News - 16.04.2023

Rappel d’un témoignage du Pr Albert Moatti: Sousse sous l’occupation nazie

Rappel d’un témoignage du Pr Albert Moatti: Sousse sous l’occupation nazie

Par Slaheddine Belaid - La Société d’Histoire des Juifs de Tunisie fondée en 1997 organise du 16 au 18 avril 2023, à Paris, un colloque international sur le thème « Les Juifs et le droit en Tunisie, du protectorat à l’indépendance (1881-1956) ». Placé sous le haut patronage de la ministre française de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique, Madame Sylvie Retailleau, le colloque doit réunir nombre d’universitaires spécialistes de l’histoire des Juifs en Tunisie dont le Professeur d’histoire contemporaine et ancien doyen de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de Manouba, Habib Kazdaghli. Prenant prétexte de la présence à cette rencontre d’intervenants de nationalité israélienne, certains enseignants de la Faculté de Manouba ont déclenché une campagne virulente contre le Professeur Kazdaghli, l’accusant d’apporter implicitement une caution à la normalisation avec l’Etat hébreu. Or, tous savent que les rencontres et les conférences organisées par la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie ont un caractère purement scientifique et qu’elles apportent le plus souvent des éclairages inédits sur certains épisodes de l’histoire de notre pays. Voici, à titre d’exemple, un extrait du témoignage du professeur Albert Moatti sur « Sousse sous l’occupation nazie » présenté à la conférence organisée par la Société le 9 décembre 2002 à l’université Panthéon-Sorbonne.

Témoignage du Professeur Albert Moatti

8 novembre 1942 : arrivée en Tunisie des premiers contingents allemands. 12 avril 1943 : libération de Sousse.
Sousse, la perle du Sahel, était alors un port important spécialisé dans l’exportation d’huile d’olive, de phosphate et d’alfa. On estimait généralement sa population à 40.000 habitants, dont 3.000 juifs environ. La composition sociologique de cette Communauté se présentait approximativement comme suit : sept médecins, huit avocats, un pharmacien, quatre ou cinq enseignants, une dizaine d’industriels, quelques importateurs et exportateurs, une soixantaine de commerçants, une foule de personnes aux revenus plus ou moins modestes (employés, ouvriers, artisans, etc..), mais guère plus d’une quarantaine de familles très pauvres et assistées.

Dès leur arrivée, les Allemands ont exigé le port de l’étoile jaune. Il convient de signaler qu’à Tunis le bey (Moncef Bey) a eu le mérite et le courage de refuser l’application de cette mesure : ainsi, les juifs tunisois n’ont pas porté l’étoile jaune, sauf quand ils étaient au travail obligatoire. Mais à Sousse, contrairement à ce qu’affirme Jacques Sabille dans son ouvrage intitulé Les Juifs de Tunisie sous Vichy et sous l’occupation allemande, nous avons bel et bien été obligés de porter ce chiffon dès le mois de novembre 1942.

Dès que les premiers bateaux allemands ont accosté au port, les raids alliés ont commencé. Le dimanche 22 novembre, vers 11 heures du matin, un terrible bombardement détruisait la petite rue du Caire, faisant de nombreuses victimes. Alors a commencé peu à peu l’évacuation de la ville ; et l’on peut considérer qu’à partir de Noël 1942 il ne restait presque plus personne à Sousse. Les Juifs, comme tous les autres Soussiens, se sont réfugiés dans les villages voisins : Hammam Sousse, Akouda, Kalaa Kébira, Kalaa Sghira, au Nord : Sahline, Sidi Ameur, Msaken, Monastir, Djemmal, Moknine, au Sud. Ma famille et moi-même avons choisi Djemmal.
[Dans le paragraphe suivant, Albert Moatti donne le détail des impositions pratiquées par les Allemands à l’égard de la Communauté juive : une première amende d’un montant de 15 millions de francs et, peu avant leur départ en avril 1943, une deuxième amende de 10 millions de francs ainsi que la rafle de l’équivalent de 150.000 francs en bijoux.]

