Opinions - 22.06.2015

Tunisie, quand l’étatisme tue l’État

Tunisie, quand l’étatisme tue l’État
  Ecrit par
Chedly Mamoghli
Tunisie -

Faut-il dire la vérité au risque de déplaire, offusquer, choquer, heurter, agiter le débat public, créer la polémique et au risque de donner le tournis aux tenants de la bien-pensance? Oui. Incontestablement oui.

Il existe une question qui mérite d'être débattue avec la plus grande sincérité, celle de la conception de l’État par les Tunisiens. Ces derniers, du moins une majorité importante d’entre eux a une conception très interventionniste de l'État, ils sont partisans d’un État-providence poussé à l’extrême. Pour eux, l'État existe pour s’occuper d’eux du berceau jusqu’au tombeau. L'État est une assistante sociale, pis encore, l’État doit être une maman poule. L’État doit s’occuper de tous les champs de la vie sans exception sinon, il est honni, décrié, insulté, malmené et traité de tous les noms. Et oui, c’est ainsi. Beaucoup de Tunisiens sont à l’image de ces enfants égoïstes et capricieux, qui le jour où leurs parents n’ont plus les moyens de leur offrir ce qu’ils veulent, deviennent insolents, ingrats et désobéissants. Bon nombre de nos compatriotes « lynchent » l’État et déversent toutes leurs colères et leurs frustrations sur cette entité quand elle n’arrive plus à tout leur offrir et à leur donner satisfaction.

Et la classe politique actuelle surtout les partis et les sous-partis aux abois, apôtres du populisme, de la médiocrité, de la haine et de la rancune sont prêts à tout pour revenir sur la scène publique et se refaire une virginité y compris en dessinant leurs adversaires en «traîtres» à la botte des compagnies étrangères. Et y compris en alimentant des tentatives insurrectionnelles causées par exemple par la sinistrement célèbre campagne « Winou el Pétrole » qui n’a pour objectif que vendre des chimères à nos concitoyens et à renforcer l’assistanat. Et là, je voudrai attirer l’attention sur le fait que  la photo officielle qu’ont choisi les instigateurs de cette campagne en noir sur fond jaune n’est pas sans rappeler le symbole de Rabia al Adawiyya des Frères musulmans égyptiens. Ça en dit long sur l’innocence et la spontanéité de cette campagne fomentée par ces partis.

Donc une grande partie des Tunisiens a biberonné cet étatisme poussé à son paroxysme durant des décennies. Le phénomène n’est donc pas récent, il remonte au lendemain de l’indépendance. Certes à cette époque, cette conception est compréhensible et légitime. La Tunisie avait besoin d’un État puissant, présent sur tout le territoire de la République afin de fédérer les citoyens de la jeune nation indépendante et de faire en sorte que leur allégeance soit à l’État-nation et non à la tribu ou à la région. Également, il fallait bâtir une vraie école qui éduque et enseigne, il fallait moderniser le pays et le sortir de l’archaïsme. Mais surtout à cette époque nous n’avions pas une vraie économie nationale, c’était une petite économie agricole. Les secteurs secondaire et tertiaire étaient quasi-inexistants, il fallait donc créer un tissu économique. Le choix d’un État-providence était par conséquent justifié.

Également, il fallait revenir à la formation et à la sensibilité politique de notre premier président Habib Bourguiba. Le fondateur de la Tunisie moderne vécut dans le Paris des années 1930, époque de la IIIème République. Et l’un des partis les plus influents de cette IIIème République fut le Parti radical. Ce parti de centre gauche était le parti de la laïcité –il sera à l’origine de la loi de 1905, loi de séparation des Églises et de l’État –, de la mission civilisatrice de l’école et avait une conception interventionniste de l’État. Ce parti fascina et façonna l’étudiant que fut Bourguiba. C’était d’abord le parti de Clémenceau et ensuite celui de son cher Mendès France  qu’il appréciera tout au long de sa vie. Le Parti radical est communément appelé « le plus vieux parti de France ». Sous la Vème République, il s’affaiblit suite à la bipolarisation de la scène politique. Il finira par se scinder en deux, le Parti radical valoisien -par référence a son siège au 1er place de Valois dans le 1 er  arrondissement de Paris- transformé par Jean-Louis Borloo en UDI (Union des Démocrates et Indépendants) et le Parti Radical de Gauche (PRG) des rangs duquel est issue l’actuelle Garde des Sceaux Christiane Taubira.

