Aymen Bouali: L’université tunisienne face à son miroir
Par Aymen Bouali - Quand un pays progresse, son université progresse souvent avec lui. Mais l’inverse est tout aussi vrai: une université qui forme bien, produit du savoir et encourage l’esprit critique finit par transformer le pays qui la porte. Entre développement économique et développement universitaire, la relation est donc réciproque.
À force de regarder uniquement vers le ministère ou vers l’État, on évite parfois une question plus embarrassante: que peut encore faire l’université par elle-même?
Cette question mérite d’être posée parce que notre université n’a jamais été un simple espace d’exécution. Je me souviens d’une rencontre sur les libertés académiques organisée à l’École normale supérieure de Tunis. Le professeur Abdelhamid Fenina, ancien doyen de la Faculté du 9-Avril, y évoquait son parcours. Il expliquait que, tout au long de sa carrière, notamment lorsqu’il travaillait sur des questions parfois sensibles liées à l’histoire et à la civilisation du monde musulman, il était resté libre dans son enseignement comme dans ses recherches, y compris dans le choix de ses sujets, sans ingérence directe ou indirecte de l’État.
Il y a aussi les élections universitaires. Nous y sommes attachés, et à juste titre. Dans de nombreux établissements, les responsables sont choisis par leurs pairs. Les commissions sectorielles et plusieurs structures scientifiques sont elles aussi largement composées d’universitaires. Or beaucoup de décisions présentées ensuite comme des «réformes du ministère» ont, en réalité, été préparées, discutées et mises en œuvre par ces structures.
Le ministère fixe un cadre ou demande une révision. Mais ce sont souvent nos collègues qui construisent les parcours, valident les maquettes, proposent les contenus et votent les choix. Il n’existe pas toujours une injonction venue d’en haut imposant chaque détail. Nous avons parfois accompagné ces évolutions sans prendre suffisamment de recul sur leurs effets à moyen et à long terme. C’est inconfortable à reconnaître, mais c’est aussi une bonne nouvelle: si l’université a contribué à certains déséquilibres, elle dispose aussi des moyens pour les corriger.
Prenons les habilitations de licences et de masters. Elles devraient permettre de vérifier la pertinence d’une formation et ce qu’elle apporte réellement. Dans la pratique, l’exercice devient parfois très administratif. Les mêmes mots circulent: employabilité, innovation, entrepreneuriat, compétences transversales, soft skills. Le vocabulaire est moderne, mais les questions de fond demeurent: pourquoi ouvre-t-on cette formation? Qu’apporte-t-elle de plus que celles qui existent déjà ? Et surtout, sur quelles données décidons-nous? Où sont les statistiques, les études sectorielles et l’analyse sérieuse du marché du travail tunisien? On affirme souvent que nos formations ne sont pas adaptées au marché. Peut-être. Mais il faut aussi poser la question dans l’autre sens : le marché tunisien est-il lui-même capable d’absorber et de valoriser les compétences que nous formons?
La place prise par l’évaluation pose un autre problème. L’université devient parfois une machine à évaluer plus qu’un lieu d’apprentissage. Contrôles continus, examens, rattrapages, délibérations et procédures absorbent une énergie considérable. L’enseignant produit des notes, remplit des tableaux et gère des flux, tandis que la transmission du savoir, l’exigence disciplinaire et l’accompagnement intellectuel reculent. L’offre de formation mérite, elle aussi, un regard moins complaisant. À Sfax, par exemple, plusieurs établissements proposent des cursus en administration et en gestion des affaires alors qu’il existe déjà un Institut supérieur d’administration des affaires. Il ne s’agit pas de réserver un domaine à un seul établissement, mais de pouvoir expliquer clairement ce qui distingue ces parcours. Si cette différence est difficile à formuler, il est normal que les étudiants aient du mal à comprendre ce qu’ils choisissent.
Les ISET offrent un autre exemple. Ils avaient été créés pour former des techniciens supérieurs proches des besoins des entreprises et du terrain, un profil important pour l’activité productive et, à mon sens, pour l’attractivité industrielle du pays. L’effacement progressif de ce profil clairement identifié a pu laisser un vide entre l’ingénieur et les fonctions d’exécution, dont les effets sur les entreprises et l’investissement mériteraient d’être étudiés.
Au fil des réformes, les ISET se sont rapprochés du modèle général des établissements délivrant des licences. Ce changement laisse poser une question: quelle mission voulons-nous confier à chaque type d’établissement ? Si une faculté, un institut technologique et une école poursuivent des objectifs trop voisins, le système perd une partie de sa cohérence.
La fascination pour les classements internationaux mérite également d’être relativisée. Ils peuvent aider à se situer, mais quelques places gagnées ne disent pas tout de la qualité d’une université. Ces classements captent mal la réalité quotidienne des étudiants, chercheurs et enseignants. Notre priorité devrait être de relever le niveau de l’ensemble du système.
Au fond, l’université tunisienne n’a peut-être pas besoin d’un slogan de réforme supplémentaire, mais d’une habitude plus exigeante : celle de se questionner elle-même. Une élection ne garantit pas une bonne gouvernance. Un nouveau diplôme ne garantit pas une meilleure formation. Un classement ne mesure pas tout.
La réforme ne viendra donc pas seulement d’un décret ministériel. Elle demandera aussi un sursaut interne, du courage collectif et la capacité de regarder lucidement nos formations, nos pratiques, nos recrutements, nos évaluations et nos choix. Le politique a sa responsabilité. L’université aussi. La vraie maturité institutionnelle commence peut-être là: non seulement dans le droit de ne pas subir l’ingérence du pouvoir, mais dans le devoir d’assumer pleinement sa mission de savoir et de développement.
Aymen Bouali
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