Success Story - 05.05.2011

Le Professeur Jamel Chelly brillamment distingué par le prix Recherche INSERM

Une fois par an, l’INSERM (institut national de santé et de la recherche médicale) en France, à travers un haut comité de scientifiques et médecins, attribue un ou plusieurs prix distinguant des chercheurs dont les travaux ont particulièrement marqué le champ de la recherche fondamentale et médicale et de la recherche en santé publique.
Cette année, le lauréat de ce prestigieux prix n’est autre que le Pr Jamel Chelly de l’institut Cochin à Paris, qui a été ainsi distingué pour l’ensemble de ces travaux en génétique moléculaire intégrés sur le retard mental.

Leaders a eu l’initiative d’interviewer le grand chercheur tunisien à la notoriété internationale à travers un autre jeune tunisien, Elyes Slim Ghedira, qui finit son résidanat dans la même spécialité en France.
Rencontre entre deux confrères et compatriotes, entre un chercheur confirmé et un chercheur junior, que la passion pour la recherche ainsi que la curiosité ont rapproché.

 

La première fois que j’entendis parler du nom de Jamel Chelly fut à travers une Revue académique internationale de Génétique Moléculaire il y a quelques années au tout début de mon résidanat, … En me demandant depuis quels seraient ses liens avec la Tunisie je fus tout de suite admiratif de ses travaux  : En effet, il suffit de quelques clics sur le web pour apprendre que déjà dès les années 80 et ses premières années en tant que chercheur, le « jeune Docteur » a permis de faire des avancées remarquables dans la compréhension des mécanismes physiopathologiques de la Myopathie de Duchenne, puis par la suite d’autres pathologies liées au retard mental, qui sont parmi les affections les plus complexes actuellement dans le domaine de la génétique médicale. Jamel Chelly est connu aussi pour son intérêt quasi-exclusif pour la recherche, intérêt cristallisé par la création du centre de recherche sur le retard mental à l’institut Cochin en 1995.
 
Loin de cette période passée où je contemplais de loin son parcours, me voici aujourd’hui allant à la rencontre de notre brillant chercheur suite à la proposition de Leaders pour l’interviewer. Très intimidé, en parcourant à longues enjambées les couloirs du même institut Cochin à la recherche du bureau 515, je n’arrêtais pas de songer à ce que m’ont dit unanimes, mes collègues et confrères sondés ici à Paris, des internes aux chefs services, des assistants aux professeurs universitaires : Jamel Chelly fait partie des plus reconnus, appréciés et productifs des chercheurs actuels, me rapportant par ailleurs sa distinction très applaudie lors de la cérémonie des remises des prix INSERM fin 2010 au Collège De France.

« Jamel Chelly, c’est La passion, la rigueur, l'intelligence et l'exigence chez un homme fidèle à ses engagements, à ses maîtres, à ses amis et aux siens » selon Axel Kahn, Généticien, Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres et Président de l’Université Paris-Descartes.

« Jamel Chelly est une figure scientifique qui nous est chère, alliant probité, fermeté, sans oublier une très grande modestie » … nous affirme Jean-Claude Kaplan, un des ténors de la Génétique dans le Monde.
 
Bureau 515, nous sommes arrivés … A l’entrée du bureau, Je croise deux blouses blanches en train de discuter, un homme d’un certain âge à la chevelure platine en compagnie de son collègue assez jeune, je demande à ces messieurs « Dr Chelly s’il vous plait » en regardant plutôt en direction du plus âgé, mais c’est son jeune collègue qui me répondit « c’est moi-même !!! »,  … L’intimidation première fut décuplée par cette surprise inattendue … 

Je fis ainsi la connaissance d’un homme très élégant, « moustache épanouie », chaleureux et assez réservé … Un grand médecin, qui avec des mots très mesurés laisse transparaître une passion dévorante pour la recherche fondamentale et biomédicale.
 
Pr Chelly, bonjour, un grand honneur pour moi de vous rencontrer, Félicitations pour le prestigieux prix recherche INSERM. Vous vous y attendiez ?
 
Pas tellement, on n’y pense pas quand on est absorbé par ce que l’on fait … Aussi, bien d’autres chercheurs l’auraient certainement mérité !!!

