Opinions - 06.01.2014

L'autre bataille de l'abolition de la peine de mort en Tunisie

Nous avons appelé en vain à l'abolition de la peine de mort; l'article 21 tel qu'amendé et présenté par deux courageuses députées (une indépendante et une de Takattol) n'est pas passé à une large majorité de votes favorables à la peine de mort.

Une bataille perdue

Ce qui est surprenant à première vue, c'est que la plupart de ceux qui sont favorables à la peine capitale l'ont encourue à un moment ou un autre de leur parcours politique, ce qui ne laisse de surprendre de leur part.

Cette contradiction majeure, ils l'expliquent par leur attachement aux préceptes de l'islam. Ce faisant, ils ne se doutent pas que l'esprit de notre religion demeure profondément humaniste. Mieux, son esprit bien compris est plutôt pour l'alignement sur l'un des acquis majeurs de la civilisation de l'humanité. Or, la préservation de la vie humaine en est une, quelle que puisse être la turpitude commise par celui qui encourt la peine capitale.

Et ce n'est pas le fait que la Tunisie respecte de fait un moratoire, depuis 1991, en matière d'application de peine de mort qui peut satisfaire l'esprit épris de justice que doit être celui d'un vrai musulman. Car, pour ceux qui végètent dans les couloirs de la mort, tant que la mort n'est pas mise hors la loi, ils l'encourent à tout instant. Est-ce ce qu'ont souhaité, au fond, ceux qui ont maintenu la peine de mort en Tunisie? Est-ce cette forme de torture morale qu'ils ont entendu maintenir en notre pays au moment même où ils condamnaient à l'unanimité la torture? Quelle belle contradiction! 

Le parti de cheikh Ghannouchi a raté aujourd'hui une occasion précieuse de démontrer l'attachement de son parti à la véritable démocratie dont l'abolition est un symbole éminent. Il ne sert à rien de nous sortir la rengaine de l'existence de pareille peine dans certaines démocraties, car nous voulons une démocratie sui generis dans notre pays, qui ne soit pas simplement formelle ni matérielle. Or, nos valeurs islamiques auraient autorisé pareil saut qualitatif, permettant de revitaliser tout ce qui s'est figé dans nos mentalités. Il suffisait d'oser dépasser nos réflexes conditionnés et notre lecture fausse d'une religion tolérante dans l'âme qu'on continue à caricaturer avec notre interprétation d'un autre âge.

Nous avons donc raté l'occasion de démontrer notre capacité à faire montre du pardon auquel nous invite notre religion et de transformer nos couloirs de la mort en des aires de spiritualité où les valeurs éminentes de l'islam, cette spiritualité de grand format, auraient trouvé à s'employer auprès des pires criminels. Quelle belle occasion du service bien compris de notre religion on a perdue là!

Ce fut surtout une triste occasion démontrant à quel point nos partis politiques pratiquent le mensonge et la tromperie. Ainsi, ce parti prétendument abolitionniste que celui de l'ex-défenseur des droits de l'Homme, le président Marzouki, qui a brillé par son absence durant cette bataille pour l'honneur.

La guerre de l'abolition peut être gagnée

De fait, que ce soit les partis de MM. Ghannouchi et Marzouki, les autres se présentant comme démocrates et qui étaient contre l'abolition ou tous ceux qui ont voté le maintien de la peine de mort en Tunisie, on n'était motivé que par  des intérêts bassement politiques et partisans, non par la marche de l'histoire pour en écrire une nouvelle page sur cette terre. Ils ont voté l'article 21 en l'état par calcul politique, se basant sur les sondages qui prétendent que la société tunisienne serait majoritairement pour la peine de mort.

Or, c'est faux ! On sait que les sondages sont la meilleure façon d'arranger la vérité, de ne tenir compte que des apparences, sans aller au creux des réalités. Le sondage n'est qu'une opinion publiée, il n'a rien à voir, véritablement, avec l'opinion publique de la Tunisie réelle.

Il aurait suffi de dire au peuple que l'abolition n'a pas pour but d'excuser un acte horrible, mais de faire en sorte que malgré le forfait, on cherchait à atteindre deux objectifs majeurs recommandés par notre religion. Le premier s'adresse à la victime qui doit être en mesure de faire l'effort de dépasser ses sentiments compréhensibles de vouloir se venger, en alignant son comportement sur l'exemple de Dieu clément et miséricordieux. Le second, le plus important, vise le coupable en lui donnant l'occasion inespérée de s'amender, faire acte de pénitence et d'agir, grâce justement à la riche spiritualité de notre religion, pour retrouver la juste voie durant sa réclusion à vie. Assurément, avec un pareil argumentaire, c'est une majorité pour l'abolition qu'on aurait en Tunisie, car le peuple tunisien est humaniste dans l'essence de son être. 

