Montée en puissance militaire des deux grands vaincus de la 2e guerre mondiale: Allemagne - Japon
Par Colonel-Major (Ret) Mohamed Ghazi Essaïed - 80 ans après, les deux grands vaincus de la 2e Guerre Mondiale(Allemagne et Japon) sont les deux grands vainqueurs de la guerre froide, grâce à leurs économies, «aidés» en cela par la protection militaire américaine. Certains historiens se posent encore la question comment les Allemands, Japonais et même Italiens avant la 2e Guerre Mondiale qui jouissaient de niveaux d’abondance sans précédent, les poussent vers la guerre. Si celle-ci n’avait pas été déclenchée, nous pouvons imaginer le niveau de développement qu’ils auraient pu atteindre... Pour le géopolitologue Moïsi(1) l’Allemagne et le Japon ont tenté de boxer au-dessus de leur catégorie, et ont échoué, avec de terribles conséquences pour eux (démembrement de l’Allemagne et retombées nucléaires pour le Japon) et pour le monde. Actuellement, ils activent des signaux faibles. Ce sont des indices discrets et précoces, souvent noyés dans une masse d'informations, qui annoncent l'amorce d'une transformation, d'une opportunité et d’une montée en puissance.
Allemagne
Elle connaît sa plus importante croissance militaire depuis la fin de la guerre froide. Selon le classement Global Firepower, elle occupe le 12e rang mondial des puissances militaires. Le pays ambitionne de consacrer jusqu'à 3,5 % de son PIB à la défense d'ici 2029 financé en partie par d'importants emprunts, avec pour objectif stratégique de bâtir le force conventionnelle la plus puissante d’Europe. Parallèlement, le gouvernement a approuvé des mesures visant à renforcer les effectifs militaires, ouvrant la porte au retour du service obligatoire en cas de besoin.
Cette hausse importante des dépenses a renforcé l'industrie de la défense allemande. Le pays s'est hissé au 4e rang mondial des producteurs d'armes et s'engage dans des programmes conjoints de fabrication d'équipements lourds. Son industrie d’armement se structure aujourd'hui autour de grands axes nationaux qui conçoivent des équipements de pointe, tout en renforçant leurs alliances stratégiques avec les États-Unis. Nous pouvons citer les géants des forces terrestres et des munitions Rheinmetall (véhicules de combat d’infanterie, chars, artillerie, missiles ATACMS) - KNDS (Chars, artillerie auto-motrice); Airbus Defence and Space (aéronautique), MBDA (missiles de défense anti-aérienne / anti-missile), TKMS (sous-marins); ainsi que Hensoldt (haute technologie et électronique de défense).
Ce réarmement lui permettra de répondre aux exigences de ses partenaires de l'OTAN en assumant davantage de responsabilités. L’Allemagne est membre de l’OTAN depuis 1955 et avait concédé de ne pas produire d’armes nucléaires. Pour la petite histoire, elle était prête à quitter l’OTAN et l’UE pour réaliser sa réunification actée en 1990. La menace russe avec le risque d’un retour en Europe des guerres de haute intensité a jeté les Européens à s’accrocher à l’OTAN. D’où la triple stratégie des Européens: (1) armer l’Ukraine (par l’achat de matériel américain!), (2) réarmer l’Europe (pour atteindre une autonomie stratégique d’ici 2030, un plan européen est mis en œuvre «Rearm Europe»), (3) éviter la guerre directe avec la Russie; les deux premiers étant décisifs pour la réussite du dernier. L’OTAN est sous le feu des critiques du président américain Trump. Les faiblesses souvent évoquées sont la faible contribution des dépenses d’armement aux PIB de certains Etats-membres, la mobilité, l’interopérabilité des infrastructures (ports, aéroports, rails etc), ainsi que la lenteur décisionnelle.
L’Allemagne abrite la plus importante présence militaire américaine en Europe, servant de plaque tournante logistique et stratégique pour les opérations extérieures (OPEX) des États-Unis. Sur 86000 militaires américains déployés en Europe, 37000 se trouvent en Allemagne. Ils sont répartis sur une vingtaine de bases importantes. Ramstein est la plus importante. Dans un cadre otanien, certaines bombes B61 (armes nucléaires tactiques et stratégiques à gravité conçues pour être larguées par des bombardiers stratégiques et des avions de chasse à double capacité (F-35, B-2 et F-15E) sont positionnées en Allemagne.
La montée du nationalisme et de l'extrême droite s'opère en parallèle et de manière très marquée en Allemagne. Ce phénomène politique et social se structure principalement autour de l'ascension de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD, Alternative fur Deutschland). Pour Moïsi(1), on assiste dans ce pays (du moins dans la partie orientale), ces dernières années, à la montée de l’extrême-droite, l’AfD, sans même parler des néonazis. Comme si la vaccination contre le fascisme avait, après 80 ans, perdu de son efficacité. Si la montée du nationalisme et le renforcement militaire de la Bundeswehr sont concomitants chronologiquement, leurs logiques s'opposent en partie. Le réarmement est initié par le gouvernement actuel pour renforcer l'OTAN face à la menace russe; alors que l’AfD défend au contraire une posture souvent pro-russe, anti-OTAN et opposée aux livraisons d'armes à l'Ukraine.