Mais ce qui compte ce ne sont pas les prix, mais les contributions elles-mêmes dans l'amélioration des connaissances médicales !!! En tant qu’individu j’ai bénéficié de circonstances favorables, d'un environnement scientifique exceptionnel et d'une équipe motivée ...  Il est important pour moi de rappeler ceci, car dans le domaine scientifique, il est très rare de voir qu'un individu seul soit à l'origine de découvertes ... Mais injustement, les prix, les récompenses et les reconnaissances sont souvent personnalisées et dirigées vers une seule personne !!! C’est injuste, mais c’est comme ça …

Il serait incorrect d’oublier les multiples "facteurs" qui ont contribué à façonner mon parcours et mes contributions dans le domaine des maladies génétiques.
 
Qu’est-ce qui a justement été le plus prépondérant de ces facteurs ?
 
ce serait partial de focaliser uniquement sur quelques uns, surtout que j’estime que ma réussite a été le résultat d’une série d’événement qu’on ne maitrise pas. J’espère en tout cas, que j’ai su contribuer du meilleur que j’ai pu au défi scientifique que posait la compréhension de certaines maladies génétiques, c’est là qu’est la valeur de ce prix.
 
Il est certain aussi que ce prix constitue une consécration, pour la renommée de la Médecine et des Chercheurs Tunisiens expatriés. Justement, Faisons connaitre aux lecteurs de Leaders Jamel Chelly, … Un petit flashback s’impose, commençons par le commencement, çàd … à Kerkennah !!!
 
oui, il est vrai que ça a commencé par ma naissance, on l’oublie des fois … (rires)
Ça s’est passé donc à Kerkennah en 1957, dans un petit village qui s’appelle Ouled Bou Ali. Je suis passé par l’école primaire du Village, puis au Collège de Ramla pour enchainer sur le Lycée de Garçons de Sfax et la Faculté de Médecine de la même ville.

Justement, je reviendrais ici sur la question précédente, pour ce qui a été prépondérant dans ma réussite en tant que chercheur …. Car il me tient aussi à cœur,  d’appuyer que ce parcours est avant tout lié à une bonne éducation de base en Tunisie, une Faculté de Médecine et surtout une scolarité de qualité et gratuite. Etant d’un milieu modeste, je me rends compte combien ça aurait pu être différent dans un autre environnement, pour ainsi dire dans un autre pays où on n'aurait pas eu la gratuité d'une éducation de qualité.
 
Lors de vos études de Médecine, pensiez-vous déjà à une carrière de chercheur ? Rappelons-le à l’époque du début des années 80, les étudiants qui songeaient à passer le concours de spécialisation (résidanat), voire à la recherche, n’étaient pas si nombreux …
 
Oui, je vois ce que vous voulez dire … Etudiant en Médecine, je n’étais pas intéressé d’avoir un cabinet privé, ni de généraliste, ni de spécialiste … Loin de là, J’ai plutôt été attiré par le côté Hospitalo-Universitaire (HU) surtout en Immunologie et en Génétique, mais il est vrai, pas tellement en tant que chercheur à plein temps.
Alors, certes Je lisais beaucoup « sciences et vie » (grands sourires), ça donne déjà un aperçu pour un jeune de ce que peut être la recherche, mais sans plus  … Le grand intérêt pour la recherche est venu par la suite … en France !!!
Il est vrai qu’au départ, j’avais opté pour une carrière HU à Sfax …
 
Qu’est ce qui a fait alors que vous avez changé d’avis ?
 
C’est une longue histoire, assez rocambolesque …
En tant que résident en biologie à Sfax, je me suis intéressé au cours de mon cursus à la Génétique Médicale, qui n’était pas représentée dans la région, il n’y avait aucun spécialiste dans ce domaine-là de la Médecine. Puis, J’ai obtenu l’accord de la faculté pour aller compléter ma formation chez les très illustres Pr Lejeune à l’Hôpital Necker puis chez les Pr Axel Kahn et Jean-Claude Kaplan à l’Hôpital Cochin.
 
De très grands noms, des références internationales jusqu’à nos jours … Je suis vraiment impressionné !!! C’est donc là que vous aviez changé d’avis et comptiez rester en France par la suite ?
 
Non, jamais. J’avais la ferme intention de revenir juste après le résidanat pour passer le concours des Assistants Hospitalo-Universitaires en Tunisie.

Justement, Une fois mon cursus de spécialisation terminé en 1987, tout a été planifié pour que je devienne HU à Sfax : le poste a été ouvert dans cette spécialité, j’avais commencé à préparer mon retour en Tunisie avec ma famille (j’avais déjà ma petite fille à l’époque) et même réservé mon billet d’avion pour aller passer l’épreuve.

