News - 22.08.2020

Ammar Mahjoubi: L’écriture à plusieurs reprises inventée

Ammar Mahjoubi: L’écriture à plusieurs reprises inventée

Par Ammar Mahjoubi - Le langage parlé, semble-t-il, serait la caractéristique principale de l’espèce humaine. «C’est avec l’acquisition du langage que débute l’histoire de l’humanité». Cette fonction en effet, qui exprime la pensée et assure la communication entre les hommes, n’est pas due à la culture, mais relève d’une partie distincte de la structure biologique du cerveau humain. La théorie de l’évolution assure que la bipédie, qui avait libéré les mains, avait d’abord permis de développer un langage gestuel, qui fut suivi de près par un langage oral, pris en charge par des aires cérébrales spécifiques, réalisant ainsi une avancée décisive. Il s’agit donc d’une aptitude, d’un savoir-faire qui se développe spontanément et qui, au reste, n’est pas propre au seul genre humain.

L'écriture, par contre, est un pur produit de la culture ; un produit qui nécessite un apprentissage. Seul l’homme fait usage de cet artefact qu’il a créé, et dont l’invention, le processus de création, fut renouvelé à quatre reprises. En l’état actuel des connaissances, la première écriture  apparut au pays de Sumer, conçue par les Sumériens installés au Sud de l’Irak actuel, vers 3400 av. J.-C. Aussi avait-on  pu dire que l’Histoire, la connaissance historique « commence à Sumer», car fondée sur l’écrit, la documentation  manuscrite, sa source principale. Un siècle plus tard, ou peut-être seulement quelques décennies, l’Egypte suivit avec ses deux écritures : celle des hiéroglyphes réservée aux inscriptions sur les monuments, et celle de type cursif, dont un premier modèle, la cursive du papyrus, donna naissance à l’écriture nommée « démotique » par Hérodote. Ce n’est que beaucoup plus tard, au XIIIe siècle av. J.-C., que vint le tour de la Chine. Les caractères de l’écriture chinoise moderne descendent, d’ailleurs, en droite ligne de la période Chang, sans avoir subi de modifications fondamentales. On connaît environ 2 500 pictogrammes Chang, dont la simplicité et le style indiquent qu’ils constituent l’aboutissement d’une longue période de développement, dont on a conservé les vestiges. Au IVe siècle av. J.C. enfin, les Mayas du Yucatan inventèrent une écriture hiéroglyphique élaborée, mais dont les textes anciens sont incomplètement déchiffrés.

Pour le dictionnaire, l’écriture est la représentation de la parole et de la pensée par des signes graphiques conventionnels. Mais il ne s’agit, effectivement, d’écriture que lorsqu’un corpus de signes, qui fait système, intègre un niveau d’analyse de la langue tel qu’il vise à faire apparaître des syllabes ; quoique des écritures, qui notent exclusivement des mots, apparurent postérieurement à l’alphabet. Les quatre écritures susmentionnées étaient des systèmes mixtes ; chacun de leurs signes avait plusieurs valeurs et traduisait des syllabes ou des mots. Une fois inventées, ces avancées ne cessèrent de se répandre, car elles permettaient de défier la mort, en pérennisant la parole. L’écriture sumérienne, appelée cunéiforme, en raison de ses signes en forme de clous ou de coins, fut progressivement adoptée par les peuples qui envahirent, successivement, la Mésopotamie : Sémites cananéens (Akkadiens et Babyloniens), Assyriens, Kassites et Elamites. Ces derniers, qui habitaient le plateau iranien, développèrent - lorsqu’entre 1171 et 640 av. J.-C. ils devinrent maîtres de la Babylonie - une écriture inspirée du modèle sumérien, qui resta en usage pendant plusieurs siècles. Ils la laissèrent en héritage aux Chaldéens, qui dominèrent le pays jusqu’en 539, lorsque la Babylonie fut conquise par les Perses.

Le corpus imaginé par les Sumériens comprenait des centaines de signes, chacun d’entre eux exprimant plusieurs mots et syllabes de la langue. L’usage massif de ces écrits embrassait les domaines de la gestion et de l’administration, avec la rédaction des contrats juridiques et l’établissement des documents comptables. Des textes savants, rédigés en plusieurs exemplaires, permettaient de transmettre à la postérité les connaissances et les pratiques accumulées par les élites, et des traités scolaires assuraient l’apprentissage de leurs enfants, faisant de l’écriture une marque de distinction et un outil de domination et de prestige. Parmi les textes les plus importants de cette abondante production cunéiforme, l’épopée de Gilgamesh et le code de lois du souverain de Babylone, Hammourabi, n’ont cessé de retenir l’attention des historiens et des juristes.

D’anciennes théories faisaient remonter l’origine de l’écriture alphabétique aux graphismes hiéroglyphiques, cunéiformes, syllabiques chypriotes ou syllabiques crétois, importés en Palestine par les Phéniciens ; mais les découvertes archéologiques ont fait table rase de ces hypothèses. Les premiers documents archéologiques, dont la découverte date de 1905, ont été mis au jour au Sinaï, dans la grotte d’une ancienne mine de turquoise, où les Egyptiens employaient jadis des prisonniers de guerre. D’autres découvertes ont suivi, en Palestine et jusque dans la vallée du Nil. Graffitis malhabiles, datés du milieu du IIe millénaire avant le Christ, ils sont qualifiés d’écritures « protosinaïtiques ». Malgré des tentatives de rapprochement avec certains signes hiéroglyphiques, ils restent encore illisibles, mais montrent qu’avant l’invention d’un proto-alphabet, sémitique, différentes tentatives avaient été entreprises pour réduire au minimum le nombre de signes de l’écrit. Ces expériences, menées indépendamment les unes des autres, s’étaient propagées dans toute  la région du Proche-Orient, des frontières de l’Egypte aux confins de la Syrie méridionale. Mais au vu de leur graphisme, il ne fait pas de doute que ces tentatives protosinaïtiques sont à l’origine des écritures alphabétiques de l’aire sémitique, à commencer par l’alphabet phénicien.