De ce fait, l’état de la Tunisie au lendemain de l’indépendance et la formation politique de son leader justifiaient à l’époque cet État-providence.

Mais aujourd’hui, ce n’est un mystère pour personne et il est un constat on ne peut plus clair, le pouvoir central étouffé par sa propre bureaucratie et son administration pléthorique n’est plus capable de tout assurer aux citoyens, il fait face à de graves difficultés économiques. L’État ne peut plus être la maman poule qu’il était. L’État doit certes se concentrer sur l’état actuel de l’enseignement qui ne cesse de se dégrader et doit tout engager afin de réformer le secteur de la santé publique. Faire un tour dans un de nos hôpitaux est une épreuve. Ces deux chantiers sont prioritaires pour l’État tunisien. Mais l’État doit se désengager du secteur économique, ce n’est pas à l’État de créer des emplois. L’État doit créer les conditions favorables et propices à l’investissement des acteurs locaux et étrangers  et doit permettre au secteur privé de se dynamiser afin de résorber le chômage.
Je sais que ce j’écris risque de provoquer des tachycardies à ce que j’appelle les «réformatophobes» qui passent leur temps à diaboliser le libéralisme et à le caricaturer comme le méchant monstre père de tous les dangers. Toutefois, je leur dirai que primo, nous n’en avons cure de leurs discours hypocrites, démagogiques, caduques et populistes. Qu’ils arrêtent de vendre du vent aux Tunisiens et de leur dire que l’État doit les employer, les choyer et tout leur offrir. L’État n’en a plus les moyens et ils doivent le comprendre une bonne fois pour toute. Secundo, qu’on arrête de raconter des mensonges et des contre-vérités au sujet du libéralisme.

Le libéralisme avant d’être économique - avecAdam Smith – est une philosophie politique inaugurée par John Locke. Ce n’est ni l’islamisme, ni le panarabisme, ni le socialisme et encore moins le communisme qui ont bâti leur doctrine sur les libertés. Mais c’est le cas du libéralisme.

Nous savons pertinemment qu’en Tunisie, il est tellement plus à la mode et plus facile d’être un gauchiste grincheux allergique au libéralisme. Il est toujours plus aisé d’aller faire les fanfarons sur les plateaux télés en insultant la Banque mondiale – banque de développement que des incultes présentent comme une cupide banque d’affaires sans scrupules – et le FMI, véritable tête de turc de nos réformatophobes. Il faut leur dire qu’ils n’avaient qu’à ne pas dégrader les finances publiques pour ne pas emprunter de cette institution monétaire qui ne prête qu’aux États en proie à des difficultés extrêmes.

Je sais pertinemment que beaucoup m’envient ma liberté de ton car les opportunistes et les carriéristes se drapent dans le conformisme et dans le politiquement correct de peur d’être attaqués de la part de telle ou telle parti politique et de crainte de ne plus faire l’unanimité pour occuper tel ou tel poste. Ils préfèrent renoncer à leur liberté d’expression par souci de carriérisme. Leur posture est pitoyable. Je préfère de loin le camp de ceux qui disent la vérité et qui œuvrent pour faire avancer ce pays. En espérant que la Tunisie renonce à cet étatisme qui transforme le citoyen responsable en usager assisté.

Chedly Mamoghli

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6 Commentaires
Les Commentaires
Touhami Bennour - 22-06-2015 22:53