Une semaine avant le concours j’appelle par téléphone le Ministère de la Santé Publique à Bab Saadoun, à titre de vérification pour m’assurer que le dossier administratif pour passer le concours est bien en règle. Quelle ne fut pas ma surprise quand on m’informe que mon dossier était irrecevable à cause d’une attestation de validation de stage manquante, et que je ne pourrais pas passer le concours au vu du dépassement des  dates limites de dépôt … Au début je n’y ai pas cru, c’était tellement invraisemblable, on ne m’a rien signalé quand j’ai déposé moi-même le dossier quelques semaines auparavant !!! Une profonde déception fit suite … Se voir refuser de passer un concours longuement préparé pour un détail administratif, ça  m’a vraiment déçu …
 
Vous vous êtes résigné à le repasser l’année d’après ?
 
Je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir en fait, … ça s’est passé très vite !!! Le fait que mon accueil en France ait été assuré par mes directeurs Axel Kahn et Jean Claude Kaplan a été déterminant dans ma décision …
En effet, suite aux contributions scientifiques qui ont été publiées fin 1987 dans la prestigieuse revue « Nature » et mon investissement presque illimité pour les travaux de recherche, Axel m’a proposé de passer le concours du CNRS en France (centre national de recherche scientifique) pour un recrutement  comme chercheur. Les circonstances ont voulu que je sois admis et aussi major du concours !!! (Classé premier au concours de la commission 28 du CNRS).

C’était le destin !! Les responsables de la Faculté n’ont pas compris la portée et les conséquences de ce recrutement et ont continué à croire que je finirais par les solliciter un jour pour obtenir le poste HU à Sfax.
 
Les conséquences, c’est que depuis ces années-là (1987) la Génétique Médicale a bien tardé à s’installer à Sfax. Votre objectif de départ en allant en France n’était-il pas justement de créer le premier pôle de Génétique pour tout le Sud Tunisien ? N'y a-il pas eu depuis, quelques réflexions patriotiques qui vous ont fait regretter votre décision ?
 
Le fait que la Génétique à Sfax soit restée pendant longtemps une discipline sinistrée, me fait vraiment de la peine, c’est regrettable. Je ne me sens pas pourtant responsable. J’ai fait mon devoir, mais des événements externes en ont décidé autrement.

Je ne regrette pas ma carrière, même en songeant à l’amour inconditionné que j’ai pour mon pays … car ce qui a été réalisé ici en France, a en quelque sorte permis de contribuer significativement aux progrès de la génétique humaine et à l’amélioration des connaissances dans la discipline, à l’échelle internationale, donc y compris pour la Tunisie.
 
Alors, justement vos travaux, … vous vous êtes intéressés d’abord aux myopathies (maladies musculaires) et plus précisément à la Myopathie de Duchenne. Vos recherches, ont été les premières à aborder l’étude d’expression  du gène de la Dystrophine dans les différents tissus et en rapport avec cette Maladie.
 
Exactement, le gène de la Dystrophine est le plus « grand » gène connu chez l’homme. De par sa taille et les techniques analytiques classiques de l’époque, l’étude de son expression était difficile et fastidieuse (voire impossible dans certains tissus), on n'arrivait pas à avoir l'outil nécessaire pour comprendre l'expression de ce gène … Mais à cette période, la grande nouveauté dans la génétique, c'était  l’avènement de la PCR (technique permettant l'étude de la séquence d’ADN) et nous avons justement eu l'idée de porter le concept de cette nouvelle technique qu'est la PCR vers de nouvelles applications qui visent à étudier non pas l'ADN, mais l'ARN (c'est à dire l'expression du gène et non plus seulement sa séquence). Pour franchir ce pas, de l'analyse de l'ADN vers l'analyse de l'ARN, Il nous a donc fallu mettre au point une nouvelle technique d’analyse appelé « reverse-transcriptase PCR : RT-PCR ». C’est ce nouvel outil, ainsi que le développement d'un protocole quantitatif de la RT-PCR, et son application au gène de la dystrophine qui nous a permis de sauter l’obstacle et de réaliser quelques contributions originales comme la mise en évidence d’une expression du gène de la dystrophine dans les cellules du système nerveux.
 
