Opinions - 18.11.2015

Démographie et planning familial en Tunisie: Chronique d’un désastre annoncé

Démographie et Planning Familial en Tunisie: Chronique d’un Désastre Annoncé

Beaucoup ont été interloqués dernièrement d’entendre le député Houcine ElJaziri, du parti Ennahdha, dans une intervention au sein de la chambre des représentants du peuple exhorter sur un ton théâtral les Tunisiens et les Tunisiennes à faire plus d’enfants. «Mariez-vous avec des Tunisiennes, Dieu vous rendra riche. Et concevez plus de 3 et 4 enfants, n’ayez pas peur. Il faut couper avec la politique du planning familial!» qu’il disait.

Qu'est ce qui rend possible qu'un membre de la plus haute instance du pays,une personne visiblement éduquée ayant longtemps vécu en France, puisse prononcer des propos aussi irresponsables et aussi détachées de toute réalité ou raison? Pourquoi remettre en cause un des fleurons de notre politique sociale, celui la même qui a été à la base de l’exception Tunisienne pendant des décennies et qui nous a permis de procurer à nos femmes et nos enfants bien être, éducation et santé ? Et que peut-on gagner aujourd’hui à faire plus d’enfants dans un pays rongé par la pauvreté et le chômage(1)? La réponse réside essentiellement dans l’idéologie. Un philosophe du siècle dernier(2) avait écrit: "l'idéologie, c'est ce qui pense à votre place". On ne peut pas être plus juste.

Comme souvent dans ce genre de situation, la pensée Islamiste se base sur des interprétations totalement révolues dans le temps ou même souvent fausses. On transpose le vécu d’un passé lointain à la réalité d’aujourd’hui. Le résultat est un décalage incommensurable entre la vie des gens et l’exégèse religieuse. Ce décalage est ce qui conduit aujourd’hui certains illuminés àpousser les Tunisiens vers la voie du suicide collectif; celle qui consiste à avoir davantage d’enfants dans un pays aux ressources modestes, à la superficie réduite et de surcroît,économiquement fragile et dépendant.

L’argument que la Tunisie a besoin de plus d’enfants est fallacieux à plus d’un titre. Au meilleur des cas notre population est en voie de stabilisation(3). Elle ne décroît certainement pas. Même si ce besoin venait à se réaliser (dans combien de décennies encore!), la Tunisie serait alors dans la situation  ô combien envieuse de pouvoir contrôler comme elle le souhaite sa population. La Tunisie pourrait devenir une terre d’accueil pour une main d’œuvre qualifiée, abondante dans le monde. Faut-il qu’un Tunisien soit né en Tunisie pour qu’il soit plus patriote qu’un autre? Bien sûr que non. Ce manque de discernement dans le discours démagogique d’El Jaziri reflète, en plus d’une profonde méconnaissance de la réalité sociale du pays, une vision nombriliste du monde.

L’explosion démographique durant le dernier siècle s’est avérée être une véritable arme de destruction massive. Ces nouvelles populations ont créé des méga centres urbains, pollué l'atmosphère, les mers et les continents;ils ont, de surcroit,surexploité lafaune et la floreau point que la dette écologique de la planète est devenue intenable(4); ils ont consommé bois, charbon et ciment (=CO2) pour construire leurs maisons.Pour manger ils ont décimé les mers, surexploité les terres agricoles, déboisé de magnifiques forets(5)  et menacé d’extinction des centaines d’espèces animales. Le résultat de cette explosion démographique incontrôlée, couplée à un modèle de développement économique basé exclusivement sur la croissance et la consommation, est une planète mourante.

Aujourd’hui manger du poisson n’est plus très sain en vue de la concentration variable de métaux lourds dans sa chair (dont surtout le mercure). Le stress hydriquetouche quant à lui tous les pays du monde à quelques rares exceptions près. Le besoin en protéines pousse à plus d’élevages lesquels contribuent fortement à l’émanation de méthane dans l’atmosphère, et donc à l’effet de serre. La gestion des déchets (surtout électroniques) et du plastique est quant à elle un casse-tête aux proportions bibliques. Aujourd’hui la population mondiale croit de quelques 80 millions d’individus par an(6) . Notre planète sature, s’essouffle et ne trouve plus les ressources pour faire vivre tout ce beau monde qui ne cesse de se multiplier et de consommer.

L’explosion démographique est préjudiciable par excellence au Maghreb. D’après le tout dernier article sur la dépendance alimentaire du Maghreb, le journal les Echos du 30 Octobre 2015 souligne dangereusement que «Si rien ne change, les pays d’Afrique du Nord, du Proche-Orient et du Moyen-Orient pourraient devoir importer la moitié des denrées indispensables à leur alimentation à l’horizon de 2050. Avec une population amenée à augmenter de 50 % d’ici là, cette région à la géopolitique complexefait face au défi de la sécurisation de ses besoins alimentaires.». Notons que le Maghreb est parmi les régions du monde les plus affectées par le réchauffement climatique. Une étude récente de l’INRA(7)  prédit que sous l’effet du changement climatique «les pays du nord de l’Afrique verraient les perspectives de rendement plonger et perdraient 50 % de leurs surfaces cultivables.»