Japon
Selon le classement Global Firepower, elle occupe le 8e rang mondial des puissances militaires. Ce pays est marqué par une particularité géographique, son insularité (14000 îles dont seulement 400 sont habitées).
Le Japon a opéré un virage stratégique historique en portant son budget de défense à 2% de son PIB (3ᵉ rang mondial), soutenu par des décisions majeures comme la levée de l'interdiction sur les exportations d'armes létales et l'acquisition importante de missiles américains. Cette transformation profonde de son appareil de défense s'accompagne d'une modernisation de ses équipements, incluant de nouveaux partenariats industriels comme le projet d'Eurodrone avec Airbus et Kawasaki. Le secteur de l'armement japonais est dominé par des géants industriels: Mitsubishi Heavy Industries (aérospatiale avec l’avion de combat, le GCAP ainsi que des systèmes de défense aérienne et le développement de missiles) - Kawasaki Heavy Industries (construction navale, aéronautique et projets de drones) - NEC et Toshiba (systèmes électroniques, radars et technologies C4ISR).
Sa montée en puissance militaire s'est considérablement accélérée, marquée par des ruptures doctrinales et des investissements importants. Le Japon se place juste derrière les États-Unis et la Chine. Le projet SHIELD concerne le déploiement important de drones aériens, maritimes et sous-marins. Ils ont acquis des capacités de «contre-attaque». S'éloignant de leur posture purement défensive, le Japon développe également des moyens de frappe à longue portée. Les destroyers de la force maritime d'autodéfense intègrent des capacités de tir pour les missiles américains Tomahawk. L'archipel constitue la plus grande flotte de chasseurs de pointe F-35 (environ 150 appareils) hors États-Unis.
Cela a été initié par des tensions géopolitiques accrues dans la région Indo-Pacifique. Ce réarmement assumé redessine les équilibres géopolitiques de cette région. La Chine, non contente, dénonce une «militarisation inconsidérée» et appelle à contenir ce renouveau militariste. De plus, le gouvernement japonais a affirmé que ses forces pourraient intervenir en cas d'action militaire chinoise contre Taïwan (avec le risque d’un retour aux guerres expéditionnaires). Il renforce en parallèle certaines alliances en consolidant ses manœuvres au sein du Quad (avec les États-Unis, l'Australie et l'Inde) et multiplie les exercices conjoints. La réaction de la population japonaise face au réarmement accéléré et à la fin progressive du pacifisme d'État est profondément divisée et marquée par une forte polarisation entre pragmatisme sécuritaire et attachement identitaire à l'antimilitarisme. Selon leur Constitution, l'article 9 sacralise le renoncement à la guerre. Cet article imposé par les Américains fait de lui le seul pays au monde n’ayant pas le droit d’attaquer ni même se défendre; ce qui empêche de s’affirmer en tant que puissance militaire. Il reste quand même perçu par une grande partie des opposants comme le fondement de la fierté nationale et de la sécurité du pays. Rappelons que le Japon a été l’unique cible d'armes nucléaires par les États-Unis en 1945. Parallèlement, une part importante des Japonais pragmatiques accepte à contrecœur le renforcement militaire, poussée par une détérioration rapide de l'environnement sécuritaire. Il existe une peur de l'encerclement. L'opinion publique est devenue très sensible aux provocations répétées de la Corée du Nord, à l'agressivité de la Russie (pas de traité de paix signé entre la Russie et le Japon après 1945) et à la puissance militaire de la Chine. Ce besoin d'affirmation nationale est stimulé par les incursions russes et chinoises dans l'espace aérien nippon et les tirs de missiles nord-coréens. Les frontières restent au cœur de la géopolitique, de la vie internationale et la définition même de l’Etat. Il existe déjà une bataille sémantique au niveau des cartes. Par exemple, la Mer du Japon est dénommée Mer de l’Est pour la Corée.
Cela s’accompagne d’une montée visible du nationalisme au Japon notamment avec l'arrivée au pouvoir de la Première ministre Sanae Takaichi en octobre 2025. Elle assume un discours axé sur la fierté nationale, la révision de la Constitution "imposée" par les Américains, et le refus de la repentance historique vis-à-vis des pays voisins (Chine, Corée). Pour Moïsi(1), la crainte partagée n’a pas permis à la Corée et au Japon de faire preuve d’un véritable esprit de réconciliation et de tourner le passé, quand les Japonais ont occupé la Corée et exploité les femmes coréennes au bénéfice de leurs soldats. Un haut responsable japonais déclara, il y a quelques années, «Nous présenterons nos excuses aux Chinois et aux Coréens quand les Américains nous présenteront les leurs pour Hiroshima et Nagasaki». Mais le Japon n’est animé d’aucun ressentiment envers l’Occident. Pour le professeur de science politique Huntington (2), la modernisation du Japon ne signifie pas nécessairement occidentalisation. Il existe un rejet de ce qu’on a appelé l’«Occiden-toxication». « Nous serons modernes, mais nous ne serons pas comme vous».