Après La Reverse-Transcriptase PCR qui, rappelons-le, constitue une avancée majeure dans la le domaine de la génétique moléculaire … vous avez été le premier à décrire, en poursuivant sur la même thématique, le phénomène de la « transcription illégitime ». Les bruits courent que plusieurs scientifiques ont été embarrassés par ces travaux,  pourquoi ?
 
sourires
C’est assez régulier dans l’histoire de la science, les trouvailles inattendues qui bousculent des dogmes bien établis par tous, sont souvent très critiquées et mal accueillies et mettent du temps à être acceptées. Pour revenir à nos travaux, la communauté scientifique n’a dans un premier temps pas cru en nos résultats et notre publication a été refusée car nous avons « chatouillé » le concept d’expression de gènes à expression tissulaire spécifique. Il a fallu qu’une autre équipe, se penche dessus, et mette en lumière la crédibilité de notre travail pour qu'il soit finalement reconnu …
J’utilise le terme « chatouiller » car pour l’instant nous n’avons pas démontré de conséquences physiologiques sous-tendues par le phénomène de la transcription illégitime « expression à très faible niveau de n’importe quel gène à expression tissulaire spécifique dans n’importe quelles cellules ou tissus ».  

Au delà de ces deux thèmes, on associe aussi le nom de Jamel Chelly, au laboratoire de recherche sur les maladies neurodéveloppementales que vous avez crée à l’institut Cochin en 1995 spécialisé dans la génétique et la physiopathologie du retard mental (de nos jours appelé aussi « déficience intellectuelle ») Pourquoi cette thématique, pourquoi le retard mental ?

 
Le choix et la décision étaient motivés par plusieurs facteurs, mais je dois avouer qu’il y avait à l’époque une réelle sous-estimation des difficultés, une certaine « naïveté » en quelque sorte… Parmi les raisons figure mon intérêt à comprendre les mécanismes moléculaires impliqués dans le retard mental observé chez les patients atteints  de myopathie de Duchenne … On n’arrivait pas à comprendre pourquoi 30% environ de ces patients souffraient de déficience intellectuelle … On expliquait certes l’handicap moteur, mais pas encore celui mental. Le challenge était intéressant !!!
 
A mon retour d’Oxford (UK), après mon stage post-doctoral  chez le Dr Anthony Monaco (Univeristy of Oxford), un des meilleurs Généticiens reconnus dans le Monde, j’ai à nouveau bénéficié de la confiance du mon maître Axel Kahn qui m’a donné la possibilité d’établir une équipe pour développer la thématique de recherche « Génétique et physiopathologie du retard mental ». Comme je l’ai indiqué plus haut, j’ai sous estimé les difficultés et ce n’est qu’au bout de trois ans de travail sans relâche et de persévérance de l’ensemble de l’équipe que les résultats et les contributions significatifs ont été obtenus et publiés. En 1998, deux articles importants qui rapportent l’implication de deux nouveaux gènes dans des formes différentes de retard mental ont publiés dans des revues prestigieuses : l’un dans « Nature » et l’autre dans la revue « Cell » ont été à l’origine d’une reconnaissance dans le domaine de la génétique du retard mental.

Pensez-vous qu’un jour on pourra traiter le retard mental ?

Il y a généralement deux grands groupes de retard mental. Pour le premier groupe, qui correspond à des patients présentant un syndrome poly-malformatif et en particulier des anomalies bien visibles à l’IRM du développement du système nerveux central, nous sommes  encore très loin du concept de traitement. Les progrès en génétique contribuent dans ce groupe à une amélioration du diagnostic et du conseil génétique à titre préventif.

Pour le deuxième groupe, le Retard Mental est diagnostiqué chez des patients qui ont un développement normal du système nerveux et cérébral, et c’est chez ces patients-là que les approches thérapeutiques traitant de la transmission synaptique sont envisageables et restent plausibles. Nos recherches actuelles s'y intéressent fortement.
 
Le traitement sera de quel type ?
 
Certainement pharmacologique conventionnel (médicaments), à base d’agonistes, antagonistes, stimulants agissant au niveau synaptique, en aval ou en amont des structures synaptiques.
 
Parlons de Jamel Chelly le chercheur. Quel est votre motivation à vous, en tant que chercheur, pour toujours vouloir aller de l’avant …? Ce n’est pas facile des fois, les résultats encourageants ne sont pas les plus fréquents …  Est-ce par philanthropie ?
 
Pour ma personne, je retiens surtout la volonté de participer au développement des connaissances scientifiques leurs retombées dans le domaine médical et la prise en charge des patients et des familles. La deuxième motivation c’est  le défi scientifique !!! Je suis attiré par le défi de la complexité, et comment venir à bout de cette complexité. Il y a certes de la naïveté dans le comportement, mais ce sont mes motivations à moi.
 
