Taoufik Rajhi: Le Nobel d’économie récompense ceux qui ont appris aux banques centrales à écouter les ménages
Par Taoufik Rajhi, professeur des universités, Université de Poitiers - Robert Hall et Michael Woodford ont bâti, à vingt-cinq ans d’écart, l’outil avec lequel les banques centrales du monde entier fixent aujourd’hui leurs taux d’intérêt. Leur point commun : partir des décisions de chacun d’entre nous pour comprendre les crises de tous.
A prochaine fois que la Banque centrale européenne annoncera une hausse ou une baisse de ses taux, sachez qu’un modèle mathématique de trois équations aura pesé dans la décision. Ce modèle, dit «néokeynésien», est en grande partie l’œuvre des deux lauréats du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, annoncé ce lundi 12 octobre à Stockholm: l’Américain Robert E. Hall, professeur à Stanford, et son compatriote Michael Woodford, professeur à Columbia.
L’Académie royale des sciences de Suède les distingue « pour les fondements microéconomiques de la stabilisation macroéconomique».
Derrière cette formule austère se cache une question que chacun a déjà entendue au journal télévisé: faut-il relancer l’économie, et comment? Faut-il distribuer un chèque aux ménages, baisser les impôts, réduire les taux d’intérêt? Et surtout, cela marche-t-il?
Quand les recettes cessent de fonctionner
Pendant les trente années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements disposent d’une recette héritée de John Maynard Keynes. Quand la demande manque, on la soutient: l’État dépense, les ménages consomment une partie de ce supplément, ce qui crée des revenus pour d’autres, qui consomment à leur tour. Un euro de dépense publique pouvait ainsi, sur le papier, en générer trois de production. Et l’on pensait pouvoir choisir son dosage entre chômage et inflation.
Les chocs pétroliers des années 1970 brisent cette mécanique. Le chômage et l’inflation grimpent ensemble : c’est la « stagflation». Les relances successives n’y font rien, sinon alimenter la hausse des prix. L’économiste Robert Lucas, futur Nobel 1995, pose alors le diagnostic : les modèles de l’époque reposaient sur des régularités statistiques passées, et ces régularités se brisent dès que la politique change, parce que les gens anticipent. Un salarié qui s’attend à une inflation de 10 % négocie son salaire en conséquence. Pour Lucas, il faut reconstruire la macroéconomie à partir des décisions individuelles des ménages et des entreprises. Encore fallait-il savoir comment.
L’idée de Hall: la consommation est imprévisible
Robert Hall s’attaque en 1978 à la brique la plus importante: la consommation des ménages, première composante de la demande. Les économistes Milton Friedman et Franco Modigliani avaient défendu l’idée que nous consommons en fonction de nos revenus attendus sur la durée, et pas seulement de notre salaire du mois. Belle idée, mais invérifiable: personne n’observe ce que les ménages anticipent.
L’intuition de Hall consiste à retourner le problème. Si les ménages décident déjà de leur consommation en tenant compte de tout ce qu’ils savent de leur avenir, ils ne la modifieront qu’en apprenant quelque chose de nouveau. Or une nouvelle, par définition, ne se prévoit pas. Conclusion: si la théorie est juste, les variations de la consommation doivent être impossibles à prévoir. Au lieu de chercher ce qui explique la consommation, il suffit de vérifier que rien ne permet de prédire ses variations.
Prenons un exemple. Un salarié apprend en janvier qu’il sera licencié en avril. S’il raisonne à long terme, il réduit ses dépenses dès janvier.
En avril, quand son salaire disparaît, sa consommation ne bouge plus: la mauvaise nouvelle était déjà «intégrée».
Le test, mené sur les données américaines, crée la surprise: le revenu passé n’aide presque pas à prévoir la consommation future. Quatre ans plus tard, avec Frederic Mishkin, Hall reprend l’analyse sur plus de deux mille familles.
Résultat: environ 80 % des ménages se comportent comme le prévoit la théorie, mais 20 % consomment tout ce qu’ils gagnent au fil de l’eau, souvent parce qu’ils ne peuvent pas emprunter.
Ce que cela change pour un chèque de relance
Si chacun lissait parfaitement sa consommation, un chèque ponctuel serait presque entièrement épargné. Si chacun dépensait tout, il serait entièrement consommé. Les études récentes, dont une expérience menée en France, situent la réalité entre les deux: environ un euro sur cinq reçu est dépensé dans le mois ou le trimestre qui suit, avec de fortes différences entre ménages. Message pour les gouvernements: une aide est plus efficace lorsqu’elle cible les ménages qui n’ont pas de marge financière.
