tunisie compte d’opposants, des représentants d’Ennahdha à ceux de la Ligue des droits de l’Homme, de l’Association des femmes démocrates, du Conseil national des luttes en Tunisie en passant par Mohamed Charfi, Ahmed Néjib Chebbi, Moncef Marzouki et Mustapha Ben Jaâfar. « Nous y avons dénoncé l’assassinat de la Constitution tunisienne et le virage radical entrepris par le régime totalitaire et despotique de Ben Ali», raconte M. Jendoubi. Homme de consensus, Kamel Jendoubi a ainsi entretenu de tout temps de bons rapports avec toutes les forces politiques et civiles d’opposition au régime de Ben Ali.

Lorsque la révolte populaire éclate au bassin minier de Redeyf, Kamel Jendoubi, et le Réseau euro-méditerranéen de droits de l’homme qu’il a contribué à créer en 1997, la soutient et dénonce la répression auprès de ses réseaux internationaux mais il ne peut se déplacer sur place, étant interdit de séjour en Tunisie depuis 1994 pour toutes ses activités de soutien à l’opposition tunisienne et privé de son passeport. Physiquement diminué par une maladie dont il sortira vainqueur à deux reprises, il ne lâche pourtant pas prise. Et à la fin de l’année 2010, de Paris où se trouve le siège du CRLDHT, il met en place, avec son ami de toujours Mohieddine Cherbib, un comité de soutien ; toute leur équipe se mobilise sur tous les fronts. Le 13 au soir, un meeting réunissant plusieurs centaines de Tunisiennes et de Tunisiens est organisé à la Bourse du travail à Paris ; toutes les sensibilités de l’opposition y prennent la parole ainsi que les formations politiques, syndicales et associatives françaises ayant décidé d’être à leurs côtés. Au matin du 14 janvier, le CRLDHT organise une conférence de presse au siège pour la Ligue française des droits de l’homme pour dénoncer la folie du régime de Ben Ali. Quelques heures plus tard, la nouvelle de la fuite de Ben Ali tombe, de déclarations publiques, et n’intervient pas une seule fois durant toute sa présence à la Haute Instance. Il ne se sentait pas prêt à l’engagement politique et désirait avant tout s’imprégner de la réalité de la Tunisie, lui qui en a été privé durant de si longues années, confiné aux contacts avec les opposants politiques et les militants des droits de l’Homme, un microcosme qui ne suffit évidemment pas à saisir la multiplicité des facettes de la vie tunisienne.

Le mois de mai 2011 est un véritable tournant dans le parcours de Kamel Jendoubi. Un large consensus se fait autour de sa candidature à la toute nouvelle instance qui doit organiser les élections de l’Assemblée constituante ; son élection à une très large majorité s’expliquerait par ses efforts, durant ses années d’exil, à rassembler toutes les forces d’opposition que compte la Tunisie, toutes tendances confondues.

La suite, c’est donc sous les feux des projecteurs qu’il devra la vivre, en tant que président de l’Instance supérieure indépendante des élections (ISIE), pour organiser et superviser, rien de moins que les premières élections libres et démocratiques de la Tunisie.
«j’ai ressenti une joie indescriptible, c’est un rêve qui se réalise,» raconte-t-il.
Deux jours après, Kamel Jendoubi est à Tunis. Accompagné de son épouse et de leurs deux enfants, Nejma et Marwan, qui ont tenu à les accompagner, il est accueilli par une foule en liesse à l’aéroport. «Je n’avais pas eu le temps de me faire un nouveau passeport tunisien mais les gens m’ont arraché des services de la douane et m’ont fait sortir de force. Je ne m’attendais vraiment pas à cet accueil émouvant ». S’ensuivent alors des semaines où le militant des droits de l’homme, revenu de son long exil de 17 années, sillonne la Tunisie. Au bassin minier d’abord où il est reçu avec les honneurs dans un meeting qui rassemble pas moins de 2.000 personnes à Redeyef.

Il se rend ensuite à Sidi Bouzid où la rencontre avec la mère de Mohamed Bouazizi, bouleversée, le marque. Il va à Thala, mais aussi au Cap Bon, à Bizerte et au Sahel où l’attend à chaque fois la même ferveur. «La Tunisie ne m’a pas semblé avoir beaucoup changé, dit-il, mais j’avais l’impression qu’elle s'était plus dégradée. De toute évidence, je voyais qu’il y avait une catégorie de riches qui s’est encore davantage enrichie et une classe de pauvres qui s’est élargie. Mais je voyais aussi beaucoup de dignité et de fierté sur les visages et dans la posture des Tunisiens que je rencontrais».

Kamel Jendoubi passe ainsi ses premières semaines dans la Tunisie post-Ben Ali entre ses pérégrinations dans les coins et recoins de la Tunisie et ses rencontres avec ses amis qui ont permis le relais d’informations fiables sur ce qui se passait dans le pays comme exactions, des avocats, des militants des droits de l’Homme, des associations, des syndicalistes, etc.

A son initiative, le Réseau euroméditerranéen des droits de l’Homme est la première association à co-organiser, du 17 au 20 mars à Tunis, avec la Fédération internationale des droits de l’Homme et des partenaires tunisiens dont la LTDH, l’ATFD et le CNLT, un colloque international et une série de tables rondes sur la transition démocratique.

Il s’engage d’abord dans le Comité de protection de la révolution puis rejoint, en qualité de représentant de l’immigration, la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution qui a rempli, selon lui, un rôle très important en l’absence de tout contre-pouvoir au gouvernement de l’époque. « Elle a permis, malgré tout ce que l’on peut lui reprocher maintenant, de canaliser la colère et les revendications du peuple qui, sans cela, serait descendu dans la rue», explique-t-il. Mais Kamel Jendoubi se place dans une position d’écoute et d’observation, faisant très peu de déclarations publiques, et n’intervient pas une seule fois durant toute sa présence à la Haute Instance. Il ne se sentait pas prêt à l’engagement politique et désirait avant tout s’imprégner de la réalité de la Tunisie, lui qui en a été privé durant de si longues années, confiné aux contacts avec les opposants politiques et les militants des droits de l’Homme, un microcosme qui ne suffit évidemment pas à saisir la multiplicité des facettes de la vie tunisienne.

Le mois de mai 2011 est un véritable tournant dans le parcours de Kamel Jendoubi. Un large consensus se fait autour de sa candidature à la toute nouvelle instance qui doit organiser les élections de l’Assemblée constituante ; son élection à une très large majorité s’expliquerait par ses efforts, durant ses années d’exil, à rassembler toutes les forces d’opposition que compte la Tunisie, toutes tendances confondues.
La suite, c’est donc sous les feux des projecteurs qu’il devra la vivre, en tant que président de l’Instance supérieure indépendante des élections (ISIE), pour organiser et superviser, rien de moins que les premières élections libres et démocratiques de la Tunisie.

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