Cheikh El Fadhel Ben Achour: l'illustre érudit et l'esprit éclairé
La Tunisie célèbre cette année le centenaire de Cheikh Mohamed El Fadhel Ben Achour. Le Président de la République l’a confirmé dans son discours du 20 mars, en associant dans le même hommage "le poète immortel" (Chabbi) et "l’illustre érudit" (Cheikh Ben Achour). Un geste hautement symbolique de la part d'un homme qui a réhabilité la Zitouna. Car, qui mieux que lui pouvait rendre un tel hommage à deux hommes dont les noms sont intimement liés à cette prestigieuse institution.
La Tunisie ne pouvait laisser passer cette occasion sans honorer, avec tout l’éclat qui lui est dû, la mémoire d’un de ses fils prodiges.
Né en 1909, décédé le 20 avril 1970 à l’âge de 61 ans, le Cheikh El Fadhel, comme l’appelaient affectueusement ses élèves était le digne descendant d’une lignée de savants et de juristes dont notre pays est en droit de s'énorgueillir, le plus connu étant le propre père du Cheikh, Mohamed Tahar Ben Achour, éminent Alem, Recteur de la Zitouna pendant de longues années, esprit éclairé s’il en fût, on lui doit notamment une monumentale exégèse du Coran: "Ettahrir Wa Tanwir"…
Bon sang ne saurait mentir. Cheikh El Fadhel sera le digne fils de son père un génie-précoce comme il se doit- qui fera de brillantes études à la Grande-Mosquée. A 35 ans à peine, il présidait la prestigieuse association de la Khaldounia qui était le fief de tout ce que le pays comptait comme laïcs réformateurs et Ulémas éclairés. Dès lors, notre Cheikh va donner la pleine mesure de ses multiples talents: fondateur de l’Ecole Supérieure de Droit qui permettra à la Tunisie d’arabiser sa justice dès 1956 et de l’Institut des Etudes Islamiques, organisateur du congrès de la culture islamique en 1949, Mufti malékite en 1953 et Recteur de l’université de la Zitouna de 1961 à sa mort. Mais notre Cheikh sera aussi un homme d’action et un fin politique que Bourguiba qui s’y connaissait considérait comme l’un de ses principaux rivaux, le qualifiant, déjà dans les années 40 de " personnalité qui compte le plus dans le clan des religieux".
A quelques années d’intervalle, il fondera la jeunesse zitounienne et l’UGTT aux côtés de Ferhat Hached et qu’il présidera pendant 2 ans.Je n’ai pas eu la chance de le côtoyer ni de compter parmi ses élèves comme le regretté Dali Jazi. Mais il suffit de lire la préface de ce dernier au recueil de conférences du Cheikh publié par le C.P.U pour comprendre l’ascendant qu’ils exerçait sur eux.
Personnellement, j’ai deux souvenirs précis de lui. Une conférence au théâtre municipal, au début des années 60, à l’occasion de la nuit du destin qui a été diffusée à la radio. Etant alors très jeune, je ne pouvais pas comprendre tout ce qu’il disait mais ce dont je me rappelle très bien c’était, d'abord, qu'il ne s'agissait pas d'une causerie religieuse banale, c'était à la fois un cours de diction, une leçon de littérature arabe, de culture générale, de philosophie et d'instruction religieuse; ce qui m'avait frappé, ensuite, c'était la clarté de son propos, bien loin du style abscons qu'affectionnaient nos Ulémas, ce qui reflétait une très bonne maîtrise de son sujet ( "ce qui se conçoit bien bien s'énonce clairement", disait Boileau); enfin, ses références n'étaient pas toutes tirées du Coran ni des grands exégètes de l'Islam puisqu'il n'hésitait pas, à l'occasion, à convoquer les grands penseurs occidentaux comme Pascal, Descartes, Rousseau et Diderot.
Mon second souvenir, c’était lors de son passage sur Antenne 2, à la fin des années 60, à l’occasion d’une émission des «Dossiers de l’écran». On était une vingtaine de Maghrébins, étudiants à Paris à suivre l'émission. Certains d’entre nous n’avaient jamais entendu parler de lui. Il avait fait deux ou trois interventions et à chaque fois on était littéralement ébloui, subjugué par la clarté de ses idées , sa force de persuasion, sa culture et son élocution mais cette fois-ci, c’était dans la langue de Molière qu’il maîtrisait parfaitement à notre grande surprise.
Dans ses Mémoires dont on avait rendu compte il y a quelques mois, le Professeur Habib Jenhani évoque l'engouement que les conférences de Cheikh El Fadhel à la Maison de la Culture Ibn Khaldoun provoquaient chez les étudiants et les intellectuels des années 50 et 60 au point que les organisateurs étaient obligés d’installer des hauts parleurs à l’extérieur pour permettre au public de les suivre. Quel est l'universitaire tunisien qui, aujourd’hui, est capable de réussir une telle prouesse ?
C’est cet homme remarquable que la Tunisie s’apprête à fêter le centenaire.
Espérons que ces festivités soient à la mesure de l’homme et de l’œuvre qu’il nous a laissée et formons le vœu que, pour l’occasion, ses œuvres dont certaines sont encore à l’état de manuscrit soient éditées ou rééditées comme son remarquable, "El Haraka el Fikriya wal Adabiya fiTounes" édité en 1972 et épuisé depuis.
Hèdi
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