Questions à ... - 11.09.2011

Férid Abbès: «Je n'ai jamais été aussi optimiste»

Véritable capitaine d’industrie, avec un chiffre d’affaires de 425 MD et plus de 1500 employés, Férid Abbès, qui opère dans la fabrication d’autobus et autocars, l’armement maritime, l’exploration pétrolière, la distribution de produits pétroliers, l’hôtellerie et autres services, ne vous laisse pas indifférent. Diplômé de Georges Town University (Washington DC) et de Cornell University (New York), il a su fonder un groupe diversifié et solide.
Comment a-t-il géré son groupe durant ces dernières années et vécu les premiers mois de la révolution ? Quels sont ses projets, notamment en matière d’élargissement de son portefeuille de marques de voitures et véhicules utilitaires, en plus de Volvo? Où en est le dossier du navire Hannibal 2 qui avait été arraisonné par des pirates sur la côte somalienne ? Et comment concrétisera-t-il sa proposition de création de clubs d’investissement au profit des jeunes, à la disposition desquels il met une dotation d’un million de dinars ? Mais aussi une analyse de la situation post-révolution et des conditions de relance économique. Interview.

Comment avez-vous géré votre groupe ces dernières années et quelle lecture faites-vous des évènements après la révolution ?

Nous sommes tout d’abord heureux et soulagés d’avoir réussi à sauvegarder l’ossature de certaines de nos sociétés car depuis l’intrusion de l’ancien président en 2003 dans l’une de nos entreprises, la Société générale industrielle, visite surprise au cours de laquelle nous avons été soumis à une énorme pression, nous n’avons cessé d’être confrontés aux injustices fiscales, aux retraits d’agréments, à la spoliation, au rejet de nos demandes d’investissement. L’un des refus a été le projet d’usine de montage de véhicules KIA et de commercialisation de véhicules, agrément finalement octroyé à l’un de ses gendres. La dernière injustice en 2010 s’est traduite par l’octroi de contrats, suite à un appel d’offres du ministère des Transports en infraction de la réglementation des marchés publics, aux entreprises du clan familial. Cette décision a eu pour effet d’imposer des véhicules non conformes aux conditions de l’appel d’offres avec un surcoût de plus de vingt millions de dinars. C’est dans cet environnement que nous avons survécu pendant près de vingt ans, c’était le prix à payer pour le refus d’allégeance et la préservation de la dignité. Les sept mois que nous venons de vivre depuis la fuite de l’ex-président et l’effondrement de la dictature sont empreints à la fois de la joie d’avoir retrouvé la liberté et le statut de citoyen mais également d’une certaine appréhension quant à la préservation des acquis de la société tunisienne. Nous nous devons de ne pas oublier les fondements de la société tunisienne qui la rendent unique dans le monde arabo-musulman. Depuis plus de cinquante ans, aucun autre pays n’a été, à ce jour, en mesure de relever les défis de la modernité avec autant d’audace et de réussite.

L’histoire de la Tunisie est jalonnée de décisions et d’évolutions qui ont toujours été en avance sur le reste du monde arabo-musulman. La Révolution du 14 janvier qui se réclame de valeurs universelles et de la démocratie rappelle de nouveau que notre peuple est toujours à l’avant-garde de cette civilisation. Soyons fiers de notre part d’héritage lié à l’âge des lumières de notre civilisation et combattons les forces rétrogrades qui l’ont plongé depuis tant de siècles dans les ténèbres et le déclin. Les sociétés qui doutent se réfugient dans le passé, seules les sociétés qui ont confiance en leur devenir se projettent avec optimisme dans l’avenir. Ne nous trompons pas de combat, les solutions des problèmes auxquels la société tunisienne est encore confrontée ne se trouveront pas dans la lecture du passé mais dans notre capacité à maîtriser les forces créatrices du progrès social, économique, scientifique et intellectuel. La vision de tout investisseur est intimement liée à la perception de l’environnement dans lequel il évolue. Malgré les évènements que nous vivons et qui sont consécutifs à toute révolution, nous n’avons jamais été aussi optimistes depuis plus de vingt ans. Nous sommes mobilisés aujourd’hui pour contribuer au développement de notre économie, à l’accélération du rythme de réalisation de nos projets afin de concourir à l’effort national de création d’emplois et de richesses.

L’expansion se poursuit ?

Compte tenu des nouvelles opportunités et de la situation du marché de l’emploi, l’expansion s’impose à tout entrepreneur responsable ne serait-ce que pour assurer la pérennité de ses investissements. Nous sommes actuellement à nouveau en phase d’expansion au niveau de nos activités industrielles traditionnelles mais également sur de nouveaux créneaux dans le domaine de l’énergie et des services. Quatre projets sont actuellement à différents stades d’étude et de réalisation, générateurs à terme de près de mille emplois, pour une enveloppe d’investissement de plus de cent millions de dinars.

