Sâadeddine Zmerli

2008-12-08
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Un homme de l’art

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« Douze ans en France, dix en Algérie et dix huit en Tunisie, soit au total 40 années de vie professionnelle », c’est en ces termes que Sâadeddine Zmerli résume sa carrière de médecin urologue. Mais les chiffres sont têtus et ne laissent quasiment rien transparaître. Ce bref bilan est, en effet, loin de traduire tout un itinéraire, riche en actions et fertile en événements, marqué par sa pugnacité et sa longue lutte pour la vie de ses patients, la défense des libertés et des droits d’autrui.

Sâadeddine Zmerli est né, le 7 janvier 1930, à Sidi Bou Saïd, son village, où il poursuit ses études primaires à l’école franco-arabe. C’est à l’annexe du lycée Carnot, logé à l’actuel emplacement de l’Institut Océanographique  de Douar Chott, qu’il effectue ses études secondaires, avant d’aller au lycée Carnot de Tunis où il décroche son baccalauréat en juin 1948. Pour lui, « le chemin de la faculté était celui des études en médecine. Il ne pouvait en être autrement ».
 
Son père qui était notamment Chef de Cabinet du ministre des habous (les biens de mainmorte au lendemain de l’indépendance) et Directeur du Protocole du Bey de Tunis n’est autre que Sadok Zmerli. Il l’encouragea et l’envoya à la faculté de médecine de Paris après son succès à l’année préparatoire à l’Institut des Hautes Etudes à Tunis (section  Physique, Chimie, Biologie –PCB-). C’était en 1949. Trois années plus tard, il est nommé externe des hôpitaux de Paris et en octobre 1955, il est admis sur concours en qualité d’interne des hôpitaux de Paris.
 
C’est alors qu’a lieu la rencontre avec le professeur Roger Couvelaire qui « avait non seulement réussi à me détourner de la chirurgie cardio-vasculaire à laquelle j’avais choisi de me consacrer mais m’a fait aimer l’urologie », dit-il amusé et étonné lui-même par ce revirement qui est loin de constituer un trait essentiel de sa personnalité. Mieux. Pour lui, c’était une chance inespérée que de tomber sur cet éminent professeur qui est considéré comme « le pionnier de l’urologie moderne », ajoute-t-il admiratif, précisant que « grâce à ses recherches, le champ de l’urologie s’est élargi et le remplacement de la vessie par un greffon iléal, sa découverte a donné naissance à la chirurgie fonctionnelle des voies urinaires ».
 
« Au moment où j’achevais mes études médicales à Paris, je voulais rentrer au pays en qualité de professeur agrégé. La Tunisie n’avait pas encore de faculté en cette année 1962 et ses hôpitaux n’avaient pas de services d’urologie, ma spécialité », se souvient-il. Il précise avoir expliqué au ministre de l’Education de l’époque que la Tunisie pouvait solliciter de la France l’ouverture d’un concours d’agrégation dans certaines disciplines pour la future faculté de Médecine à Tunis. « Ma suggestion a recueilli l’aval du Ministre mais, curieusement, la discipline urologique n’a pas été retenue. Jusqu’à ce jour j’ignore les motifs de ce refus », révèle-t-il. De guerre lasse, il finit par choisir l’Algérie, pays demandeur de compétences en médecine et plus précisément en urologie. Hasard ou Signe du destin ? il revenait au pays de sa mère d’origine algérienne.
   Le Pr  S.Zmerli & Jean Paul2
 
Confortablement installé dans son salon, couleur orange se détachant du blanc immaculé des murs et d’une bibliothèque où les classiques de la littérature française constituent une partie non négligeable, Sâadeddine Zmerli en bras de chemise à carreaux aux couleurs printanières, lunettes de presbyte posées au bout du nez, cherche dans des dossiers jaunis et autres revues médicales récentes quelques éléments de biographie professionnelle.
 
Tenant bien en main « Les Annales Algériennes de Chirurgie », il l’ouvre puis le referme aussitôt pour répondre à la question de savoir comment s’était déroulée la passation entre médecins Français et Algériens. « Si au niveau politique, la rupture fut brutale, au niveau médical plusieurs professeurs français restèrent en Algérie bien au delà de la date de l’indépendance », affirme-t-il ému et fier de « ses années algériennes » qui lui ont permis de mener, avec ses collègues, un véritable combat pour une « médecine de qualité et de solidarité » et de payer son tribut à sa famille algérienne.
 
