La Muqaddima du Management (I) : L’Asabiyya d’entreprise ou le remède à nos dérives néo-féodales
Par Dhia Ahmed. Consultant International en Amélioration de la Performance des Entreprises - Hier, la Tunisie s’est figée dans la communion et les effluves de l’Aïd El Kébir. Ce matin, alors que le pays s’ébroue lentement et que nos entreprises s’apprêtent à retrouver la froideur de leurs tableaux de bord, une autre célébration s’est glissée dans l’ombre de la trêve festive : l’anniversaire de la naissance, le 27 mai 1332 dans les ruelles de la médina de Tunis, d’Ibn Khaldoun.
Pour le dirigeant moderne, souvent saturé de concepts managériaux importés et de théories toutes faites, replonger dans la Muqaddima n’est pas un exercice de nostalgie historique ou de fierté passive. C’est une leçon d’ingénierie systémique quantitative. Caution d’universalité extraordinaire: en février 1981, Reagan citait explicitement les écrits de l'érudit tunisois pour légitimer sa politique de relance économique. Car Ibn Khaldoun n’était pas un simple chroniqueur des dynasties passées ; il fut le premier analyste des flux, des cycles de vie organisationnels et des causes profondes du déclin des structures humaines. Sa pensée est, par essence, une science de la performance collective avant la lettre.
Pour ausculter les pathologies de nos entreprises contemporaines, j’ai choisi d’ouvrir un cycle de quatre tribunes inspirées de son œuvre. Nous y explorerons successivement:
• L’Asabiyya d’entreprise: comment restaurer le sens du collectif et la cohésion transversale face aux silos féodaux;
• Le cycle des dynasties corporatives: comment briser le piège de la rente de situation et du déclin programmé;
• L’agilité nomade face à l'asphyxie sédentaire: comment fuir la sédentarisation bureaucratique pour retrouver le mouvement et la réactivité;
• La courbe de Laffer managériale: comment libérer la performance de la taxe invisible de la micro-gestion par une architecture de la confiance méthodique.
Ce voyage commence aujourd'hui par une urgence absolue: la reconstruction de notre dynamique de corps.
Le prolongement de l’hypnose: du geste stérile au silo néo-féodal
Dans ma précédente chronique («La reproduction du même, ou l'art d'organiser notre propre déclin »), je mettais en garde contre cette sédation collective (cette hypnose de l’autoroute) qui pousse nos cadres à répéter des processus obsolètes simplement parce que « l’on a toujours fait ainsi». Nous coupions les bouts du rôti par pur mimétisme, déléguant notre intelligence au passé pour ne pas avoir à interroger nos fours d'aujourd'hui.
Mais que se passe-t-il lorsque cette répétition mécanique cesse d'être une simple routine individuelle pour devenir une culture collective ? Elle produit une pathologie systémique encore plus destructrice: la balkanisation de l'organisation. À force de reproduire des schémas mentaux hérités des décennies passées sans jamais les confronter à la dureté du réel, nos entreprises se sont sédimentées. Elles ne forment plus un organisme vivant, fluide et tendu vers la création de valeur pour le client; elles se sont transformées en un archipel de baronnies étanches et rivales.
C’est le Directeur des Opérations qui refuse de prêter l'oreille aux alertes de la Qualité, assimilant les protocoles de conformité et les arrêts de ligne à de l'obstruction bureaucratique ou à du sabotage opérationnel. C’est le Marketing qui regarde la Finance comme un censeur frileux et sans imagination, tandis que la Finance le taxe de dépensier compulsif déconnecté de tout retour sur investissement réel. C’est le Directeur Commercial qui mène une guerre d’usure frontale contre la Direction des Ressources Humaines, exigeant des passe-droits et des schémas de commissionnement dérogatoires pour ses troupes, au mépris de l’équité interne et des structures salariales de l'entreprise.
Chaque direction s'est érigée en principauté souveraine, barricadée derrière ses propres indicateurs de performance locale, jalouse de ses prérogatives et totalement étanche aux réalités opérationnelles des autres départements.
Nous assistons, impuissants, à l’industrialisation du désalignement. Face à ce paysage fragmenté, où l'énergie managériale se consume dans des guerres de tranchées internes, Ibn Khaldoun, l'enfant de Tunis, nous propose un antidote vieux de sept siècles: l’Asabiyya.