Il me reste à parler du travail obligatoire. Tous les hommes de 18 à 50 ans y étaient astreints.

Djemmal comptait une soixantaine de travailleurs, qui devaient se présenter seulement une semaine sur deux. Pour ma part, j’ai toujours fait partie de l’équipe dirigée par mon cousin Marcel Setbon : un beau garçon d’un mètre quatre-vingt, portant un vaste burnous et chaussé de bottes toujours impeccablement cirées. Quand il s’adressait aux Allemands, il le faisait avec tellement d’autorité qu’il avait l’air d’être le SS, et eux les pauvres petits juifs. Sous les pires bombardements, il restait debout impavide, pour prouver aux seigneurs nazis qu’un juif pouvait être plus courageux qu’eux.

A part les travailleurs désignés pour la gare, qui devaient charger et décharger des wagons sous l’étroite surveillance de leurs geôliers, tous les autres étaient affectés à des travaux de terrassement, consistant à boucher des cratères causés par les bombes avec des gravats pris sur les décombres les plus proches.

La surveillance des travailleurs était en grande partie assurée par les SOL (Service d’ordre légionnaire) que dirigeait un certain Lobak, un ancien légionnaire allemand naturalisé français. Je dois dire que notre équipe de Djemmal a rarement eu affaire à eux. Une seule fois, j’ai eu la surprise de voir arriver une patrouille de quatre SOL dirigée par un ancien camarade de classe. Quand il m’a aperçu, il a baissé les yeux et a rapidement mis fin à la visite.

[A la fin de son témoignage, Albert Moatti rend hommage à quelques personnalités non juives qui avaient apporté leur soutien moral aux responsables de la Communauté juive et les avaient aidés toutes les fois qu’ils l’ont pu. Il s’agit de deux ingénieurs de travaux publics, du commissaire principal, du caïd Romdhane et du maire de Sousse Me Zévaco.]

Epilogue

Le choix de ce témoignage parmi tous ceux présentés lors de cette conférence n’est, évidemment, pas fortuit ; Albert Moatti a été mon professeur de français en classe de 6ème au lycée de garçons de Sousse durant l’année scolaire 1950/1951 puis, mon professeur de latin/français, cinq ans plus tard, en classe de première. Entre ces deux périodes, Albert Moatti était reparti en France pour entreprendre la préparation de l’agrégation de lettres classiques qu’il a obtenue en 1955. C’était un enseignant remarquable à la fois par l’étendue de son érudition et par son sens de la pédagogie ; notre classe de première était, sans conteste, la plus forte en latin de toute la Tunisie et ce n’est pas un hasard si la meilleure note au baccalauréat dans cette matière a été obtenue par notre camarade le regretté Mohamed Yacoub, futur conservateur du musée national du Bardo puis conservateur en chef de tous les musées.

L’autre élément subjectif qui a influencé mon choix a été la découverte que ce fut dans ma ville natale de Jemmal que Albert Moatti et sa famille avaient trouvé refuge durant l’occupation de la Tunisie par les Allemands. J’ignorais, jusque-là, que les bombardements intensifs subis par la ville de Sousse en novembre- décembre 1942 avaient entrainé un exode aussi important de familles soussiennes vers les villages avoisinants. La mémoire collective des jemmaliens n’en a gardé aucune trace ; pourtant l’afflux de plusieurs centaines de réfugiés dans un village qui ne comptait pas plus de 10 000 habitants à cette époque aurait dû marquer les esprits. Durant la campagne de Tunisie, mon père avait pris la décision qui m’avait toujours paru inexplicable, d’emménager toute sa famille dans notre oliveraie où nous étions logés dans le local rudimentaire utilisé habituellement pour le stockage du matériel agricole. Je me demande, aujourd’hui, s’il n’avait pas agi ainsi pour pouvoir mettre notre petit appartement de Jemmal à la disposition d’une de ces familles de réfugiés soussiens. Mais ce n’est là que des supputations devenues, avec le temps, invérifiables.

Slaheddine Belaïd
Le 15 avril 2023

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