Maniant aussi bien le verbe que le bistouri , Sâadeddine Zmerli « habité par le sentiment convivial et stimulant d’avoir participé à l’édification d’une institution et d’avoir fondé une école d’urologie » s’exclama en ces termes devant un parterre de médecins et autres officiels à la séance inaugurale du 15ème Congrès National (Algérien) de Chirurgie (13 mai 2005) : « Quel travail immense, quelle ambiance compréhensive et chaleureuse, et quelle satisfaction à la lumière des résultats obtenus ! notamment l’algérianisation de l’hôpital universitaire de Mustapha Pacha et de la faculté de Médecine d’Alger, obtenue en 1967, après le premier concours d’agrégation à Alger».
 
Il est le premier Président de la société Algérienne de Chirurgie qu’il dirigera pendant deux mandats (1964-1970). En mai 1965, lui, le fervent maghrébin organisa, avec les professeurs Aldjia Benallègue et Bechir Mentouri, les premières journées médicales Maghrébines qui donnèrent naissance, six années plus tard, au Premier Congrès Médical Maghrébin. 
 
En 1973, il quitte Alger, « non sans tristesse » avoue-t-il, pour retrouver sa Tunisie natale où le Président Habib Bourguiba le convoqua, en 1965, pour le charger de créer un service d’urologie à l’hôpital Charles Nicolle. Un travail de fourmi qui dura huit longues années avant que Bourguiba ne vienne en personne inaugurer, en grande pompe, le premier service d’urologie. « En réalité Bourguiba ne me convoqua pas directement », révèle-t-il de son sourire malicieux. « Il convia mon père à un déjeuner avec des généraux allemands venus vraisemblablement étudier les raisons de la débâcle de l’armée allemande en Tunisie. Mon père était à l’époque l’interprète du Bey. On lui fit comprendre qu’il pouvait se faire accompagner par son  fils. J’eus, donc, droit à un long entretien avec Bourguiba au cours duquel je lui ai expliqué, avec ma fougue les raisons de mon exercice en Algérie et la nécessité de créer un service d’urologie à Tunis. Je n’ai eu pour toute réponse que d’aller voir le ministre de la Santé de l’époque, Hédi Khéfacha».  
 
Bourguiba, qui ne laissait rien au hasard, n’omit pas de téléphoner à son ministre pour s’enquérir des résultats de ma rencontre. « J’étais justement à son bureau quand le téléphone sonna, j’ai ainsi vu Hédi Khéfacha se lever, par respect, pour répondre au Président à l’autre bout du fil ». Cette image, Sâadeddine Zmerli ne l’oubliera pas de si tôt. Affaire conclue : Il est chargé d’œuvrer au plus vite à l’édification d’un service d’urologie. Il n’avait que 35 ans.
 
Ses allées et venues entre Alger et Tunis devinrent plus fréquentes. Il supervisa les plans du pavillon d’urologie, inspecta plus d’une fois le chantier qui prit du retard et poussa la chose jusqu’à jouer au tâcheron. En 1973, il quitta définitivement Alger pour s’installer parmi les siens à Tunis et rééditer quasiment le même parcours entrepris dix ans plus tôt à Alger avec en prime une plus grande technicité et une plus ample expérience. C’est ainsi qu’il réussit, le 6 juin 1986, la première greffe du rein au Maghreb, traçant ainsi, avec son bâton de pèlerin, la voie à d’autres greffes d’organes comme le cœur et le foie. Un acte chirurgical qu’il maitrisait, depuis 1960, pour avoir participé avec Jean Auvert  aux premières greffes rénales mondiales effectuées dans le service d’urologie du professeur Roger Couvelaire à Paris.
 
« La greffe de rein fait impérativement appel à d’autres spécialités qui n’existaient pas à l’époque », dit-il en passant sa main dans ses cheveux blancs puis sur son front, comme pour se remémorer ces années de gloire. Il précise que « si le recrutement des patients à greffer et le suivi des transplantés pouvait être assurés dès 1972 par l’équipe de néphrologie du Professeur Hassouna Ben Ayed, initiateur de la dialyse rénale en Tunisie, la biologie dont le rôle est de déterminer la compatibilité du donneur et du receveur, faisait encore défaut ».
 
Sâadeddine Zmerli en effectuant les soixante premières en Tunisie, à une époque où le prélèvement d’organes sur les vivants n’avait pas de substrats juridiques, endossait une lourde responsabilité. Mais, précise-t-il  « Convaincus que notre action était en complète harmonie avec notre conscience de médecin et avec l'éthique médicale, en pratiquant la greffe de façon totalement transparente et humanitaire, en valorisant le don et le libre choix et en obtenant pour les premières greffes des résultats probants qui rassuraient le corps social et le corps médical, nous prenions en main la destinée de la greffe rénale chirurgicale ».
« La première greffe fut dédiée à la mémoire du Pr. Zouheir Essafi », dit-il ému par le souvenir toujours vivace de cet ami disparu prématurément. Fidèle d’entre les fidèles, Sâadeddine Zmerli, ne rate aucune occasion de lui rendre hommage en dénombrant les multiples réformes qu’il avait entreprises.
 