Justement, il ya quelques minutes, avant d’arriver ici, j’ai tapé votre nom sur PubMed (moteur de recherche sur les publications scientifiques), il s’est affiché plus de 300 publications, dont une quarantaine comme premier auteur, … Au delà de l’amour du défi scientifique, quelle est la qualité que doit avoir un bon chercheur ?
 
Deux principales qualités : la passion et la capacité de travail !!!
La passion, c’est la fascination de notre jeunesse, qui une fois mature et se sentant prêt à contribuer, se transforme en passion.

La capacité de travail car quand on est passionné, on ne compte pas les heures et l’investissement dans le travail :  on passe toute la journée et une partie de la nuit au Labo, et c’est normal !!!
A ces deux qualités, il faut ajouter le bon environnement, à la fois scientifique et matériel et surtout et une équipe motivée. On peut y ajouter depuis quelques années la motivation que pourrait générer une compétition saine, entre labos puis entre les pays.

justement j’allais y venir, la compétition entre pays … Comment voyez-vous l’énorme investissement (un Milliard et demi de Dollars US) que vient de débloquer le gouvernement chinois pour la création du Beijing Genomic Institute, le futur Mastodonte international de l’analyse Génétique … On dit que l’Europe qui avait déjà un genou à terre, vient de disparaitre des grands cercles des chercheurs scientifiques qui seront désormais où aux USA ou en Chine, êtes-vous d’accord ?
 
très inquiet
Votre question cristallise mes craintes actuelles, vous touchez là où ça fait mal, même très mal  … Il ne faut pas se faire d’illusion, Le risque est de voir l’Europe ne plus figurer ni avoir sa place parmi les grands et les initiateurs dans les différents domaines de la recherche scientifique et pas seulement en Génétique. Ce risque est certes bien réel car au delà du retard et la prise de conscience de ce retard à travers les alarmes que tire la communauté scientifique, ce qui est inquiétant surtout, c’est que la réponse tant attendue tarde et que les pays et la communauté européenne ne proposent pas de stratégie unifiée d'envergure adapté aux défis …
Il reste quand même quelques années où l’Europe pourrait réagir, mais est-ce qu’elle va réagir justement, là est la question …
 
Quoi qu’il en soit, actuellement, il ne suffit plus de faire un raisonnement sur la France seule, ou la Grande-Bretagne seule … c’est dépassé tout ça … Il faudrait une vision commune...
 

Quelles conclusions pour la Tunisie, et tous ses chercheurs presque exclusivement liés à l’Europe … !!!
 
L’Europe restera évidemment un partenaire stratégique pour la Tunisie, mais Il faut diversifier les coopérations, on ne peut plus cerner les collaborations scientifiques à cause d’une limitation linguistique ou des liens historiques et culturels ...

Il faut encourager nos jeunes à aller en Chine et aux USA !!!
Aussi, le défi pour la Tunisie, ça sera de pouvoir ou non faire confiance individuellement à ses propres jeunes chercheurs. Aux chercheurs eux-mêmes de montrer qu’ils sont sérieux et matures, et de montrer qu’ils méritent cette confiance !!!
Pour ma part, si j’ai pu faire tout ce que j’ai fait depuis des années ici à Paris, c’est parce qu’il y a des gens qui m’ont fait confiance, je pense surtout à Axel Kahn dans mes débuts, qui a parié sur moi et m’a donné les moyens pour établir une équipe et initier nos premiers travaux !!!
 
La Tunisie n’ayant pas les moyens de l’Europe, et encore moins des USA ou de la Chine, quel cheminement conseillez vous à nos chercheurs ?
 
Justement, les moyens quand on ne les a pas, c’est déjà un lourd handicap …
C’est pour ça que lorsqu’on parle de la recherche scientifique en Tunisie, il faut toujours relativiser par rapport aux moyens !!!

Aujourd’hui en Génétique, pour être crédible il faut une stratégie de travail qui intègre les activités cliniques, biologiques et bioinformatiques, disposer de cohortes et de ressources biologiques très bien caractérisées et avoir accès à une position et une stratégie par rapport au futur challenge désigné : « le séquençage haut-débit » et son intégration dans les démarches et les stratégies de recherche et de diagnostic biomédicales !!!

