Hommage à ... - 09.12.2011

Messadi, familier

Qui mieux que Dorra Bouzid, « sa fille singulière » comme il aimait à l’appeler, pouvait nous parler de Mahmoud Messadi? Non pas l’homme public archiconnu, l’écrivain «inclassable», auteur de l’un des chefs-d’oeuvre de la littérature arabe, «Es-soud», enseigné depuis deux générations dans les classes terminales des lycées du Maghreb, le syndicaliste, bras droit de Farhat Hached, le militant nationaliste, le grand homme d’Etat, le ministre de l’Education nationale pendant toute une décennie, principal artisan de la révolution culturelle que le pays a connue dans les années soixante, celui qui a généralisé l’enseignement, instauré la mixité dans les écoles et les universités, le ministre d’Etat du gouvernement Bahi Ladgham en 1970 et le président de l’Assemblée nationale de 1981 à 1987, mais de l’homme, Messadi , le père aimant, le mari attentionné et l’ami fidèle en particulier de ses « trois mousquetaires», Tijani Annabi, Habib Farhat et Abdesselem Knani. Elle égrène pour nous quelques souvenirs.

On me demande toujours, et avec raison, pourquoi je ne porte pas le même nom. Messadi a toujours été pour moi mon père spirituel, car, en fait, je n’ai pas connu mon père biologique, Hamed Bouzid, célèbre acteur et éditeur à Sfax, mort quand j’avais un an. A sa disparition, ma mère Chérifa Miliani, une des premières institutrices tunisiennes, a été obligée par sa belle-famille de quitter Sfax parce qu’elle voulait exercer son métier.
Nous allâmes d’abord à Nabeul avec ma soeur Samira et mon oncle maternel Chérif Miliani qui nous protégeait ; puis à Tunis, au 75, avenue de Paris, dans un petit appartement au 3e étage, devenu célèbre en Tunisie sous le nom de « Perchoir », lorsqu’elle épousa Mahmoud Messadi dont elle était l’élève à l’Institut des hautes études. Car, tout en continuant à exercer son métier d’institutrice, elle tenait à poursuivre des études universitaires. Ma troisième soeur, Aziza Ben Ammar, nous y a rejointes, grâce à ma mère, pendant la guerre qui avait tué ses parents biologiques. Nous avons tous été toujours très unis et solidaires. Quant à eux, Chérifa et Si Mahmoud, depuis leur mariage, ils ont toujours formé un couple exemplaire — à une époque où la notion de couple n’existait pas encore et où l’homme avait tous les droits — au point que, à sa mort, le 15 décembre 2004, 14 ans après la mort de ma mère, il a tenu à la rejoindre dans la même tombe.

Ils se consultaient sur tout et agissaient toujours de concert, après avoir bien discuté et bien réfléchi ensemble. Elle apportait à l’activisme rêveur et hautement intellectuel de son époux les qualités d’une enseignante émérite positive et sûre d’elle. Aurait-il trouvé en son épouse les caractéristiques de Meimouna et Mayara, les célèbres héroïnes de «Es-soud» et «Haddatha Abou Houreyra, Qala» qu’il avait écrits avant de la connaître?

Education à la dure, rigueur, patriotisme, féminisme et humanisme

Nous avons été élevées à la dure, car ils étaient très exigeants, non seulement vis-à-vis de leurs filles, de leurs élèves, de leurs amis et de leurs concitoyens, mais aussi et surtout d’eux-mêmes.

Notre enfance a été d’autant plus dure qu’ils étaient toujours absents, puisque absorbés par l’enseignement, la lutte, les meetings, les piquets de grève et les réunions. Je n’ai accepté et compris le sens de cette éducation trop sévère que lorsque, ayant ouvert les yeux sur le monde de l’esprit, j’ai découvert un couple singulier étroitement lié, constamment soucieux de nous enseigner un humanisme généreux marqué du sceau de la lutte contre l’occupant, de l’intégrité et de la jalouse préservation de notre identité. Nous avons alors réalisé que nous avions eu la chance d’avoir eu une belle éducation : rigueur vis-à-vis de soi-même, amour de la patrie, nationalisme, féminisme et humanisme. C’est pourquoi, tout naturellement, j’ai choisi la même voie : libération du pays, de la femme et de l’esprit.

