Hommage à ... - 05.04.2012

Pr Mohamed Fourati : Pionnier de la chirurgie cardiaque tunisienne

Parler de feu Si Mohamed Fourati, c’est parler du pionnier de la chirurgie cardiaque tunisienne et de l’homme au grand coeur qui a su réparer et traiter, des années durant, les coeurs des autres et leur donner la vitalité pour continuer à battre en toute sérénité.

C’est avec cet esprit de pionnier que le Professeur Mohamed Fourati a donné à la chirurgie cardiaque tunisienne toutes ses lettres de noblesse à telle enseigne que parler de chirurgie cardiaque en Tunisie rime avec le nom du Professeur Mohamed Fourati.

Cet homme de grande culture, ce grand patriote, a toujours été du côté des causes justes et des causes arabes qu’il défendait avec beaucoup d’ardeur et de passion.

En patriote, il a participé à la bataille de Bizerte en juillet 1961 et était en salle d’opération 20 heures sur 24 pour opérer les blessés et le destin a voulu qu’il opère à cette période l’homme des médias Jean Daniel, qui avait été blessé par une balle. Ne dit-on pas que les grands hommes finissent toujours par se rencontrer un jour ou l’autre, et ce fut le cas pour feu Mohamed Fourati. Cela était un signe du destin, un signe précurseur d’une carrière riche en événements importants et de premières chirurgicales.

En patriote et pour l’amour de son pays, la Tunisie, il avait refusé de s’expatrier pour travailler en Suisse où toutes les portes lui étaient grandes ouvertes avec tous les moyens techniques et matériels des hôpitaux suisses.

Il avait défendu la cause des pauvres et des catégories sociales les plus démunies pendant tout son parcours professionnel. Je prends à témoin tous ceux qui avaient vécu son combat quotidien contre vents et marées pour imposer la prise en charge et le traitement des malades indigents dans son nouveau service quand ce dernier avait été transféré à l’Hôpital Militaire de Tunis en 1989.

Le Professeur Mohamed Fourati était épris de paix et il avait en 1991, pendant la guerre d’Irak, pris sa plus belle plume pour demander à tous ses collègues chirurgiens et cardiologues du monde entier de défendre la cause du peuple irakien.

Pendant le congrès de l’Association méditerranéenne de cardiologie et de chirurgie cardiaque, que le Professeur Mohamed Fourati avait organisé en 1994 en Tunisie, il avait défendu la cause palestinienne en s’opposant fermement à son ami, le Professeur Christian Cabrol, un autre pionnier de la chirurgie cardiaque française, pour le dissuader d’organiser le prochain congrès de cette association qu’il présidait en Israël.

Ces faits marquants témoignent de la grandeur d’âme du Professeur Mohamed Fourati, fier d’être Arabe comme il l’avait toujours proclamé et fier de le montrer.

Son oeuvre de pionnier de la chirurgie cardiaque avait débuté en mai 1968 quand il avait été nommé chef du service de chirurgie générale à l’hôpital Habib-Thameur à l’âge de 36 ans. Mai 1968 ; une date importante de l’histoire de la France. Elle le sera aussi pour l’histoire de la chirurgie cardiovasculaire et thoracique en Tunisie. C’est ainsi qu’en novembre 1968, la chirurgie cardiaque à coeur ouvert avait débuté en Tunisie avec la collaboration de l’équipe suisse dirigée par un autre pionnier de la chirurgie cardiaque mondiale, le Pr Charles Hahn. En effet, 16 malades, pour la plupart des enfants, avaient été opérés à coeur ouvert en deux semaines à cette époque. Le début de la chirurgie cardiaque à coeur ouvert en Tunisie avait coïncidé avec les débuts de celle-ci dans les pays développés d’Amérique du Nord et d’Europe. Le premier remplacement valvulaire mitral avait été réalisé par Pr Albert Starr en 1960 aux USA. Professeur Mohamed Fourati avait, en 1970, soit dix ans après Albert Starr, implanté la première valve de Starr en position mitrale. Cette intervention pratiquée chez une femme tunisienne était la première valve posée en Tunisie mais aussi au Maghreb et en Afrique, mise à part l’Afrique du Sud, par une équipe locale de chirurgiens. Le premier double remplacement valvulaire mitral et aortique avait été effectué par Professeur Mohamed Fourati en 1973.

Le Professeur Mohamed Fourati avait développé la chirurgie cardiaque en créant, en 1980, une unité spécialisée de chirurgie à coeur ouvert, au 3ème étage de l’hôpital Habib-Thameur, indépendante des autres activités chirurgicales et répondant aux normes spécifiques à ce genre de chirurgie.