L’opinion publique nippone tolère le nationalisme non par désir de conquête, mais par besoin d'assurance face à un ordre régional perçu comme défaillant. Ce serait une forme de nationalisme de "défense", de patriotisme défensif. En outre, le gouvernement cherche à normaliser l'image de ses forces armées qui s'est nettement améliorée, notamment chez les jeunes qui les considèrent désormais comme un rempart essentiel pour préserver la paix de l'archipel.
Cette partie du monde est dépourvue de tout système de sécurité régionale, le risque de dégradation est plus élevé que sur le continent européen. En fait, la clé de voûte de la région repose entièrement sur les USA. C’est dire combien la situation est précaire. Le Japon bénéficie de la protection militaire américaine scellée en 1960 par la signature d’un accord de défense bilatéral. Pour Huntington(2), pour faire contrepoids à la Chine, l’alliance nippo-américaine est essentielle. Leur comportement est «foncièrement suiviste» et conduit à «s’allier avec la puissance dominante». Les États-Unis déploient actuellement environ 55 000 à 61 000 militaires actifs au Japon, répartis sur un réseau d'installations comprenant 15 bases importantes. Cela représente la plus importante concentration de soldats américains stationnés hors des États-Unis.
Si nous devons synthétiser, ces deux grandes Nations possèdent certains similitudes. Ils ressentent une nostalgie de leur puissance passée. Une puissance n’oublie jamais ce qu’elle a été. Pour le professeur Badie(3), derrière la puissance, il n’y a pas seulement de la force, mais aussi celle de capacité. Ils chercheront une valorisation de l’ordre et des constructions normatives qui lui sont associées comme antidote aux défaites passées. Cette recherche d’une restauration de la puissance poursuit en effet plusieurs objectifs à savoir, faire effacer les conséquences de la 2e Guerre Mondiale et regagner leur rang au sein des puissances militaires. Il s’agira également de se préparer à un éventuel retrait des forces américaines de l’OTAN mais aussi de leur territoire national (déclarations répétitives du Président Trump). De plus, l’aversion valide la thèse schmittienne qui affirme qu’un groupe a besoin d’un ennemi pour se structurer et s’affirmer. Pour Huntington(2), pour se définir et se mobiliser, il faut avoir besoin d’ennemis. En géopolitique, l’ennemi crée des intérêts communs. Pour l’Allemagne, c’est la menace russe aux portes de l’Europe. Pour le Japon, nous l’avions évoqué, les incursions russes et chinoises dans l'espace aérien nippon et les tirs de missiles nord-coréens. Une autre similitude est celle d’un déclin démographique à cause du vieillissement de leurs populations respectives. «Plus vieux, moins nombreux». Théoriquement, nous devrions assister à une pacification sociétale. Mais nous observons, au contraire, grâce à l’intelligence artificielle, à un recours accéléré à l’automatisation et à la robotisation (dont la dronisation) de leurs systèmes défensifs pour pallier au manque futur de leurs effectifs militaires.
De plus, cette montée en puissance rapide inquiète certains pays européens, notamment en Pologne et en France (l’abandon le mois dernier du projet franco-allemand de l’avion du futur SCAF n’est-il pas un message?), qui redoutent un bouleversement des équilibres stratégiques traditionnels sur le continent. Une brigade allemande (environ 5000 militaires) est déployée de manière permanente en Lituanie. Quant à la Chine, elle met en garde la «militarisation inconsidérée» du Japon et appelle à contenir ce renouveau militariste.
En parallèle, cela s’accompagne d’une montée des nationalismes en espérant de ne pas tomber dans les dérives dangereuses de l’ethnocentrisme. Jusqu’à ce jour, l’Allemagne souffre d’une culpabilité historique (Shoah) vis-à-vis d’Israël. Pour Moïsi(1), le poids de l’Histoire et leur relation spéciale avec ce pays, conséquence directe de leur repentance pour les années du nazisme, l’emportent sur toute autre considération. La RFA a dû signer un pacte de réparation en 1952 pour devenir «fréquentable». L’Allemagne contribue à 30% des livraisons d’armes à Israël (derrière les USA). Quoique, nous observons positivement une rupture générationnelle des jeunes concernant la question palestinienne.
Colonel-Major (Ret) Mohamed Ghazi Essaïed
Notes
(1) “Le triomphe des émotions” par Dominique Moïsi. Flammarion, 2026.
(2) “Le choc des civilisations” par Samuel P. Huntington. Editions Odile Jacob, 2000.
(3) “Par-delà la puissance et la guerre” par Bertrand Badie. Odile Jacob, janvier 2026.
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