Notre père nous a fait aussi découvrir et aimer les grands noms de la littérature arabe et française (souvent, il nous déclamait les poèmes d’Omar Khayyâm ou Paul Valéry (dont«Le cimetière marin»), les musiques classique occidentale (surtout Beethoven) et arabe (Mohamed Abdelwahab). Les voyages que nous avons effectués avec eux en Europe nous ont permis également de connaître d’autres cultures. Je me souviens aussi d’avoir assisté en 1947, à Milan, au Congrès de la Confédération internationale des syndicats libres où ils avaient rejoint Bourguiba et Hached et qui devait marquer la rupture de l’UGTT avec la Fédération syndicale mondiale (d’obédience communiste) et son adhésion à la CISL, proche des Américains. Pour moi, ce fut également la découverte émerveillée de …la Scala !

Ils se sont privés pour payer mes études à Paris et je leur en suis toujours reconnaissante…

On me demande aussi, souvent, quels sont mes souvenirs les plus marquants avec mes parents. Tout d’abord mes études à Paris, grâce à eux. Ils se sont privés pour me les payer et je leur en suis toujours reconnaissante, bien qu’ils m’aient obligée à étudier la pharmacie, alors que je voulais être pianiste, danseuse étoile, cantatrice et peintre. Ils estimaient que je devais gagner ma vie avec « un vrai métier » pour être toujours indépendante. Finalement, je devins aussi journaliste — une journaliste de combat —jusqu’à nos jours- et la première en Tunisie.

Parce que, à Paris où j’étais la première et seule jeune fille au Bureau de l’UGET clandestine (comme ma mère à la C.A. de l’UGTT), nous avions fondé le journal de combat «L’Etudiant tunisien » où Béchir Ben Yahmed me découvrit et me confia alors la rubrique féminine et féministe « Leïla vous parle » de son hebdomadaire «L’Action», futur « Jeune Afrique ». C’est pourquoi, tout en fondant parallèlement le premier magazine féminin arabo-africain « Faïza » créé par des femmes (1959-1968), j’ai toujours assuré aussi la médiatisation de mon père jusqu’à ce jour. Dans ses multiples interviews, il me livrait toujours des confidences inédites sur sa vie et son oeuvre(2).

Et j’ai aussi continué à danser, chanter, peindre et jouer du piano !

Deuxième souvenir indélébile, pour moi : leur déportation par les colonialistes français-toujours ensemble

Avant l’Indépendance, mes parents, toujours côte à côte, siégeaient à la Commission administrative (l’actuel Bureau exécutif) de l’UGTT avec Farhat Hached. Ma mère a été la première femme et l’unique, jusqu’à ce jour, à faire partie de cette instance. Au lendemain de l’assassinat de Hached par la Main Rouge, le 5 décembre 1952, ils ont été déportés ensemble. Des gendarmes étaient venus arrêter mon père, au petit matin. Et le lendemain, ils revinrent pour l’arrêter à son tour. Elle a descendu les trois étages très lentement, en frappant à chaque porte pour ameuter les voisins et criant à tue-tête : « Gestapo française !». Il avait été interné à Remada puis à Kébili. Ma mère, elle, avait été internée à l’hôpital militaire de Bizerte, mais très vite renvoyée à son mari, à Kébili, parce qu’elle menait la vie trop dure à son geôlier, le directeur de l’hôpital! Et pendant des années, notre petit appartement avait vu défiler tout ce que le pays comptait comme militants nationalistes et syndicalistes et en premier lieu Farhat Hached qui, parfois, dormait chez nous. Il était pour nous un second père, et nous le pleurons encore.

Huit kilomètres à pied tous les jours, de Tazerka à Korba, vers… le Savoir !