La cause de l'abolition n'a pas été honorée à l'Assemblée constituante, mais il ne s'agit que d'une bataille perdue sur le long chemin vers la revitalisation des valeurs humanistes en ce pays. Paradoxalement, l'article voté peut même se révéler la meilleure arme pour les abolitionnistes.

En effet, l'article 21 sanctifie le droit à la vie; et c'est dans l'esprit de l'abolition. Certes, il prévoit cela dans la limite des exceptions prévues par la loi pour des cas extrêmes; or, il suffit que le juge estime qu'aucune exception, aucun cas extrême ne justifient la violation du principe consacré par la constitution qu'il peut et doit interpréter comme interdisant la peine de mort. Et voilà l'abolition encore possible en se basant tant sur la lettre que sur l'esprit de cet article ! Pareillement, dans une lecture similaire, la loi pourrait oser, sinon abolir, du moins décréter la non-application de la peine de mort, aucun fait humain, quelle que soit sa gravité, ne se résolvant en cette exception extrême prévue par la constitution en une pure vue théorique de l'esprit.

Aux abolitionnistes donc de ne pas baisser les bras et de dénoncer cette manipulation politicienne de la part des femmes et des hommes politiques amnésiques, à la courte vue des valeurs qu'ils prétendent servir. Ils doivent continuer le combat de l'abolition en profitant de la contradiction flagrante d'un article qui vise autre chose que ce qu'il indique. N'est-ce pas, en effet, l'avortement qui est visé ici ? Or, même dans ce cas, les juristes et les juges auront leur mot à dire, en considérant la vie dont il s'agit comme ne concernant que la naissance accomplie. 
Le combat pour une démocratisation radicale de la Tunisie doit donc continuer. Après l'incrimination de l'anathème pour incroyance, et en attendant la consécration d'une véritable démocratie décentralisée, on peut innover en démocratie en osant prouver que l'islam n'est pas antinomique avec l'abolition de la peine de mort; bien au contraire, il la prône!

Farhat Othman

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6 Commentaires
Les Commentaires
sihem - 06-01-2014 19:04

la majorité de la population est pour son rétablissement en France la peine de perpétuité est tout aussi inhumaine : c’est condamner à vivre, tout en sachant qu’on ne sortira jamais. En prison à perpétuité, le condamné perd le peu d’humanité qui lui restait, et devient un animal. un meurtrier, un violeur etc n’a jamais l’impression d’avoir fait du mal, on ne peut attendre qu’il mette lui-même un terme à ses jours il n’existe aucune garantie que les condamnés à mort ou à perpétuité (selon les pays) ne commettront pas à nouveaux leurs crimes s’ils sortent, même très vieux. Mieux vaut supprimer totalement cette probabilité, même si elle est infime. mieux vaut une erreur judiciaire et la condamnation à mort d’un suspect, que la mort de nouvelles victimes qui n’auront même pas eu la chance de passer devant un tribunal. Il y aura toujours plus de victimes de récidivistes libérés après une peine plus ou moins longue, que de condamnés à mort par erreur pour un criminel qui deviendra un ange, combien seront libérés sous serment et recommenceront une, dix, cent fois avant d’être repris ?

berger - 06-01-2014 21:27

L´avis de la population reste le critère principal pour ou contre la peine de mort; ca doit être la règle dans une démocratie. Cela n émpêche nullement la société civile de faire des recherches dans un sens comme dans l´autre. Mais je pense que les recherches doivent être orientés dans la réalité et avec une methode empirique, les faits nous éloignent des speculations subjectives et équivoques Car qu´est-ce que l´essence de l être? c´est un point de vue c´est tout, car une autre philosophie dit que l´existence précède l´essence, on sait que chaque philosophie part de certaines premices à elle. La religion non plus ne sert pas d´arguments pour ou contre l´abolition peut être après coup pour donner une force à une decision déjàs prise. Amnesty Internationl dit: que la peine de mort frappe surtout les pauvres ou les minorités raciales, et certains gouvernements l´utilise à des fins de politique populiste et frapper d´autres groupes comme la fraude fiscale, le commerce avec la drogue ou l´utiliser contre des minorités des minorités. Dans tout les cas se travail de clarification doit se faire au sein de la population, et c´est elle qui a la dernière parole.