Les leaders sont au Royaume-Uni, en Chine et aux USA. La France est très en retard. La Tunisie n’aura peut être pas les moyens d’être dans la course, … mais elle peut participer à travers des collaborations.
Dans ce contexte, Le principal conseil que je donnerais donc est surtout de profiter de l’originalité du terrain et du matériel biologique de la population tunisienne. Il y a des maladies génétiques propres au bassin méditerranéen, autant en profiter pour créer de nouveaux outils analytiques permettant de lever certains obstacles et contribuer à la recherche internationale par la suite. A titre d'exemple,  la démarche et les travaux de l’illustre Pr Ben Hamida (Institut de Neurologie de Tunis), visionnaire et en avance sur son temps, sont exemplaires et je pense qu’une multiplicité d’initiatives similaires par des professionnels tunisiens et des collaborations entre des équipes tunisiennes entre elles et des équipes internationales pourraient permettre à la Tunisie de contribuer au développement scientifique.
 
Après les myopathies, le retard mental, les travaux sur la tubuline et la transmission synaptique… quels sont les challenges futurs de Jamel Chelly ?
 
Je compte poursuivre sur les maladies neuro-developpementales, je pense que la compréhension des mécanismes physio-pathologique doit être une priorité. Je me donne l’ambition de réunir les outils, les moyens et les compétences nécessaires pour que l’équipe poursuive des travaux dans ce sens et parvienne à ce but.
 
Et pourquoi dites-vous « l’équipe », pourquoi pas vous-même ?
 
très ému
Tout en restant actif dans les projets de l’équipe du pays adoptif (pour ainsi dire, la France qui m’a accepté et m’a régulièrement exprimé de la reconnaissance), suite aux évènements du 14 janvier et à la révolution tunisienne, on ne peut s’empêcher de penser à mes origines et de songer à des projets, à  une contribution aussi modeste qu’elle pourrait l'être, ayant pour objectif le développement de la Tunisie, pour laquelle je serais toujours redevable ... 
 
et pour finir … Votre propre fille est médecin, elle fait sa spécialisation en biologie à Paris aussi … sur les traces du père ? Une future lauréate du prix Inserm aussi ?
 
grand sourire
Je profite de cette question pour rendre hommage à ma petite famille et lui exprimer ma reconnaissance et ma gratitude pour sa patience et son soutien qui m’ont apporté quiétude, stabilité et facilité l’exercice de ma passion.
Concernant ma fille … Le plus important c’est qu’elle trouve sa voie pour accomplir un travail de qualité !!!
 

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5 Commentaires
Les Commentaires
Aziz Chikhaoui - 06-05-2011 12:19

Félicitations Jamel! Tu confirmes bien ta stature de chercheur. Nous te souhaitons le meilleur et pourquoi pas ton intégration à l'Académie. Tu es déjà membre de l'Institut. Tu es la fierté de tous ceux qui te connaissent et un exemple pour les jeunes chercheurs expatriés comme tu l'es. Tu n'as pas beaucoup de temps, nous le savons bien, et à l'occasion, tu pourras venir saluer les jeunes de l'ACETEF. Tu nous trouveras facilement, tu t'en souviens, je n'en doute pas un instant. Amicalement. A. Chikhaoui

Hadj Kacem - 06-05-2011 13:04

Bravo Si Jamel

Hadj Kacem - 06-05-2011 13:06

Bravo Si Jamel

khlifi - 08-05-2011 18:23

Cette interview satisfait mon orgueil de tunisien aimant ce qui distingue mon pays dans tous les domaines de la culture, de la science et dans bien d’autres domaines. Ce qui a attiré mon attention c’est cette pièce manquante au dossier de Mr Chelli qui ne lui a pas permis de participer au concours. Il ne s’est trouvé personne de responsable pour dépasser ce léger incident quitte à ce que le dossier soit complété ultérieurement. Dieu en a voulu autrement et Mr Chelli n’a pas perdu au change. L’administration est souvent bornée. Cet incident me rappelle ce qui est advenu au Professeur Montagnier. Il avait atteint l’âge de la retraite, mais se portait merveilleusement bien. Il a voulu poursuivre ses recherches dans son pays, la France, mais personne n’a voulu l’entendre. Les USA l’ont entendu et ont mis à sa disposition une unité de recherche pour poursuivre ses travaux. Ce qu’il a fait. Osons espérer que la Tunisie après la révolution consacre, à l’instar d’Israël, une part conséquente du budget de l’Etat pour la recherche scientifique pour le bien du peuple tunisien, du monde et pour l’épanouissement de nos chercheurs. Bravo si Chelli !

Saadallah - 27-07-2011 15:04

Félicitations Professeur! Ce que vous êtes arrivé à réaliser est un honneur pour tous les chercheurs tunisiens. Bravo!

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