Visionnaire, Sâadeddine Zmerli a contribué au développement des services urologiques où les opérations de greffe de rein sont aujourd’hui pratiquées particulièrement à Monastir et Sfax. Il a accordé dans son enseignement une place importante à la rationalité critique, à l’honnêteté scientifique, à l’obligation de partage de l’universitaire et à l’observance d’une éthique médicale rigoureuse. Lui le pédagogue dont la maîtrise de l’art oratoire n’est pas un secret pour ses étudiants qui affluaient en grand nombre aux cours qu’il donnait tant à Alger, Tunis ou encore Paris, n’a eu de cesse de mettre en application ces principes pour former des médecins et non des techniciens. Rompu aux discours et maîtrisant parfaitement l’art et la manière de parler, il a constamment su retenir l’attention de son public en ponctuant ses interventions d’anecdotes qui tout en allégeant son exposé, retenaient l’intérêt de son auditoire.
 
Profondément humaniste, Sâadeddine Zmerli a constamment vibré avec les réalités de son pays. Et  l’intellectuel qu’il est ne pouvait rester indifférent aux débordements qu’il pressentait d’un Parti unique dont l’omniprésence contrariait les timides avancées vers une démocratie dont il a toujours rêvé. Avec un groupe d’intellectuels de divers horizons, il participa d’une manière on ne peut plus active à la constitution de la Ligue Tunisienne de défense des Droits de l’Homme –LTDH, la première en Afrique et dans le Monde Arabe.
 
C’était en 1977. Il en devint le premier Président. Bourguiba qu’on tenait à l’époque pour un anti-démocrate n’avait pas bronché alors que son gouvernement était divisé sur la question. La LTDH a fait de son mieux pour jouer son rôle comme il se doit. Loin de démériter, elle a permis au cours des années 80, la « création d’une commission d’enquête indépendante après les émeutes du pain de 1984 et a contribué à l’enrichissement du débat sur la charte de la Ligue, tout en abordant avec la fermeté requise la question des sévices et du respect de l’intégrité physique. Elle s’est, par ailleurs, opposée avec vigueur aux conceptions conservatrices dans le domaine des droits de la femme », précise-t-il.
 
Il ajoute, d’un air grave et sérieux, cadrant parfaitement avec le thème qu’il évoque: « De par les débats qu’il a suscités et les liens et les contacts qu’il m’a permis de nouer, cet engagement a été pour moi une véritable source d’enrichissement ».
Les différentes actions qu’il a menées à la tête de la LTDH lui ont valu d’être élu pour quatre mandats (de 1979 à 1985 et de 1993 à 2000) à la Vice- Présidence de la prestigieuse Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme. Il tient à nous préciser que « le développement de la Fédération s’est effectué dans l’accroissement du nombre de ses membres et dans le caractère international de ses dirigeants. L’élection de Souhayr Belhassen à la tête de la FIDH, en 2007, est la consécration de cet épanouissement et de ce combat que nous avons mené avec modération et persévérance ».
 
Du 25 juillet 1988 au 10 avril 1989, il est nommé ministre de la Santé Publique. Une période bien courte au cours de laquelle il ne manqua pas de faire le diagnostic d’un secteur tout en émettant des propositions à même, souligne-t-il, « d’atteindre l’égalité des citoyens face à la qualité des soins, d’améliorer rapidement la situation sanitaire des populations les plus démunies, de revaloriser la fonction sociale, d’améliorer la formation et de développer les moyens consacrés à la recherche ». Tout un programme que sa nomination d’Ambassadeur de Tunisie à Berne de 1989 à 1991, l’empêchera de réaliser ne serait-ce qu’en partie. Un goût d’inachevé qui le laisse un peu amer. Mais cette bouffée d’air frais Suisse n’était pas pour lui déplaire. « De nouveaux horizons, on en a toujours besoin », dit-il en se levant l’air détendu, se dirigeant nonchalamment vers la baie vitrée de son salon qui donne directement sur le Golfe de Carthage.
 
Ouvrant la porte coulissante, il se dirige vers le balcon. De la verdure à perte de vue. Il m’indique la limite de sa propriété. Au loin, la mer d’un bleu vert où viennent mourir les derniers rayons d’un soleil couchant. La fin d’une journée comme les autres sur une vue imprenable. Silencieux, Sâadeddine Zmerli, au physique puissant de golfeur, fixe le grand large. Peut-être se remémore-t-il certains moments d’une carrière bien remplie, si riche et si féconde ?
Oui, Paris, Alger, Tunis : une greffe réussie.
 
 
 
« Tiré du livre à paraître en 2009.
Titre : Médecine et Médecins de Tunisie. Auteur : Mohamed BERGAOUI »

 


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