Abdelkrim ben Khlifa - 06-01-2014 23:20

Toute personne qui a fait du mal doit ressentir le mal qu’elle a infligé aux autres, même si la vengeance ne rendra pas ce que l’on a perdu et ne ramènera pas les innocents à la vie. Quoi qu'en disent les associations abolistes ou des « droits de l'homme!! », la peine de mort est un châtiment qui s’impose comme le moyen le plus efficace pour rendre justice. Sinon où s’arrêtera le mal ? Les personnes qui commettent des crimes abominables, des atrocités contre l’humanité, ceux qui trahissent la nation, ne méritent pas de vivre. Certes la peine de mort ne fera pas revenir les victimes mais ça fera réfléchir certaines personnes et ça fera de la place dans les prisons (combien coûte une incarcération à perpétuité à la société ?). La peine capitale doit rester un moyen de dissuasion et de prévention. Quand un des proches de ces défenseurs de l’abolition de la peine de mort se fera sauvagement tuer on verra s’ils resteront abolistes. Par ailleurs, la peine de mort n’est plus appliquée en Tunisie depuis 1991. Pourquoi ce supplément de sujets de polémiques ? Derrière ce sujet ne se cache-il pas d’autres choses ? Enfin, j’aimerai savoir ce que pensent les pro-Bourguiba de l’exécution en 1963 de Lazhar Chraïti et dix de ses conjurés.

radhia - 07-01-2014 11:46

A-cela ne fait pas revenir la victime, mais au moins les familles de victimes sont apaisées, car elles savent il est choquant de payer pour des meurtriers que l’on garde en prison (à moins qu’ils ne paient leur dette contractée envers la société par des travaux d’intérêt généraux par exemple)qu’il n’est plus possible que ce mal frappe à nouveau B- nous ne savons pas si la peine de mort fait baisser le taux de criminalité, mais ce dont on est sûr, c’est qu’elle ne le fait pas monter ! Son impact n’est certainement pas nul. Choisissons donc la solution dont nous sommes sûrs et pour l’exemplarité C-n’est pas être contre les droits de l’homme que d’être pour la peine de mort, puisque la perpétuité bafoue les droits et la dignité de l’homme D- beaucoup de pays dits ‘non- démocratiques’ ont aboli la peine de mort : Angola (1992), Azerbaïdjian (1998), Croatie (1990) , Équateur (1906), Georgie (1997), Haïti (1987), Honduras (1956), Lithuanie (1998), Mozambique (1990), Namibie (1990), Népal (1997), Nicaragua (1979), Roumanie (1989), Timor Oriental (1999), etc (source écart-type) ; Turquie (2002) E-des pays dits démocratiques ont encore la peine de mort (les Etats-Unis surtout, pour certains Etats, ainsi que le Japon F-mieux vaut consacrer les ressources limitées dont notre société dispose (hommes, temps, argent, etc) pour développer celles et ceux qui n’ont fait de mal à personne et qui le méritent largement plus, que de s’occuper des anciens meurtriers et violeurs, pour qu’ils reviennent dans le bon chemin G-les crimes commis qui font mériter la peine de mort permettent-ils encore de considérer l’assassin comme un être humain ? Les droits de l’homme ne peuvent par conséquent plus être invoqués quand on parle de peine de mort H-on fait de l’assassin la victime, en s’occupant de lui et en lui trouvant des excuses I-une erreur judiciaire est une erreur judiciaire. Un condamné à mort par erreur n’est pas pire, loin de là, qu’un condamné à perpétuité par erreur. La question de la condamnation des innocents n’est pas celle de la peine de mort, mais de la faillibilité de la justice

Atlal El-Mahdiyya - 07-01-2014 11:58

Une Chose est certaine : les alternatives à la peine capitale existent. Les exemples récents comme celui de la Chine et de l'Indonésie montrent bien qu'on pourrait remplacer la peine de mort par une incarcération pour une durée appropriée du criminel. Cette peine est suffisamment dissuasive pour les criminels potentiels.

zakia hamda - 09-01-2014 07:58

Merci de bien vouloir rectifier. Nadia Chaabane est bien membre du parti Al Massar https://www.facebook.com/photo.php?v=227288814119796&set=vb.206566116192066&type=2&theater

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