Depuis la création de cette unité, et grâce au soutien de son ami de toujours, le Professeur Mohamed Ben Ismail, qui lui faisait confiance pour lui confier les malades cardiaques de son service de cardiologie de l’hôpital la Rabta de Tunis, le Professeur Mohamed Fourati avait continué à développer la chirurgie à coeur ouvert pour atteindre un nombre de malades opérés dont le nombre dépassait les 200 par an. Cette activité chirurgicale avait permis de rendre un grand service aux autorités sanitaires du pays en diminuant le nombre de malades envoyés à l’étranger pour des opérations chirurgicales cardiaques onéreuses en devises.

Si Mohamed Fourat voulait toujours plus pour la chirurgie cardiaque, et c’est ainsi qu’il avait transféré son service à l’Hôpital Militaire de Tunis en 1989 pour disposer de plus de moyens techniques et humains et pour développer et améliorer la chirurgie cardiaque selon les normes internationales les plus avancées.

Mon premier contact professionnel avec Si Mohamed Fourati remonte à l’année 1978 où j’ai eu l’honneur et le privilège de l’avoir dans le jury de ma soutenance de thèse de doctorat en médecine, présidée par mon maître Professeur Saïd Mestiri. Depuis cette date, il avait fait partie du jury de mes concours d’assistanat et d’agrégation. Je l’ai vraiment connu et apprécié quand j’avais intégré son équipe dans son nouveau service à l’Hôpital Militaire de Tunis en 1990, date du début de ma collaboration avec lui.

Cela m’avait permis d’apprécier le chirurgien virtuose, de grand talent, l’artiste du bistouri et le patron visionnaire qui savait inciter ses collaborateurs à se dépasser et les encourager à introduire toutes les nouvelles techniques disponibles. J’ai eu le privilège et l’honneur de connaître l’homme aimé par toute son équipe, pour sa disponibilité pour les malades et pour son staff, pour sa modestie, pour sa gentillesse avec le personnel paramédical, son savoir-vivre, son humour, son grand savoir et son savoir-faire, sa ponctualité et son sens du détail. Ces qualités qui font de Si Mohamed Fourati un grand patron sont ancrées en lui et c’est ce qui explique sa réussite exemplaire et le respect de tous pour l’homme et son oeuvre.

C’est avec son esprit innovateur et sa curiosité scientifique sans limites que le Professeur Mohamed Fourati a introduit plusieurs nouvelles techniques chirurgicales dans son nouveau service et en Tunisie. Je citerai, à titre d’exemple seulement, l’utilisation de la cardioplégie au sang qui avait démarré dans son service et s’était généralisée par la suite (c’est une technique qui sert à protéger le coeur pendant l’opération quand il est arrêté), l’introduction de l’assistance circulatoire par une pompe centrifuge qui permet le traitement de l’insuffisance cardiaque réfractaire en attente de greffe cardiaque, la première dissection aiguë de l’aorte traitée chirurgicalement avec utilisation de la colle chirurgicale, le premier remplacement de l’aorte ascendante et de la valve aortique avec réimplantation des coronaires par un tube valvé. Ces nouvelles techniques chirurgicales introduites par Professeur Mohamed Fourati avaient permis de sauver beaucoup de malades.

Le Professeur Mohamed Fourati avait encouragé le développement de la chirurgie coronarienne dans son service en 1991. Il m’avait donné avec le Docteur Tarek Mestiri toutes les possibilités matérielles et humaines pour garantir le succès de ce type de chirurgie. C’est ainsi que le «tabou» de la chirurgie coronarienne avait disparu et que les pontages coronariens étaient devenus une technique courante et pratiquée fréquemment dans le service.

Cela avait donné la possibilité aux cardiologues, interventionnels du service de cardiologie du Professeur Mohamed Gueddiche (notre voisin de palier au 6ème étage de l’Hôpital Militaire de Tunis et grand défenseur de la cardiologie tunisienne) d’effectuer les premières dilatations, coronariennes en Tunisie étant donné qu’il fallait, pour les premières dilatations, avoir une couverture chirurgicale (c’est-à-dire que pendant la dilatation il fallait avoir une équipe chirurgicale en attente s’il y a une opération en urgence à faire). La première dilatation coronaire avait d’ailleurs eu lieu en salle d’opération du service du Professeur Mohamed Fourati le 20-01-1992 et réalisée en per opératoire par le Dr Fayçal Derbel, assistant à l’époque au service du Professeur Rachid Mechmeche, en complément d’une chirurgie de pontage coronarien. Aujourd’hui, grâce la perspicacité du Professeur  Mohamed Fourati et à son amour pour la chirurgie cardiaque et la cardiologie, la chirurgie coronarienne et les dilatations coronariennes se sont développées et se font quotidiennement en Tunisie. Elles représentent actuellement l’activité principale des cardiologues interventionnels et des équipes chirurgicales.