Woodford: un laboratoire en trois équations
Michael Woodford assemble ensuite l’édifice complet, au fil d’une série d’articles, souvent écrits avec Julio Rotemberg, disparu en 2017, puis dans un livre de référence publié en 2003, Interest and Prices. Son modèle reprend la consommation selon Hall et y ajoute un ingrédient décisif: les prix ne s’ajustent pas instantanément. Changer une étiquette, renégocier un contrat ou réimprimer un catalogue a un coût; les entreprises révisent donc leurs prix de loin en loin.
Le modèle tient en trois équations. La première décrit la demande des ménages, qui dépend du taux d’intérêt et de ce qu’ils anticipent. La deuxième décrit l’inflation, née des choix d’entreprises qui, sachant qu’elles garderont leur prix un moment, regardent devant elles. La troisième décrit la banque centrale, qui relève son taux quand l’inflation monte, et plus fortement que l’inflation elle-même, afin que le coût réel du crédit augmente vraiment.
Ce dernier point n’est pas anodin. Pendant des décennies, les banques centrales cherchaient à contrôler la quantité de monnaie en circulation. Woodford montre, sur les traces du Suédois Knut Wicksell, qu’il suffit de piloter correctement un taux d’intérêt. C’est exactement ce que font aujourd’hui la BCE et la quasi-totalité de ses homologues.
Le paradoxe du choc pétrolier
Le modèle apporte une notion clé : l’«écart de production», différence entre ce que l’économie produit et ce qu’elle produirait si les prix s’ajustaient librement. C’est lui, et non le niveau de la production, qui doit guider la banque centrale.
Cette distinction éclaire le piège des années 1970. Quand l’énergie renchérit, l’économie produit moins. La tentation est de relancer. Mais la capacité de production a chuté davantage que la production effective: l’économie est en réalité en surchauffe par rapport à ses nouvelles possibilités. Le modèle recommande alors de freiner, en relevant les taux, ce qui paraît contre-intuitif en pleine récession. C’est l’erreur commise il y a cinquante ans, et c’est la leçon que les banques centrales ont, selon l’Académie, mieux appliquée face aux chocs de ces dernières années.
Parler pour agir
Autre enseignement : puisque ménages et entreprises décident en fonction de l’avenir, ce que la banque centrale annonce compte autant que ce qu’elle fait. Crédibilité et transparence deviennent des instruments de politique. Après la crise de 2008, lorsque les taux étaient tombés à zéro, plusieurs banques centrales ont promis de les maintenir bas longtemps afin de soutenir l’activité dès le présent: c’est le forward guidance, une idée que Woodford a défendue avec vigueur.
Un outil, pas une boule de cristal
Le comité Nobel ne cache pas les limites de ce cadre. Le modèle suppose que les anticipations d’inflation restent «ancrées»; il représente mal les événements imprévisibles comme une guerre ou une pandémie; la façon dont il décrit la rigidité des prix reste en partie conventionnelle; et dans sa version simple, il prête aux annonces lointaines des banques centrales des effets exagérés. Il sert enfin à réagir aux crises, non à les empêcher: la crise financière de 2008 relevait d’abord de la régulation des banques.
L’Académie elle-même reconnaît qu’il est difficile de prouver que ces modèles ont amélioré la conduite des politiques, les crises ne se répétant jamais à l’identique. Elle relève néanmoins que la reprise après 2008 a été bien plus rapide qu’après 1929 et que les poussées d’inflation récentes n’ont pas dégénéré en stagflation durable. Les recherches en cours, qui intègrent les inégalités entre ménages ou les liens entre secteurs, prolongent le cadre plutôt qu’elles ne le remplacent.
En récompensant Hall et Woodford, Stockholm salue moins une découverte spectaculaire qu’une manière de penser : comprendre les crises collectives en partant des choix ordinaires de millions de ménages et d’entreprises qui, chaque jour, regardent vers l’avenir.
Taoufik Rajhi
Professeur des universités,
Université de Poitier
Les lauréats en bref. Robert E. Hall, né en 1943 à Palo Alto, docteur du MIT (1967), professeur à l’université Stanford. Michael Woodford, né en 1955 à Chicopee, docteur du MIT (1983), professeur à l’université Columbia. Sources : Académie royale des sciences de Suède, documents de vulgarisation et fond scientifique du 12 octobre 2026, www.kva.se.
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