Professeur Amor Toumi: Père de la pharmacie et du médicament en Tunisie
Par Slaheddine Sellami - Le monde médical s’est réveillé, le 12 décembre 2025, sur une bien triste nouvelle : le Professeur Amor Toumi, affectueusement appelé «Si Amor» par ses amis, ses élèves et ses collaborateurs, nous a quittés. Cet éminent professeur de la faculté de Pharmacie de Monastir, né à Tunis en 1949, y a effectué ses études primaires et secondaires, obtenant un baccalauréat avec mention. Cette réussite lui a permis d’entamer des études de pharmacie à Toulouse, où il a obtenu son diplôme de pharmacien en 1972, suivi de plusieurs certificats d’études supérieures, de diplômes d’études approfondies, puis du prestigieux titre de docteur en sciences pharmaceutiques.
Fort de cette solide formation, il entame sa carrière par un stage à l’officine du regretté Radhi Jazi, où ses compétences, son sérieux, son intelligence et sa vision sont rapidement remarqués. Ce tournant décisif sera déterminant dans la trajectoire du jeune pharmacien, qui sera recommandé, en 1990, au regretté Dali Jazi, alors ministre de la Santé, en quête d’une personnalité de grande compétence pour diriger le Département de la pharmacie et du médicament. Le duo formé par Dali Jazi, ministre visionnaire, et Amor Toumi, directeur du département et conseiller du ministre, partageant une même ambition, mettra en place une politique audacieuse favorisant l’émergence de l’industrie pharmaceutique tunisienne, aujourd’hui source de fierté nationale.
Sous leur impulsion, les décrets du 3 septembre 1990 sur les bonnes pratiques de fabrication et de contrôle des médicaments, le décret du même jour définissant les conditions de l’information médicale et scientifique, ainsi que la mise en place d’une procédure rigoureuse pour l’autorisation de mise sur le marché tunisien des médicaments, reposant sur l’implication des professionnels via des commissions spécialisées et un comité technique, accompagnés d’un contrôle strict de la qualité des produits pharmaceutiques importés ou fabriqués localement grâce à la création du Laboratoire national de contrôle du médicament (Lncm), ont permis:
1– Le développement de l’industrie pharmaceutique, passant de 2 unités en 1990 à plus de 30 dix ans plus tard, employant 3 500 salariés dont 37 % de cadres (pharmaciens, médecins, ingénieurs et gestionnaires), couvrant progressivement 60 % des besoins du pays en volume.
2– La lutte contre la contrefaçon et l’amélioration de la sécurité du médicament en Tunisie, dont la qualité est aujourd’hui reconnue par toutes les instances nationales et internationales.
3– Une meilleure disponibilité des médicaments et une maîtrise des prix, grâce à une force de négociation et à une politique d’appels d’offres menée tant pour le secteur public que pour le secteur officinal, assurée par la Pharmacie centrale dont le rôle a été considérablement renforcé.
4– Le développement de l’exportation, grâce à une série de mesures instaurées par l’État à la demande de la DPM et du ministère de la Santé, telles que l’exonération des droits de douane sur les matières premières et les articles de conditionnement, un taux avantageux de TVA, la taxation des produits similaires importés, ainsi que l’encouragement des multinationales à produire leurs médicaments en Tunisie.
Très rapidement, le travail accompli par la DPM sous la direction du Professeur Amor Toumi est salué par les instances internationales, notamment par l’OMS, qui reconnaît la DPM comme centre collaborateur en matière d’enregistrement et de réglementation pharmaceutique. Plusieurs pays africains envoient alors leurs cadres et futurs décideurs effectuer des stages en Tunisie afin de s’inspirer de cette expérience unique, contribuant au rayonnement du pays et favorisant le développement des exportations de médicaments tunisiens vers ces marchés.
Le Professeur Amor Toumi joue également un rôle central dans les négociations internationales visant à préserver la jeune industrie pharmaceutique nationale, insuffisamment armée à l’époque pour rivaliser avec les grandes multinationales.
Au début des années 1990, la Tunisie est confrontée à un nouveau défi : le chômage des diplômés. Sous l’impulsion du Professeur Amor Toumi à la tête de la Direction de la pharmacie et du médicament (DPM), et en concertation avec le Conseil de l’ordre des pharmaciens, le ministère de la Santé introduit la notion de « pharmacie de nuit ». Cette réforme permet l’ouverture de nombreuses nouvelles officines, sans modifier le numerus clausus, contribuant ainsi à résorber en partie le chômage des jeunes diplômés. Par ailleurs, le Professeur Toumi réforme le système d’information médicale et scientifique, réservant le métier de délégué médical exclusivement aux médecins, pharmaciens et vétérinaires.
Après avoir solidement structuré la DPM, il est nommé à la tête du Laboratoire national de contrôle des médicaments, qu’il développe non seulement comme instrument de contrôle du médicament, mais également comme centre de référence dans la lutte contre le dopage.
L’ampleur et la rapidité du travail accompli en Tunisie confèrent au Professeur Toumi une stature internationale. Il est ainsi sollicité par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en tant qu’expert du médicament, ce qui lui permet de défendre avec brio les intérêts de la Tunisie et des pays en développement sur la scène mondiale.
De retour en Tunisie à la fin des années 2000, il est sollicité par de nombreux pays africains et arabes pour:
• Mettre en place des réglementations pharmaceutiques et des dispositifs de gestion de l’approvisionnement en médicaments;
• Développer des outils de gestion pour lutter contre les médicaments contrefaits;
• Élaborer des stratégies de production locale de produits pharmaceutiques.
En 2011, il réintègre le ministère de la Santé en tant que conseiller auprès de plusieurs ministres, contribuant à l’élaboration de politiques du médicament plus efficaces. Il améliore la gestion de la Pharmacie centrale de Tunisie (PCT) en interdisant la compensation pour les médicaments non essentiels, pour lesquels existent des équivalents locaux ou importés, évitant ainsi à la PCT des dépenses inutiles. Il encourage également la généralisation des appels d’offres pour le secteur officinal et le secteur public, notamment pour les médicaments coûteux, issus de la biotechnologie, afin de réduire les dépenses des ménages et de la Caisse nationale d’assurance maladie.
Le Professeur Toumi nourrit un rêve: la création d’une agence du médicament regroupant toutes les directions concernées, le laboratoire de contrôle et le centre de pharmacovigilance. Après avoir concrétisé ce modèle en Côte d’Ivoire, il parvient en 2016 à convaincre le ministre de la Santé de la nécessité d’une telle agence en Tunisie. Il préside la commission chargée de ce projet, finalisé en 2016, mais il faudra attendre 2023 pour voir la naissance de l’Agence nationale du médicament, couronnant ainsi une carrière entièrement dédiée au service public. Ainsi s’achève le parcours d’un grand serviteur de l’État, unanimement reconnu comme le père de la pharmacie et du médicament en Tunisie. Son héritage et son œuvre demeurent inoubliables, inspirant les générations futures à poursuivre son engagement au service de la santé publique.
Slaheddine Sellami
Lire aussi
• Amor Toumi: La problématique des vaccins contre le Covid-19
• Pr Amor Toumi: L’ouragan «covidaire» entre urgence, vigilance et responsabilité