La longue liste des maux qui affligent notre planète et nossociétés,conséquences directes de la croissance démographique mondiale,ne semble pas du tout concerner notre députéqui semble venu droit d’un autre monde.Il n’a pas compris qu’une reprise de la natalité en Tunisie ne peut se faireprincipalement et irrémédiablement que dans les régions pauvres et démunies du pays, ce qui rajouterait au désarroi des familles. Il n’a pas compris qu’une telle reprise ne peut avoir pour résultat que de surpeupler les villes à l’image du Caire, Manille, Calcutta et la pléthore des villes du monde qui vivent le calvaire démographique.Bien pis, il n’a nullement saisi l’essence même de sa religion qui prône la juste répartition des richesses. Dans plusieurs pays du monde, on continue à mettre en place des plans d’aide contre la famine, alors que dans certains autres pays,musulmans en l’occurrence, on subventionne les familles nombreuses. Comme nous le prouve l’histoire récente de l’Islamisme, plus la compréhension de la religion est primaire, et plus sa mise en application devient dangereuse.

Qu’on le dise haut et fort: le planning familial est un des plus grands acquis de la Tunisie moderne, et certainement une raison principale derrière la (semi) réussitede sa révolution. Imaginez un instant la Tunisie avec 22 millions d’habitants aujourd’hui !Ceci aurait été exactement le cas si la politique du planning n’avait pas été mise en place(8). Sans le planning familial certains disent qu’il y’aurait eu à Tunis la capitale quatre millions d’individus en plus (il faut lire autant de bouches à nourrir). Imaginez la circulation, la pollution et l’anarchie urbaine que ceci aurait engendré! Dieu merci nous sommes à 11 millions et c’est déjà difficile à gérer.

Le planning familial doit être maintenu et renforcé. Si le discours de notre député islamiste peut avoir une incidence positive, c’est celle d’attirer l’attention des Tunisiens sur l’importance de la gestion des naissances, de la disponibilité et de la gratuité des moyens de contraceptionet l’importance (sinon l’urgence) d’un discours responsable sur les droits de la famille, de la femme et de l’enfant.
Le planning familial et le contrôle de la natalité sont notre unique espoir, avec la reprise économique, pour élever le niveau et la qualité de vie en Tunisie. A cette fin j’appelle toutes les instances opérant dans le domaine du planning familial, notamment le Ministère des affaires de la femme et de la famille,à davantage de communication dans les médias pour expliquer le besoin, l’utilité et les bienfaits de leur travail. A l’image de ce qui a été initié par le Ministère de l’éducation nationale, un compte bancaire devrait être créé rapidement pour permettre à ceux et à celles qui veulent contribuer financièrement auprogramme du planning familialde le faire. La Tunisie a besoin de se mobiliser. La Tunisie a besoin de se protéger.

Sadok Kallel,
Enseignant-Chercheur,
American University of Sharjah,
EAU et Laboratoire Painlevé,
Université de Lille 1, France.

(1) Rached Ghannouchi a également appelé ouvertement a la reprise de la natalité.
(2) Jean-François Revel - 1924-2006 - La grande parade
(3) Dernier recensement 2014 de l’INS.
(4) Article du journal Le Monde du 13.08.2015 « Depuis cette nuit, la Terre vit sur ses réserves ».
(5) La plus récenteétantl’ile de Bornéo, et ce dans le but de produite de l’huile de palmedont le plus grand consommateur est l’Inde qui en a besoin pour nourrir les familles de 3, 4 et 5 enfants comme le veut si bien notre député.
(6) Laurie Mazur, « let’s ban the population bomb », Gulf News du 14 Novembre 2015.
(7) Institut national de la recherche agronomique. Article « MENA à l’horizon 2050 », publié le 28-10-2015.
(8) Basée sur le fait qu’en 1957 la population de la Syrie et de la Tunisie étaient quasiment identiques (3.6 millions d’individus) et que la Syrie aujourd’hui est à 22 millions d’habitants.


 

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2 Commentaires
Les Commentaires
keffala - 30-11-2015 23:31

les nahdhaouis veulent des enfants pour assurer la continuité de leurs existences et augmenter leur nombre c'est l'idée du patriarche Ghannouchi

Ali Bouziri - 16-01-2016 09:20

La Tunisie a réussi cette gageure de contrôler la croissance démographique grâce une politique volontaire; vision des leaders et application sur le terrain du planning familial sont un exemple de ce que l'état Tunisien a le mieux accompli. Ou en serait-on si le laissez-faire de nos pays voisins avait prévalu. Un article sur la crise du logement en Algérie, A Tumultuous Housing Program in Algeria par Carlotta Gall, paru le 09 Janvier sur le New York Times, fait état d’une précarité d’un grand nombre de ces 39 millions d’habitants; n’est-ce pas indigne d’un pays aussi riche en ressources naturelles. Mais je ne m’inquiéterai pas trop de l’appel d’un politicien a un plus de naissances car les tunisiens et surtout les tunisiennes, en êtres adultes, ont fait le choix d’avoir peu d’enfants tant est si bien que le taux de croissance actuel en 2013 était de 2,3, le plus bas du monde arabe après le Liban. Leur choix n’est plus la quantité face à l’exigence d’assurer à leur progéniture une bonne qualité de vie et pour cela Moins est Mieux. On peut tout de même se poser la question d’un démographie équilibrée et non trop vieillissante comme celle du Japon et de certains pays européens ou le taux de croissance est négatif. La décision en 2015 de permettre un second enfant en Chine urbaine est la réaction à trop de personnes âgées à charge d’une population active dont le nombre stagne ou diminue. Il est donc légitime d’en débattre au parlement et ailleurs en souhaitant que le débat soit éclairé. Si certains veulent plus de tunisien(nes) ils devront aussi se soucier de construire une infrastructure qui le permette.

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