Education et Valeurs
2010-01-03Par : Hamed Zeghal
Les questions de l'éducation ont toujours mérité une attention particulière de la part de M.Hamed Zeghal, depuis son jeune âge. Chef scout, militant nationaliste, résistant, secrétaire général de l'Uget, professeur de Physique, puis haut responsable et notamment Secrétaire d'Etat à l'Education nationale, il y a toujours joué un rôle actif et prêté une réelle importance. Opinion.
Dans son article 26-2, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme proclame que l’éducation « doit favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi que le développement des activités des Nations Unies pour la recherche de la paix.»
En souscrivant à cette déclaration, les pays signataires se sont engagés à faire véhiculer par leurs systèmes éducatifs les valeurs que la Déclaration Universelle désire favoriser.
Plus de soixante années sont passées depuis ces engagements. Quels en sont les résultats ?
Le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont mitigés. Nous constatons actuellement dans le monde des courants qui encouragent effectivement la compréhension et le dialogue, et d’autres qui penchent plutôt vers l’aversion de l’autre et la violence. L’existence de cette dernière tendance pourrait être due à la défaillance de gouvernements qui n’ont pas fait véhiculer par leurs systèmes éducatifs les valeurs de la Déclaration Universelle. Mais il n’est pas impossible de déceler des éléments extrémistes dans des pays qui ont honoré leurs engagements vis-vis de cette déclaration.
L'éducation peut-elle réduire les tensions entre les peuples?
Si nous observons de près ces derniers pays, nous constatons qu’à côté de la tolérance et le dialogue, ils ont donné à l’éducation d’autres objectifs. Elle doit notamment assurer la cohésion nationale, en faisant d’un enfant, un citoyen au service de son pays, un citoyen qui a appris à sacraliser l’égoïsme national, tout en étant sensible aux valeurs proclamées par la Déclaration universelle. Dans son esprit, la synthèse de l’ensemble des valeurs et des sentiments acquis à travers l’éducation ne pose pas de problème.
Mais parfois, il arrive que son intérêt entre en forte contradiction avec celui de l’étranger. Les sentiments qui l’habitent se heurtent alors dans son esprit. Dans certains cas, l’égoïsme national prévaut sur la tolérance, et le rejet de l’autre sur l’amitié. Il arrive aussi que le sentiment national dérive vers l’extrémisme racial ou religieux. Et quand un tel sentiment passe du niveau de l’individu à celui de groupes, les relations entre deux ou plusieurs pays se détériorent, pouvant engendrer des crises qui conduisant à la violence et aux guerres.
Il semble donc difficile de faire régner les valeurs de paix quand elles sont en présence de forts courants allant en sens contraire. Il serait nécessaire à mon avis qu’elles trouvent dans l’environnement international une plate-forme, grande ou petite, qui les soutienne, et entre avec elles dans une sorte de renforcement mutuel.
A partir de ces observations, se pose la question suivante. L’éducation peut-elle contribuer à diminuer les causes de tensions en stoppant l’approfondissement du fossé économique entre les pays développés et ceux en développement ?
Le devoir de solidarité entre les nations
Certes, les valeurs de tolérance et de dialogue demeurent indispensables pour nourrir la prochaine génération par l’esprit de compréhension de la situation d’autrui, et pour la rendre à même de comprendre les causes de ses réactions. Mais comprendre la détresse d’autrui ne veut pas dire obligatoirement venir à son secours, et encore moins contribuer efficacement à éradiquer cette détresse. De même le dialogue non suivi d’actions demeure tout simplement un dialogue. Aussi, les valeurs annoncées dans l’article 26 de la déclaration universelle demeurent-elles insuffisantes pour placer le monde sur la voie d’un avenir meilleur. Il faudrait en plus, à travers l’éducation, faire pénétrer dans l’esprit des hommes et des femmes de la prochaine génération une autre valeur, à condition qu’elle trouve dans l’environnement international des éléments qui la renforcent et la rendent plus acceptable dans les esprits. Je proposerais pour notre discussion comme valeur supplémentaire « le devoir de solidarité entre les nations ».
Et il me semble que la situation mondiale actuelle prépare la voie pour soutenir cette valeur.
En effet, la mondialisation globale nous fait vivre des événements que nous n’imaginions pas auparavant ; tels l’extension rapide de la grippe A(H1N1), ou la multiplication des bouleversements climatiques. Tout se passe comme si les distances entre les pays se sont raccourcies, et que notre globe s’est énormément rétréci, alors que sa population connaît un accroissement constant. On a l’impression que l’on est à l’étroit sur ce vaisseau spatial appelé Terre, et qui navigue dans l’univers sans que ses occupants maîtrisent son cours. La plupart d’entre eux ont cependant réalisé que leur cohabitation harmonieuse et pacifique est d’une impérieuse nécessité, surtout que réussir à imposer unilatéralement des solutions devient de plus en plus aléatoire.
Parmi les dangereux défis qu’affronte actuellement le monde, l’approfondissement du déséquilibre économique, générateur d’un chômage croissant, d’une émigration clandestine continue, et du développement d’un extrémisme racial et religieux. Dans ce contexte dominé plus que jamais par l’enchevêtrement des intérêts et la nécessité d’une action commune, il paraît adéquat que l’éducation porte la valeur « solidarité entre les nations ».
D’aucuns disent que la solidarité existe déjà dans les relations internationales. Les pays riches ne consentent-ils pas des aides financières importantes aux pays pauvres? Mais ce sont en réalité des dons, sans aucune obligation ni dans leur continuité, ni dans leur volume. Et quand il y a engagement, son respect reste douteux. Signalons à titre d’illustration le rapport diffusé le 16 septembre dernier par les Nations Unies, et qui indique que le groupe des 8 est bien loin de réaliser les engagements qu’il avait pris en 2005, dans le cadre des objectifs du millénaire pour le développement, et en particulier pour la lutte contre la faim.
Pendant ce temps, le devoir de solidarité est accompli normalement au niveau national. Là, il n’est pas seulement reconnu, mais il est organisé à travers divers moyens, dont la fiscalité qui exige du citoyen aisé un impôt plus élevé que celui demandé au pauvre. Une sanction est prévue si l’un ou l’autre traîne les pieds dans l’accomplissement de ce devoir. La solidarité nationale constitue de la sorte un outil efficace pour le maintien de la paix civile.
Rien de tel n’existe au niveau international. La solidarité y est perçue comme une action charitable et volontaire. Les expériences des décennies passées ont montré que ses effets demeurent limités, sinon inadéquats. Pourrait-on l’élever au niveau du devoir que prescrirait la loi internationale ? Il est certain qu’un pareil changement se heurtera aux égoïsmes et aux courtes vues. Aussi, limitons-nous à considérer le devoir de solidarité comme une « idée », une « valeur », que véhiculerait l’éducation. Elle imprègnerait alors l’esprit des hommes et des femmes qui seraient passés par les systèmes éducatifs, faisant ainsi d’eux de véritables citoyens du monde.
Hamed Zeghal
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