News - 09.11.2013

Quelle diplomatie pour la Tunisie?

Quelle diplomatie pour la Tunisie?

La diplomatie tunisienne a-t-elle su servir la Tunisie post-révolution? Des signes d’essoufflement ont été inéluctablement relevés, le ministère des Affaires étrangères ayant connu ses propres gestations internes. Nombre de postes diplomatiques tunisiens à l’étranger sont restés longtemps vacants, parfois dans des moments cruciaux. 

C’est le cas de Paris, Washington, Pékin, Riyad, Addis-Abeba et autres. Certaines nominations ont été furtives, pour quelques mois (Washington, etc.). D’autres ont été contestées, surtout lorsqu’il s’agit de confier des ambassades à des non-diplomates, militants de partis au pouvoir (Riyad, Berne…).

Le budget général reste modeste et incapable de faire face à la hausse vertigineuse du coût de la vie dans la plupart des pays concernés. Certes, une augmentation de salaires a été consentie en faveur du personnel diplomatique et consulaire affecté à l’étranger, mais c’est loin de couvrir la cherté de la vie et de se rapprocher de la rémunération de leurs collègues d’autres pays. Les moyens de travail sont rudimentaires et les équipes réduites. Les frustrations sont nombreuses. Les Tunisiens résidant à l’étranger et les opérateurs économiques s’ajoutent à la réclamation d’un renforcement substantiel, dans l’immédiat, en attendant une refonte totale. Mais au-delà de ces contingences, ce sont les orientations stratégiques tout comme  l’action quotidienne qui s’imposent au débat. La diplomatie tunisienne depuis le 14 Janvier, quelle diplomatie pour le prochain gouvernement, les principes fondamentaux, l’impératif de redéploiement et le rôle des diplomates : autant de questions auxquelles d’anciens ambassadeurs, très attachés à la Tunisie et à sa diplomatie, ont bien voulu répondre.
Un dossier spécial qui reste ouvert aux contributions des lecteurs.

La diplomatie tunisienne depuis le 14 janvier 2011

La diplomatie est l’outil de mise en œuvre de la politique extérieure, elle-même reflet de la politique et de la situation intérieure. La diplomatie tunisienne post-14 janvier 2011 constitue la meilleure illustration de cette affirmation. Débarrassée de la camisole de force qui la ligotait, la diplomatie tunisienne est passée depuis la révolution du 14 janvier 2011 par trois phases:

  • Une première phase où elle a apporté sa contribution au succès de la 1ère étape de la transition démocratique;
  • Une deuxième phase où elle a évolué en situation de «roue libre»;
  • Une troisième phase qui correspond à ce que les économistes appellent stagflation.

I. La diplomatie en phase avec les exigences de la transition démocratique

La révolution de la dignité et de la liberté a fait de Tunis un passage obligé. Un nombre jamais égalé de personnalités étrangères ont visité Tunis, soit pour témoigner de leur soutien à la Tunisie et sa révolution, soit pour annoncer un appui financier ou technique afin d’aider à la réussite de la phase de transition démocratique. Même le secrétaire général de l’Ocde, organisation dont la Tunisie n’est pas membre et ne le sera pas de si peu, a fait le voyage à Tunis pour offrir les services de son organisation, notamment dans le domaine de la lutte contre la corruption et rendre hommage à la Tunisie pour sa contribution exceptionnelle au Sommet du G8 à Deauville. Cette brillante image de la Tunisie post-14 janvier s’est consolidée à la faveur de la solidarité démontrée par le peuple tunisien en accueillant plus d’un million trois cent mille réfugiés en provenance de la Libye.