Mon troisième souvenir important va au ministre réformateur et révolutionnaire qui a instruit tout le pays. Successivement professeur au collège Sadiki, à l’Institut des hautes études et au Lycée Carnot, mon père était très exigeant, et très sévère dans ses notes. Je me souviens qu’un jour dans notre appartement, j’ai découvert dans la cuisine une pile de copies de dissertations que mon père devait remettre le lendemain aux élèves après les avoir notées. Il y avait des -2, des -3, des 3/4…et j’en passe ! Le meilleur avait 3 ! Seuls les meilleurs l’aimaient ! L’un d’eux, Tahar Chériaa, le futur fondateur des JCC, une trentaine d’années plus tard, alors que je l’interviewais pour « Faïza », me fit, en riant, cette confidence : « Malgré sa sévérité, on aimait bien votre père. Nous nous serions jetés sous un train pour lui…mais nous l’aurions entraîné avec nous ! ».

Devenu ministre de l’Education nationale (1958-1968), il a révolutionné l’instruction publique avec son Plan de réforme décennal. Plutôt qu’un enseignement d’élites, il a choisi la généralisation de l’éducation, « préférant, me disait-t-il, une tête bien faite à une tête bien pleine. » Ayant lui-même, dans son enfance, fait tous les jours 8 kilomètres à pied de Tazerka à Korba pour se rendre à l’école, sitôt devenu ministre, il a émaillé tout le territoire tunisien de collèges, lycées et écoles souvent éloignés des villages. Et c’était merveilleux de voir des milliers d’écoliers et d’écolières en tablier rose ou bleu offerts par l’Etat (ainsi que le petit déjeuner à la récréation), sillonner les campagnes, à la recherche du Savoir ! Quant à lui, il sillonnait aussi tout le pays, inlassablement, pour contrôler, inspecter et sans cesse réformer.

Enfin, et surtout, en plus du génie, il avait un formidable humour
Il entretenait également une correspondance soutenue avec ses anciens professeurs de la Sorbonne : Blachère, Massignon, Levi-Provençal et Jean Roche. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ils l’ont vivement encouragé à venir à Paris pour passer son agrégation d’arabe qu’il a décrochée en 1947. Ils allèrent jusqu’à créer pour lui une chaire d’arabe en Sorbonne, pour lui éviter le retour en Tunisie où l’attendait de pied ferme le tristement célèbre Lucien Paye, alors Directeur de l’Instruction publique, pour le mettre en prison. Quel paradoxe que la France ! La fine fleur de l’intelligentsia d’un côté, Lucien Paye de l’autre : deux visages opposés, l’un magnifique, humaniste, généreux, libéral, attaché aux idéaux de la Révolution de 1789 ; l’autre hideux, raciste, agressif, colonialiste. Mes parents auront plus tard, à la tête d’une UGTT combattive et revendicatrice, l’occasion de croiser inlassablement le fer avec le même Paye. L’agressivité tenace qu’ils avaient envers ce sinistre personnage était telle que Bourguiba, devenu Président de la République, ne manquait pas d’accueillir toujours ma mère, avec un vigoureux et joyeux : «A bas Paye, A bas Paye !» et deux fois plutôt qu’une. On m’a souvent aussi demandé, avec étonnement, pourquoi je n’étais pas une arabisante, avec un Messadi pour père. C’est qu’à l’époque, il n’y avait pas d’écoles franco-arabes pour les filles. Et en sixième, mon père a dû me retirer de la classe d’arabe pour me mettre en classe d’anglais, parce que la prof. française d’arabe était nulle. Il me faisait travailler à la maison en me donnant à traduire des oeuvres arabes en français. Mais, malheureusement, il était trop souvent occupé. Ma soeur aînée par contre, qui a eu plus de chance, est devenue professeure d’arabe. Par la suite, je me suis rattrapée en obtenant un diplôme d’arabe à Bourguiba School.