Que de chemin parcouru depuis, et cela grâce à la clairvoyance du Professeur Mohamed Fourati et sa vision futuriste de la chirurgie cardiaque en particulier et de la science en général.

Le Professeur Mohamed Fourati avait toujours incité ses étudiants, ses internes, ses résidents et ses assistants à accumuler le plus de connaissances possibles par la lecture des livres scientifiques, des revues médicales et des différentes mises à jour techniques et scientifiques. Je me rappellerai toujours ses paroles, quand il voulait inviter les uns et les autres à plus d’effort pour enrichir leur savoir scientifique, « il y a une différence entre celui qui sait et celui qui ne sait pas », disait-il et c’était sa devise.

Le Professeur Mohamed Fourati avait un rêve : la transplantation cardiaque

Ce rêve est devenu réalité et représente une épopée digne des grands évènements historiques.
Le 15 janvier 1993 à 19h30, le verdict était tombé : le jeune accidenté était mort. La mort cérébrale était patente et irréversible et était attestée par un neurologue autonome, ne dépendant pas du service de chirurgie cardiaque.

Six heures après, un deuxième électroencéphalogramme avait été fait et avait confirmé la mort cérébrale. Après information des autorités compétentes de l’Hôpital Militaire et du ministère de la Défense nationale, l’autorisation de prélever avait été donnée en application de la Loi 91-22 du 25-3-1991.

Dès cet instant, à partir de 2 heures du matin, une course contre la montre avait commencé pour préparer le receveur et compléter les examens sur le donneur afin de donner toutes les chances à la greffe de réussir. Tout le monde était mobilisé cette nuit à l’Hôpital Militaire de Tunis pour cette première chirurgicale. A 2heures 20 mn du matin du 15-01-1993 commence l’anesthésie du receveur qui était très confiant et avait tenu des paroles encourageantes pour l’équipe.

Le coeur du donneur avait été prélevé et suturé dans le thorax du receveur à la place du coeur malade. A 6 heures 24 minutes, le nouveau coeur transplanté avait commencé à battre de plus en plus efficacement, ce qui avait permis d’arrêter l’appareil coeur poumon artificiel et à 8 heures 30mn, le receveur avait quitté la salle d’opération et avait été transféré en réanimation avec un nouveau coeur fonctionnant parfaitement. La suite de cette nuit mémorable est connue de tous les Tunisiens et a fait la une de la presse et des journaux télévisés de plusieurs pays.

Quelle grande réalisation faite par le Professeur Mohamed Fourati et son équipe. Cette transplantation cardiaque avait, à l’époque, rehaussé l’image de la Tunisie et de la médecine tunisienne dans le monde entier et avait donné une notoriété immense à l’Hôpital Militaire de Tunis.

Feu Mohamed Fourati avait deux rêves. Le premier était d’introduire la chirurgie cardiaque en Tunisie. Il l’a réalisé avec le succès qu’on connaît depuis 1968 à une époque où la chirurgie cardiaque était à ses balbutiements dans la plupart des pays développés. Son deuxième rêve, que beaucoup considéraient comme utopique et irréalisable, était de pratiquer la première transplantation cardiaque en Tunisie avec une équipe totalement tunisienne. Cette première transplantation a eu lieu avec le succès que nous connaissons et était aussi une première maghrébine et africaine, mise à part l’Afrique du Sud.

Les rêves du grand patron qu’est feu le Professeur Mohamed Fourati continuent à vivre après lui à travers tous les chirurgiens qu’il a formés durant sa longue carrière chirurgicale, que ce soit en chirurgie générale ou en chirurgie cardiovasculaire et thoracique.

Merci Si Mohamed Fourati pour tout ce que vous avez réalisé, merci pour toutes ces vies sauvées,
merci pour l’enseignement que vous avez donné aux générations futures, merci pour ce que vous avez fait pour la Tunisie et que Dieu le Tout-Puissant vous accueille dans Son paradis éternel et paix à votre âme.

M.H.T.

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(??????? 5-32)
 

Extraits du Coran Sourate 5 Aya 32
Au nom de Dieu le Miséricordieux


«Quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de la vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes».

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