Comment se présentent les perspectives ?

Prometteuses pour peu que l’on explique et fasse prendre conscience à l’opinion que depuis le 14 Janvier, chaque citoyen est devenu maître de son avenir car les conditions de la réussite sont désormais réunies - c’est notre plus profond espoir - car fondées sur la compétence, le travail, l’effort et la créativité et non plus basées comme par le passé sur l’allégeance, la soumission, les passe-droits, les abus et les rentes. Les fondamentaux de l’économie nationale demeurent, malgré la stagnation économique conjoncturelle, relativement sains. Un environnement macroéconomique relativement prédictible et une fiscalité stable sont des conditions nécessaires pour que l’investissement privé puisse se réaliser au rythme nécessaire à la création d’emplois et à la résorption du chômage. Si la Tunisie a été capable de réaliser une croissance de l’ordre de 4,5% l’an au cours des vingt dernières années avec autant d’entraves et dans des conditions aussi défavorables, il nous faut avoir l’ambition de porter ce taux à 8, voire 9 %. Ces quatre points de croissance permettraient de réaliser environ 80.000 emplois supplémentaires, ce qui réduirait de plus de moitié le nombre de sans-emploi sur les cinq années à venir. Si cet objectif est atteint, nous reviendrons à un taux de chômage frictionnel proche du niveau qui serait soutenable au niveau social et gérable au niveau des caisses sociales.
L’objectif étant défini, comment y parvenir ?
• Stabiliser la situation politique au plus vite
• Assurer dans les plus courts délais la rédaction de la Constitution en faisant connaître les principes fondamentaux qui régiront notre pays.
Une Constitution qui ne consacrerait pas les principes fondamentaux de la démocratie dans toutes ses composantes, les acquis de la société tunisienne riche de son histoire et de sa diversité, tendue vers la modernité, aurait pour effet de projeter aux yeux des investisseurs, tant tunisiens qu’étrangers, l’image d’un pays rétrograde incapable de relever les défis du développement et de la modernité.
• Remettre l’entreprise, seule source créatrice de richesses, au coeur de la société.
• Renforcer les moyens de soutien à l’initiative et à la création d’entreprises.
• Faire évoluer le statut de l’administration pour lui permettre de devenir partenaire du développement du pays.
L’autorité de l’administration ne doit plus découler de sa capacité de refus ou de rétention de décision mais de sa capacité à encourager et soutenir l’initiative. La vision de l’administration doit évoluer pour qu’elle soit perçue de manière positive comme étant un partenaire qui facilite et contribue à la création de la richesse nationale. L’administration tunisienne doit être l’alliée de l’entreprise dans le combat qu’elle mène pour conquérir des positions sur le marché international.
• Rétablir les règles du marché qui assurent la transparence, la concurrence et la compétition.
• Développer une nouvelle vision de notre politique industrielle basée sur les filières ayant un potentiel d’accroissement de valeur ajoutée nationale.
• Créer les conditions et mobiliser les ressources publiques et privées pour donner naissance à des entreprises tunisiennes capables de réaliser des projets nécessitant des investissements de taille beaucoup plus importante et mettant en oeuvre des technologies plus complexes. La création de la Caisse des dépôts et consignations pourrait être l’un des véhicules financiers susceptible de jouer ce rôle.
• Développer une nouvelle approche de partenariat avec les grands groupes industriels étrangers, seuls, à court terme, capables de faire évoluer rapidement le niveau technique, le savoir-faire et l’accès aux marchés étrangers.
Le terme de partenariat doit évoluer, il doit être proactif et non plus passif. Nous devons avoir l’ambition de participer en tant que partenaires aux risques de l’investissement, à la participation aux coûts de certains projets de recherche appliquée, faire bénéficier ces partenariats prioritaires à l’accès à des sources de financement que la Tunisie pourrait mobiliser dans le cadre d’accords avec des institutions étrangères disposant de ressources destinées aux partenariats et au redéploiement de leurs propres industries. Le partenariat ne doit plus se limiter à offrir une main-d’oeuvre et un environnement fiscal compétitif qui demeurent certes nécessaires mais insuffisants si nous avons l’ambition de remonter dans la chaîne de valeur de la production industrielle.
• Identifier les secteurs industriels et des services menacés par la concurrence internationale dans certains pays cibles pour leur proposer une politique commune de redéploiement et de relocalisation afin de retrouver un niveau de compétitivité leur permettant d’assurer leur pérennité.
Des milliers d’entreprises ferment chaque année en Europe pour n’avoir pas pu adapter leurs coûts aux conditions du marché.
La relocalisation de ces entreprises avant leur disparition peut avoir un effet considérable d’accélération sur notre croissance.
• Faciliter le recrutement de compétences extérieures quand elles ne sont pas disponibles ou en nombre insuffisant pour accélérer la connaissance de nouveaux métiers.
• Faire du relèvement du niveau de nos universités, de nos écoles d’ingénieurs et de nos centres de formation une priorité majeure et encourager les échanges avec les institutions universitaires étrangères.
• L’activité agricole et agroalimentaire recèle également un énorme potentiel de croissance.
Il est urgent de changer le mode d’exploitation des terres qui sont encore sous gestion publique pour libérer leur potentiel de production.
Promouvoir et vulgariser les nouvelles technologies agricoles et introduire de nouvelles semences et variétés à haut rendement et moins consommatrice d’eau pour contribuer à l’optimisation de nos ressources hydriques. Ces quelques idées sont à mon sens des pistes qui permettraient d’approfondir la réflexion pour optimiser la croissance de notre économie.