Je ne sais pas Mr. si ces oppositions ne soient pas dépassées. étant donné que nous sommes au 21eme siècle. En effet John locke et autres avaient á regler le probleme de la domination de l´Eglise et la Royauté. On est passé de l´opposition Etat-privé et de Société -individu; c´est bien, mais ces problemes se sont clarifiés aujourd´hui au point que les gens changent de la vie individuelle á la vie en groupe. regardons ce que la philosophie "postmoderniste" pense que les gens vivent déjà dans des "tributs" reformées. les gens cherchent la vie sociale en quelque sorte. En realité nous pouvons maitriser les deux secteutrs, et trés facilement; seulement il faut trouver les gens compétents. Je voudrais dire un mot enfin sur l´éxperience de Bourguiba: le cas du parti radical,il ne faut pas oublier que c´est passé dans un système démocratique, or rien de tel n´a existé sous Bourguiba, il a rarement obtenu le suffrage suffisant pour gouverner, ca c´est evident. Ce qu´il nous faut c´est la démocratie. Que ce soit Clemenceau, Mandes-France ou Mitterand, ils vivaient tous dans un pays democratique. La france est d´ailleurs le pays ou l´Etat est le plus fort et centralisé en Europe.

Juste Le Blanc - 23-06-2015 13:14

Je ne connais pas l'âge de M.Manoghli mais j'espère que la photo qui accompagne l'article date d’au moins 40 ans. Je ne m’attarderai pas sur plusieurs incohérences historiques, mais sachez Monsieur que les « réformes » libérales en Tunisie ont commencé dès les années 70 avec principalement Hédi Nouira et continuent aujourd’hui. Le libéralisme mondialisé est la norme aujourd’hui dans presque tous les pays du monde avec les dégâts que l’on connait. Votre Pamphlet est juste dans l’air du temps, sa prétention de vouloir bousculer les normes et de déferler la chronique est pour le moins risible. La 3ème révolution, pour reprendre Jeremy Rifkin, est en marche. Le modèle libéral qui a eu certains effets positifs dans un contexte bien particulier mais qui a surtout causé de gros dégâts est en train de vivre ses derniers balbutiements. De nouvelles formes d’économies sont en train de se mettre ne place dans certains contons suisses, certaines fédérations allemandes, en Islande, en Finlande … Que vous écriviez un texte pour insulter certaines personnes qui vous exaspèrent ; soit mais s’il vous plaît arrêtez avec le mythe du libéralisme

Amor Ben Rabah - 23-06-2015 18:17

Pitoyable ! L'opportunisme dans notre pays a de beaux jours devant lui. Selon toute vrasemblance,l'auteur de cet article appartient à la célèbre tribu des Atugiens, qui fait florès sous nos cieux depuis la 14 janvier 2011. Pour se prémunir conte toute critique, il termine son article par des invectives et qualifie ses contradicteurs éventuels de " réfomatophobes ". J'allais lui recommander la lecture de l'ouvrage de Jack Dion, paru récemment sous le titre " Le mépris du peuple ", mais le ton péremptoire de son l'article m'en a dissuadé.

Jean - 24-06-2015 07:31

A l'attention de M. Bennour, La France est un état jacobin, centralisé mais amené à changer avec la réforme de la carte régionale à l'horizon 2016. M'est avis que l'Italie est état encore plus centralisé que l'Hexagone. par ailleurs, la conception qu'a un dirigeant politique de l'organisation de l’état a peu trait à sa nature démocratique : une démocratie n'est pas par essence un état fédéral ou décentralisé (la monarchie constitutionnelle britannique), et un état providence n'est pas forcément centralisé (démocraties scandinaves). Amitiés, Jean