Ce système d’écriture phénicien, attesté à partir du IXe siècle avant le Christ, se compose de vingt-deux consonnes énoncées toujours dans le même ordre que celui, ancien mais toujours d’usage, de la  arabe : aleph, bet, gimel, daletetc …( أ ب ج د). Il s’agit donc d’un alphabet dénué de voyelles, qu’on appelle « consonantique », en raison de la structure même des langues sémitiques : les consonnes y forment la racine des mots et jouent donc un rôle essentiel. Incontestablement, en rendant l’écriture plus facile, plus rapide et plus compréhensible, cet alphabet constitua un événement d’une importance fondamentale dans l’histoire de la civilisation. Grâce à cette avancée décisive, l’écriture échappa peu à peu au monopole de la classe sacerdotale, dont elle fut longtemps l’apanage ; elle échappa aussi au monopole des gouvernants et à celui de leur propagande.

L’alphabet phénicien se propagea dans le monde méditerranéen. La colonisation phénicienne le répandit à Carthage et dans toutes les cités côtières fondées au Maghreb, aussi bien par la métropole punique que par Tyr et Sidon. Des siècles durant, les anciens maghrébins l’écrivirent, depuis la fondation d’Utique puis de Carthage, aux débuts du Ier millénaire avant le Christ, jusqu’au Ve siècle, à l’époque de saint Augustin. Avec des variantes, cette écriture punique, puis sa forme ultérieure, le néo-punique, accompagnèrent l’expansion carthaginoise en Méditerranée occidentale, dans les îles et les littoraux. Les autres langues sémitiques, à leur tour, suivirent l’exemple phénicien et adoptèrent son alphabet consonantique, avec quelques différences et variations. Attestés, eux aussi, depuis le début du Ier millénaire av. J.-C, les alphabets sémitiques du sud furent employés par les langues sud arabiques parlées au Yémen avec, notamment, le sabéen, la langue de la reine de Saba.

Quant aux alphabets sémitiques du nord, ils se subdivisèrent en deux groupes : le phénicien et l’araméen. Du premier groupe relevait l’écriture paléo-hébraïque ; mais les religieux et les élites israélites exilés à Babylone la délaissèrent en adoptant l’écriture araméenne, qu’ils muèrent en une «hébraïque  carrée», choisie et mise en usage, de nos jours, en Israël. Ce groupe araméen eut ainsi des lendemains féconds, qui s’annonçaient depuis le VIIIe siècle avant le Christ. Il inclut, en effet, outre cette hébraïque carrée, l’écriture arabe, dont la genèse est malheureusement encore mal connue. Il comprenait également l’écriture attestée à Pétra. Ces nabatéens de la Jordanie actuelle étaient de langue arabe, mais ils écrivaient l’araméen et employaient une cursive qui, probablement, préfigurait, par intermittences et de façon occasionnelle, l’écriture arabe actuelle.

Les Perses, à leur tour, firent usage de l’écriture araméenne pour transcrire leur propre langue, en particulier à l’époque sassanide, qui se prolongea du IIIe au VIIe siècle ; et les Sogdiens de même, une branche iranienne qui habitait la Sogdiane, l’actuelle Ouzbékistan, adaptèrent eux aussi  cette écriture à leur langue à partir du VIIIe siècle, et l’écrivirent en lignes verticales. Les marchands sogdiens qui empruntaient la route de la Soie, et étaient en  contact avec les Turcs ouigours, qui habitaient la Mongolie actuelle, leur transmirent pareillement cette écriture sogdienne, qu’ils appliquèrent à leur langue. Au début du XIIIe siècle, les Ouigours se rallièrent à Gengis Khan et en peuplant son administration, ils adaptèrent l’écriture ouïgoure à la langue mongole. Et cette extension étonnante de l’alphabet en direction de l’extrême-Orient ne s’arrêta pas là, puisqu’au XIIIe siècle, les Manchous, de façon similaire, adoptèrent l’écriture mongole ; si bien que lorsqu’ils régnèrent sur toute la Chine, en fondant la dynastie des Qing, les empereurs de cette famille conservèrent, pour assurer la protection des secrets d’Etat, l’usage de la langue et de l’écriture manchoues.

En Grèce, l’alphabet parvint vers la première moitié du VIIIe siècle avant le Christ, dans des circonstances qui ne sont pas encore élucidées. Faisant preuve d’une honnêteté peu fréquente de nos jours, Hérodote, au Ve siècle av. J.-C., nommait les lettres grecques phoinikéiagrammata, «caractères phéniciens». Mais pour adapter cette écriture à leur langue, les Grecs ont innové, en transformant en voyelles les cinq consonnes phéniciennes absentes dans la langue grecque. Elles sont devenues alpha (a), epsilon (ε), êta (η), îota (ι), et omicron (ο). S’ajoutèrent aussi les voyelles upsilon (υ), dont la filiation n’est pas directe et oméga (ω), qui est une innovation postérieure. Dès le VIIe siècle av. J.-C. et par le biais de l’alphabet étrusque, apparut l’alphabet latin ; suivirent ensuite les alphabets arménien et géorgien au Ve siècle av. J.-C. et, en dernier lieu, l’alphabet cyrillique que les Bulgares ont mis au point au IX e siècle. Tous dérivaient ainsi de l’alphabet phénicien.

A.M.