Où en est le dossier du navire Hannibal ?

Permettez-moi de retracer brièvement les péripéties que nous avons vécues pendant 126 jours qui ont été jalonnés de stupéfaction, d’angoisse, de peur, de faux espoirs et de délivrance. Nous avons été confrontés pendant cette période à des tensions intenses qui nous ont fait découvrir le milieu de la piraterie dont on ignorait les codes et les règles, et à ce titre ce fut une expérience éprouvante, principalement pour les familles, l’équipage et les dirigeants de Gabès Marine Tankers. Comme toute prise d’otages, cet évènement a connu une couverture médiatique importante, ce qui, à un certain moment, a rendu les négociations avec les pirates plus complexes car ils ont utilisé la pression de l’opinion pour attiser les craintes des familles et accroître la pression sur GMT et les négociateurs.

En résumé, cet évènement nous a fait découvrir que l’on ne pouvait, au cours de ces négociations, faire confiance à aucune des parties impliquées car le mécanisme était fondé sur la surenchère et l’exploitation de la peur. Il a fallu faire preuve de beaucoup de sang-froid, d’anticipation et de détermination pour que notre équipage soit libéré dans un délai très court par rapport aux autres navires arraisonnés, en bonne santé, sains et saufs. Nous sommes heureux d’avoir pu faire aboutir ces négociations sans pertes humaines ni préjudices pour l’équipage.

Cet arraisonnement a eu un impact financier considérable sur notre armement, ce qui nous conduit aujourd’hui à réévaluer cette activité et à envisager son redéploiement pour faire face à la situation qui prévaut dans l’océan Indien.
L’ensemble du personnel a été indemnisé conformément à la réglementation en vigueur à l’exception de certaines personnes qui se prévalent de revendications sans fondement.

On vous prête l’intention d’élargir la gamme de vos marques automobiles et autres véhicules. Qu’en est-il au juste ?

A ce titre, je souhaiterais rappeler que nous avons introduit auprès de l’administration un recours pour réparer l’injustice consécutive au détournement de la représentation de KIA.
Par ailleurs, nous tenons à souligner que notre présence dans le secteur des véhicules remonte à 1972, soit près de 40 ans de présence.
Nous avons toujours privilégié dans notre démarche l’approche industrielle génératrice de valeur ajoutée à l’approche commerciale.
Pour répondre à votre question, ce n’est pas une intention mais un objectif constant de saisir les opportunités qui se présenteraient dans ce secteur en préservant les intérêts de toutes les parties concernées.
Nous sommes convaincus que ce secteur recèle des opportunités industrielles importantes génératrices de valeur ajoutée, d’emplois et d’exportations.

Vous avez annoncé en avril dernier devant le Premier ministre un don d’un million de dinars pour la création de clubs d’investissement. Où en est ce projet ?

Ces fonds ont été réunis au sein d’une Sicar dénommée Tamwill.
Une équipe de conseillers a été choisie et des initiatives de rapprochement avec d’autres fonds sont en cours pour accroître la capacité d’intervention de ces structures d’appui pour soutenir les initiatives promues par les jeunes investisseurs dans les régions de l’intérieur du pays.

Bio-express

Ferid ABBAS, né à Tunis, marié et père de deux enfants.
Diplômé de la Walsh School de Science politique de Georgetown University,
Washington DC,
Diplômé d’économie de Cornell University, NewYork,
Président-directeur général de Setcar,
Administrateur des sociétés affiliées,
Administrateur et vice-président du conseil d’administration de l’Arab Tunisian Bank,
Ancien président du Club Africain,
Consul général honoraire d’Islande.
Présentation des activités du groupe :
• Exploration pétrolière,
• Distribution de produits pétroliers,
• Armement maritime,
• Fabrication d’autobus et autocars,
• Assemblage de camions,
• Construction métallique - chaudronnerie et emboutissage,
• Hôtellerie,
 

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1 Commentaire
Les Commentaires
abdessatar azizi - 24-01-2012 15:36

bravo si farid vous etes un visionnaire et avec le recul et l age de raison maintenant je me suis rendu compte que notre pays a besoin de grand homme comme vous sans rancune et comme disent les marins bon vent et bonne route

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