L’Asabiyya: l'ADN de la performance invisible
Dans la fresque khaldounienne, l’Asabiyya désigne la cohésion sociale, l’esprit de corps, ce ciment invisible et viscéral qui pousse un groupe humain à transcender les intérêts individuels pour conquérir des empires. Pour Ibn Khaldoun, l’Asabiyya est la variable critique de toute équation de puissance:
A=f(C,T)
Où la force du groupe A est fonction de sa cohésion interne C et de sa capacité à résister aux tensions externes T. Ainsi, quand l’Asabiyya est à son acmé, le groupe est invincible, capable de surmonter toutes les contraintes matérielles et de renverser des structures dix fois plus riches mais moralement épuisées. Quand elle s’éteint, la structure la plus opulente s’effondre de l'intérieur, victime de son propre confort, de ses divisions et de sa bureaucratie.
Transposée au monde de l'entreprise moderne, l’Asabiyya n'est pas le concept tiède de "Team Building" que l'on achète à grands frais lors d'un séminaire annuel dans un hôtel balnéaire pour amuser des cadres fatigués. L’Asabiyya, c'est l'alignement stratégique absolu. C'est la réduction radicale de la variance relationnelle entre les départements. C'est cette «fierté d'appartenir» qui fait qu'un ingénieur de production, un comptable et un commercial sur le terrain partagent la même pulsation cardiaque opérationnelle.
La tragédie de beaucoup d'entreprises tunisiennes réside dans la confusion entre l'obéissance et l'adhésion. On y conçoit des organigrammes d'une complexité byzantine, on y multiplie les échelons et les strates de contrôle, pensant que la structure créera la cohésion. C'est une erreur d'ingénierie fondamentale. La structure produit de la conformité; seule l’Asabiyya produit de la performance.
Éliminer la friction relationnelle
Lorsque les silos s'installent, l'organisation commence à générer une friction interne paralysante. Tout comme un grain de sable grippe les rouages d'une mécanique de précision, la méfiance interdépartementale sature le moteur de l'entreprise et ralentit l'ensemble de ses processus.
Dès lors, la vitesse de traitement s'effondre. Les circuits de validation s'allongent inutilement, les e-mails de couverture (les fameux «pour information» envoyés à la terre entière pour se protéger d'une future faute) se multiplient, et l'énergie cognitive qui devrait être déployée pour vaincre la concurrence internationale est stupidement gaspillée à régler des conflits de frontières de bureaux.
Le courage managérial consiste à admettre une vérité comptable et physique : la performance globale n'est jamais la somme des performances locales:
• Un service commercial qui explose ses objectifs en vendant des promesses que l'usine ne peut pas fabriquer avec régularité n'est pas performant: il est toxique pour le système.
• Une direction financière qui optimise sa trésorerie à court terme en asphyxiant ses fournisseurs stratégiques détruit l’Asabiyya de l'écosystème et prépare la rupture de sa propre chaîne d'approvisionnement.
Le dirigeant khaldounien doit être un briseur de frontières. Il doit imposer la donnée objective et la cartographie des flux comme langage universel pour remplacer les guerres d'ego, et réinstaller le Gemba au centre de la culture d'entreprise. C'est en forçant le financier à s'asseoir à côté de l'opérateur sur la ligne de production, et le marketeur à écouter les appels de réclamation du service après-vente, que l'on recrée cette friction créatrice et cette solidarité organique.
Organiser la convergence
Le diagnostic de notre tissu économique met en lumière une asymétrie singulière: la somme de nos potentiels individuels, si précieux soient-ils, peine à se cristalliser en une force collective durable. Face à une économie mondiale caractérisée par l'instabilité et l'hyper-vitesse, nos entreprises peineront à maintenir leur viabilité à long terme si elles restent une juxtaposition de compétences statiques, méfiantes et repliées sur leurs territoires respectifs.
Il est temps de fonder des architectures de précision sur le socle solide de l’Asabiyya. Cessons de manager par silos, cessons de tolérer le confort stérile de la division qui nous rassure mais nous condamne. L’excellence opérationnelle n’est rien d’autre que l’industrialisation de la confiance par la maîtrise des processus.
Si nous voulons que l’ingéniosité tunisienne cesse d'être une heureuse exception pour devenir une norme industrielle reproductible, redonnons à nos équipes l'élan d'un collectif uni et conquérant. Car au bout du compte, comme nous l'enseignait Ibn Khaldoun, ce ne sont pas les armures les plus lourdes ou les coffres les plus pleins qui gagnent les batailles de l'histoire; ce sont les organisations où chaque maillon soutient le suivant, sans faille et sans relâche sur la ligne de front.
Dhia Ahmed
Consultant International en Amélioration de la Performance des Entreprises
Diplômé en Business Strategy de Harvard Business School