Enfin, on me demande toujours aussi comment il se comportait dans la vie de tous les jours. Il avait, entre autres, une manie :
celle de se ronger les ongles — au point qu’ils étaient toujours à ras ! Angoisse existentielle? Il fumait aussi excessivement — au point d’avoir les doigts toujours jaunes. Et il n’a arrêté que très tard pour lutter contre un asthme grave. Il mangeait aussi très peu (c’était le problème majeur de ma mère), et très lentement (autre problème) — tout en discourant merveilleusement littérature, politique et philosophie. On ne se lassait jamais de l’écouter…Il était, enfin, un grand chasseur. Il allait presque tous les week-ends avec ma mère dans leur maison de Tazerka: lui pour chasser; elle, pour entretenir avec lui leur petite «sénia» (ils ne se sont jamais enrichis et vivaient modestement). Je me rappelle encore la première fournée de tomates de la sénia. Ils nous avaient alors solennellement réunies devant une minuscule salade de tomates, avec ces mots: «Venez mes enfants, venez manger la salade la plus chère du monde ! Elle coûte 500 dinars! ». Car, surtout, surtout, en plus du génie et de l’intelligence, de la grande culture et de l’infinie créativité, il avait un très formidable humour !

Dorra Bouzid

Bio-Express
Né le 28 janvier 1911 à Tazerka et décédé le 16 décembre 2004 à La Marsa.
Effectue des études de langue arabe et de lettres françaises à la Sorbonne de 1933 à 1936
Obtient, en 1947, une agrégation en langue, littérature et civilisation arabes.
Adhère au Néo-Destour en 1934, puis à l’Union générale tunisienne du travail dont il est secrétaire général de 1948 à 1953 et dirigera la rédaction de la revue Al Mabâhith de 1943 à 1947.
Nommé en 1958 secrétaire d’État puis ministre de l’Éducation nationale, jusqu’en 1970
Revient au gouvernement en 1973, en qualité de ministre des Affaires culturelles, jusqu’en 1976.
Préside l’Assemblée nationale de 1981 à octobre 1987; député depuis 1959.
Elu membre du Conseil exécutif de l’Unesco (1974-1978, 1980-1985) et de l’Académie de la langue arabe. L’Université de la Manouba le fait docteur honoris causa à titre posthume le 28 décembre 2005.

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4 Commentaires
Les Commentaires
Yanim - 10-12-2011 07:17

Que de souvenirs pour le personnes de ma génération. Merci pour ce bel article, enrichissant en histoire, et écrit avec Respect et Amour.

Dr DJERIDI M. - 11-12-2011 10:14

Messaadi est un grand gravé de manière indélébile dans l'histoire de notre pays.On lui doit surtout la réforme de l'enseignement que les destouriens attribuent à tors à Bourguiba.

MESSADI - 11-12-2011 19:32

Mme Dorra Bouzid devrait pouvoir prouver le fait que Mahmoud MESSADI a tenu à rejoindre sa femme Chérifa dans sa tombe... Tout le monde sait qu'il en a été réellement ainsi. Mais Mahmoud MESSAADI le souhaitait-il vraiment ? A sa mort la rumeur avait circulé qu'une consigne avait été directement donnée par la présidence déchue (on est fin décembre 2004) pour l'enterrer au Djellaz, et non comme il le souhaitait auprès de son père Abderrahman et sa mère Houria à Tazerka. Son frère Mouldi, encore vivant rapporte d'ailleurs le fait qu'il lui aurait exprimé à plusieurs reprises son désir d'être enterré à Tazerka comme dit précédemment. D'autres affirmations dans l'article ci-dessus méritent par ailleurs d'être vérifiées, telle l'exemplarité du couple. D'ailleurs Mme Dorra Bouzid affirme à juste titre qu'ESSOD et HADDATHA ABOU HAORAIRA QUAL ont été écrits avant de connanaître sa femme. Ce qu'elle oublie par contre c'est de dire que toute l'oeuvre de MESSADI, et non seulement ces deux ouvrages a été crée avant de connaître sa femma Mme Chérifa MELIANI. L'exemplarité de ce couple aurait-elle autant inhibé l'inspiration et la créativité de notre auteur ? c'est dire que la richesse et l'abondance de son oeuvre auraient pu être bien plus grandes, si ce couple n'était pas aussi exemplaire que ne l'affirme Mme Dorra Bouzid...

rezgui samira - 08-03-2018 18:18

alah yarhmou.les tunisiens le vénèrent.un pilier.. majestueux..digne..grand..sans pareil,grandiose,souverain,érudit .

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