Portée par cet élan, la diplomatie s’est attelée à:

  • Initier la ratification d’un grand nombre de conventions internationales (six) réclamées ardemment depuis des années par l’ensemble de la société civile tunisienne et ayant une signification particulière pour la Tunisie post-14 janvier et sa transition démocratique;
  • Favoriser l’établissement à Tunis de représentations de plusieurs organisations internationales et nombre d’ONG ayant une audience internationale;
  • Négocier avec les organisations internationales concernées pour évacuer avec célérité vers leurs pays d’origine les réfugiés en provenance de la Libye;
  • Présenter aux partenaires de la Tunisie des programmes reflétant ses besoins en matière de financement et d’appui technique, notamment en faveur des régions déshéritées;
  • Sensibiliser la communauté internationale aux besoins financiers que nécessite l’effort de reconstruction de l’économie tunisienne à travers la soumission d’un plan intégré au sommet du G8 à Deauville;
  • Apporter l’aide et l’assistance nécessaires à l’Instance supérieure indépendante des élections (Isie) pour assurer la participation active de la colonie tunisienne à l’étranger aux élections du 23 octobre 201.

II. La situation de la roue libre

Paradoxalement, les élections du 23 octobre 2011 qui ont constitué le point culminant de la 1ère phase transitoire ont mis un arrêt à l’élan de la nouvelle diplomatie. Le cordon par lequel le nouveau ministre des Affaires étrangères s’est entouré en nommant et en consultant exclusivement des conseillers étrangers à la diplomatie s’est transformé en nœud coulant sous l’effet du climat de suspicion. Une telle attitude a renvoyé la diplomatie dans l’immobilisme et a placé les ambassades dans une situation de roue libre où l’on peut enregistrer autant de diplomates que de postes. Cette situation peu ordinaire liée à l’absence de politique étrangère claire ne pouvait être que génératrice d’erreurs dont la multiplication et la fréquence ont porté préjudice à la diplomatie et aux intérêts du pays:

  • L’extradition de l’ex-Premier ministre libyen Baghdadi Mahmoudi et ce, contrairement aux principes qui fondent la diplomatie tunisienne;
  • Le «renvoi» inconsidéré de l’ambassadeur syrien qui avait déjà quitté le pays;
  • Des déclarations peu respectueuses des choix fondamentaux de nos partenaires maghrébins;  
  • L’absence de consultation et de concertation maghrébines préalables à toute prise de décision concernant la liberté de mouvement des ressortissants de l’UMA;
  • La hiérarchisation de nos relations avec les pays du Golfe a créé un malaise dans nos relations avec ces pays;
  • Le choix partisan de candidats pour occuper des postes importants au sein des organisations internationales et régionales et des instances onusiennes chargées des droits de l’Homme a fait perdre à la Tunisie de grandes opportunités;

A cela s’ajoutent des facteurs liés à l’insécurité qui règne dans le pays et qui ont bien affecté l’image de la Tunisie, à l’instar notamment de la déplorable attaque de l’ambassade et de l’école américaines.

III. La situation de la «stagflation»

Par cette expression, les économistes qualifient la situation où l’on enregistre une stagnation économique accompagnée d’une inflation, ce qui correspond en fait à la situation actuelle de notre économie.Il se trouve que ce que vit actuellement notre diplomatie renvoie parfaitement à cette situation. En effet, l’absence d’initiative  est doublée d’une inflation de déclarations se rapportant à des sujets sensibles de la diplomatie, à l’instar des relations de la Tunisie avec l’Egypte.  Ces déclarations préjudiciables, voire nuisibles, ont créé une cacophonie et rendu inaudibles les voix du président et du ministre des Affaires étrangères censés être les seuls habilités à communiquer dans ce domaine. En conclusion, la diplomatie post-14 janvier a entamé les acquis enregistrés par la Tunisie depuis l’aube de l’indépendance et dilapidé le capital de sympathie qui a accompagné la révolution de la liberté et de la dignité et ce, par la prise de décisions intempestives qui ne tiennent pas compte des principes fondamentaux  de la Tunisie et de ses intérêts bien compris.

Moncef Baati
Ancien ambassadeur
 

Tags : Diplomatie   p   Tunisie   Washington  
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