Slaheddine Dchicha - 24-06-2015 11:38

Monsieur, Comme suite à la lecture de votre tribune, permettez-moi ces quelques remarques : 1. De prime abord, se pose une question de méthode, je vous cite : « une majorité importante d’entre eux(les Tunisiens) », « Beaucoup de Tunisiens sont à l’image de ces enfants…», « Bon nombre de nos compatriotes », « la classe politique actuelle surtout les partis et les sous-partis aux abois », « une grande partie des Tunisiens a biberonné cet étatisme »… D’où tenez-vous ce que vous affirmez ? Comment savez-vous la conception de l’Etat de la majorité des Tunisiens ? Sur quelles sources vous appuyez-vous ? Il ne suffit pas de dire pour que cela soit, à moins d’avoir le pouvoir d’un démiurge! Vous vous inventez un adversaire, (la majorité des Tunisiens et la plupart des partis) vous lui attribuez n’importe quoi et vous vous mettez à le combattre. En pathétique Don Quichotte ! 2. Vous pratiquez l’attribution avec prodigalité et vous affublez vos adversaires, parce qu’ils ne sont pas d’accord avec vous ou parce qu’ils pensent différemment de vous, de « conformisme » et de « bien-pensance » et vous portez contre eux des accusations à la limite de l’insulte et de la diffamation : « nous n’en avons cure de leurs discours hypocrites, démagogiques, caduques et populistes », « Nous savons pertinemment qu’en Tunisie, il est tellement plus à la mode et plus facile d’être un gauchiste grincheux allergique au libéralisme » 3. « Et là, je voudrai attirer l’attention sur le fait que la photo officielle qu’ont choisi(sic) les instigateurs de cette campagne en noir sur fond jaune n’est pas sans rappeler le symbole de Rabia al Adawiyya des Frères musulmans égyptiens » Si l’utilisation de ces deux couleurs transformel’usager en islamiste, alors là, on est en plein délire … paranoïaque ! 4. Respectez vos lecteurs au lieu de les traiter en incultes et de leur infliger des banalités et des lieux communs comme vous le faites à propos du libéralisme. Contrairement à ce que vous prétendez le libéralisme n’est pas la seule solution, il y a des alternatives mais pour cela il faut s’informer au lieu d’ânonner des leçons fraichement apprises. Vous aurez dû compléter votre information en lisant par exemple le livre de Domenico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, Paris, La Découverte, 2013, 300 p. Cela vous aurait évité d’écrire : « En espérant que la Tunisie renonce à cet étatisme qui transforme le citoyen responsable en usager assisté. » car c’est le libéralisme qui transforme le citoyen en usager voire en consommateur. 5. Cela vous aurait évité aussi de préconiser l’abandon de l’économique par l’Etat et de lui réserver l’éducation et la santé. Car, ce sont là les deux domaines systématiquement sacrifiés par les ajustements structurels exigés par les institutions libérales et qui conditionnent toute « aide » - euphémisme pour crédit onéreux - de la part du FMI, de La Banque mondiale…Sans oublier que lorsque le secteur économique bradé au privé et notamment aux fiances et aux banques connaît des difficultés ou fait faillite, c’est l’Etat, donc les citoyens, qui casque : (Cf. La Grèce, L’Espagne, Le Portugal…et bien sûr le pays du « libéralisme radieux », les USA). 6. Cela vous aurait évité enfin de dire : «Il faut leur dire qu’ils n’avaient qu’à ne pas dégrader les finances publiques pour ne pas emprunter de cette institution monétaire qui ne prête qu’aux États en proie à des difficultés extrêmes. » Vous semblez ignorer que ceux qui ont dégradé les finances publiques sont les Libéraux, car jusqu’à nouvel ordre, le pays n’a été gouverné que par des libéraux, hormis la parenthèse Ben Salah et c’était il y a longtemps ! 7. Enfin, est-ce le moment de remettre en question l’Etat et d’attaquer ses partisans alors que Daech est à l’affût à nos frontières et qu’il dispose probablement de cellules dormantes à l’intérieur ? Croyez-moi, Cher Monsieur, sans le contexte géopolitique et sécuritaire difficile que vit notre pays, je me serais abstenu de toute remarque. Slaheddine Dchicha

DIMASSI A - 25-06-2015 13:24

J AI LU ET RELU L ARTICLE DE MR MAMMOGHLI QUE JE TROUVE PERTINENT IL SOULEVE UN VRAI POBLEME DE LA SITATION ACTUELLE DE NOTRE PAYS EN EFFET A FORCE DE BIBERONER LES TUNISENS DURANT DES DECENIES NOUS AVONS COMMENCE A PERDRE LES VALEURS DU TRAVIL NE SOYONS PAS AVEUGLE REGARDONS AUTOUR DE NOUS NOUS DEMANDONS TOUT A L ETAT SANS CONTRE PARTI AUCUNE....L ETAT PROVIDENCE A DISPARU RETOUSSONS NOS MANCHES ET RETOURNONS AU TRAVAILAVEC SERIEUX ET ABNEGATION LOIN DE TOUTE IDEOLOGIE LE MUR DE berlin EST TOMBE DEPUIS LONGTEMPS IL FAUT LE RAPPELER DE TEMPS EN TEMPS AUX NOSTALGIQUES

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